Quelle critique littéraire attendez-vous?

 

Sommaire

Anne Bihan
B Blondeau
Bruno Berchoud
Christine Lemaire
Claire David
Claude Desnier
Claudette Peyrusse
Dominique Dou
Francis Ricard
François Minod
Françoise Gérard
Freddy Luis
Gabriel Bergounioux
Gwenn
Jean-Baptiste Destremau
Jean-Marie Barnaud
Joël Clerget
Joël Vernet
Julie Bouillon
Katherine L. Bataiellie
Larck Maack
Caroline Leboucq
Maria Zaki
Maryse Martinand
Nadège Vidal
Nicolas Sauvage
Paola Authier
Ph-G Maison
Philippe Rahmy
Philippe Willocq
Sylvie Durbec
Thierry Ermakoff
Veronique Marro
Yves Bouvet
 
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Anne Bihan

Capable d'arrachements. D'interroger pour mieux la défendre son improbable indépendance. De se méfier de l'autoréférence, et d'avancer " par suite de déséquilibres rattrapés ". Pourquoi convoquer ici ce qui définit l'acte de marcher ? Parce que c'est de marche qu'il s'agit, et pas seulement marcher dans les mots, les livres, aller à la rencontre des écrivains. Mais de beaucoup plus : