La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Domaine français La littérature ou la mort

juin 2019 | Le Matricule des Anges n°204 | par Richard Blin

Jalonnant sa trajectoire d’écrivain qui a longtemps eu du mal à se dire, le journal de Richard Millet nous plonge dans la vie d’un homme qui a tout sacrifié à la littérature.

Journal : Tome 1, 1971-1994

Journal : Tome 2, 1995-1999

À quoi peut ressembler la vie d’un individu qui a décidé de devenir écrivain, de tout demander à la littérature : l’armature et la justice, la gloire et, éventuellement, le salut. Pour en avoir une idée, il suffit de lire le journal de Richard Millet, dont les deux premiers tomes, couvrant les périodes allant de 1971 à 1994 puis de 1995 à 1999, viennent de paraître. « J’ai voulu être écrivain sans savoir à quoi cela me condamnerait. » Parce qu’à l’origine cette vocation n’est sans doute que l’effet de réverbération de la littérature à l’intérieur d’un être. Puis vient l’envie de déployer la langue, la grande et belle phrase française, pour présenter le monde, le donner à lire, à voir, à entendre d’une manière qui ne serait qu’à soi, aussi singulière que le rapport d’amour qu’on établit avec la langue, dans l’écriture. Un rapport qui dépend de la conscience plus ou moins aiguë qu’on a de cette langue, ce que Richard Millet appelle le sentiment de la langue. Cette expérience intérieure, qui a tout à voir avec la mémoire, la mélancolie, la lenteur, la perte, la complexion de l’individu – ce qu’il est, ce qu’il a été –, est justement tout ce à quoi nous donne accès ce journal intime.
Né en 1953 à Viam, en Corrèze, Richard Millet a vécu au Liban entre 1960 et 1967. De retour en France, et parallèlement à son amour et à sa pratique de la musique, il commence à écrire. Le début de son journal – il a 18 ans – nous le montre s’efforçant de trouver dans l’écriture une voie pour sortir d’une forme presque autistique de solitude. « Je ne vis que de répits. » Enfermé dans une sorte de prison intérieure, il lutte contre de terribles crises d’angoisse et contre une violence autodestructrice tout en fréquentant l’université de Vincennes, où il a Pascal Quignard comme professeur. Dans l’écriture, et dans sa poésie, il cherche à retrouver les effets de certaines musiques. C’est alors qu’éclate la guerre civile au Liban, en 1975. Secrètement, il s’y rend pour combattre aux côtés des chrétiens. « Je ne vivrai sans doute rien de plus fort, ni de plus terrible, d’aussi nécessaire. » Une guerre qu’il a vécue comme « premier acte vraiment littéraire, et libre » depuis sa découverte de Rimbaud. Elle ne va pas cesser de la hanter, prisonnier qu’il est de sa promesse de n’en pas parler. [On sait qu’il ne s’en délivrera qu’avec La Confession négative (Gallimard, 2009) puis avec Tuer (Léo Scheer, 2013)].
Le retour à l’écriture s’avérant difficile après ces mois guerriers, il prend, le 1er janvier 1976, la décision de cesser d’écrire. Il prépare le CAPES, se marie mais très vite il commence aussi à rêver à une autobiographie débordée par la fiction. « Je voudrais écrire d’abord contre le vain désir d’être un écrivain et me défaire des oripeaux littéraires dont je m’affuble avec une complaisance toujours plus grande. » Si l’enseignement lui permet de sortir de lui en libérant sa parole, sa timidité, son corps, le journal témoigne du fait que persistent certaines terreurs, comme la peur de ne jamais guérir, d’être toujours à la merci d’un geste fou.
« Ce journal est ma prison. J’y cherche mon chemin. Je n’ai pas eu de maîtres, Quignard et Des Forêts m’ayant donné seulement quelques pistes. » Un chemin qu’il finira par trouver, par-delà l’autodépréciation, et en dépit d’un constant sentiment d’imposture – « cette tricherie qu’est le fait d’écrire en se croyant écrivain. » Chemin qui débouchera sur la publication, en 1983, de L’Invention du corps de saint Marc (P.O.L), son premier livre. Juste après le journal s’interrompt, Millet pensant que l’écriture de ce dernier ne pouvait qu’entrer en concurrence avec ses textes de fiction et ses articles. Il reprendra en 1987, après son divorce.
On découvre alors, par-delà l’écriture intime comme exercice spirituel, un homme seul, dans la vie comme dans la langue. Un homme qui assiste à sa vie plus qu’il ne la vit, incapable qu’il est d’aimer mais pas de tomber amoureux. « La beauté des femmes est ma plaie – et la femme, le corps toujours perdu. » Une hantise du corps féminin et un échec à aimer – « Aimer, c’est être amoureux de l’espérance à travers l’illusion charnelle. » – qui explique le ballet des liaisons et l’épuisante dramaturgie d’aventures passionnelles dont rien ne nous est caché.
Ainsi le journal dit ce qu’il vit : le libertinage, les années de célibat et de solitude, la vie en commun avec Béatrice, la mère de sa fille, puis leur séparation. Il souligne les éléments de réalité qui sont réinvestis dans les œuvres en gestation, et montre comment de cette incapacité à vivre normalement, et de la dimension mélancolique du littéraire, son auteur a su faire une force, celle qui le pousse à se réinstaller régulièrement dans « le grand rite scripturaire » pour se faire le chroniqueur des vies effacées – les Pythre, les Piale –, le thuriféraire de ses élèves filles (Le Chant des adolescentes (P.O.L, 1993) ou le contempteur de l’affamé sexuel dans L’Amour mendiant (P.O.L, 1996).
Mais toujours incapable de trouver l’équilibre entre l’écriture et l’amour, et toujours aussi intransigeant – « Je ne suis pas un écrivain aimable. » –, il demeure ce « type de Viam, granitique, peu enclin au dialogue et au compromis ». Ce qui n’empêche pas ce sensuel dépressif persuadé de la vanité de toutes choses, de côtoyer beaucoup de monde. C’est qu’avec les premiers succès, l’abandon de l’enseignement, l’aventure des revues – Recueil puis L’Art du bref – et l’entrée comme conseiller puis comme directeur littéraire des éditions Balland, il s’est retrouvé au cœur de l’activité éditoriale. D’où les nombreux écrivains et tous les personnages, connus ou inconnus, que l’on croise au fil de ce journal. Impitoyable, Millet juge chacun d’eux – c’est le sel noir et l’une des jubilations que procure ce journal – à l’aune de son idée de la littérature et de l’écriture comme « lecture de la nuit » et « leçon de ténèbres ».
Fidèle à la singularité de ses passions, à une morale de l’excès « qui trouve sa justification dans la joie », et à sa quête de justice et de vérité, c’est le réalisme que revendique Richard Millet. « Non pas dire autrement le réel, ni dire réellement autre chose, ni dire autre chose dans le réel, mais une chose qui soit du réel – le réel même. » Et son journal ne parle que du réel, celui qui se manifeste à travers un petit détail concret – « Au marché, ce matin, des pigeons (dont un qui boitait) se disputaient quelque chose qui ressemblait à une hostie. »  ; « Le sourire qui met si longtemps à s’éteindre sur les lèvres des gens qui ont attrapé le bus en marche. » –, celui qui relate les voyages (Liban, Syrie, Québec, Pérou), dit la place que tient la musique dans sa vie ou évoque la façon dont l’œuvre à faire se nourrit du désespoir qu’elle engendre. Mais c’est aussi toutes les lectures : Dostoïevski, Faulkner, Balzac…, les Cinq grandes odes de Claudel, La Faim de Hamsun, Lord Jim de Conrad, le Traité des passions de l’âme de Lobo Antunes ou encore L’Institut Benjamenta de Walser (« L’action de ce livre sur moi est immédiate, et si forte que je ne peux la soutenir que quelques minutes (…) C’est mon inanité qui est dévoilée là. » La vie donc, d’un homme qui a tout sacrifié à la littérature, une vie qui a souvent des allures de plaie ouverte sur fond d’absolu, de quête désespérée d’un quelque chose qui ne peut s’inventer que dans l’écriture et la solitude et qui toujours échappe.
Richard Blin

Journal (1971-1994), Tome I et Journal (1995-1999), Tome II, de Richard Millet
Léo Scheer, 400 et 286 pages, 25 chacun. À lire aussi Étude pour un homme seul, de Richard Millet, Pierre-Guillaume de Roux, 122 pages, 17

La littérature ou la mort Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°204 , juin 2019.
LMDA papier n°204 - 6.50
LMDA PDF n°204 - 4.00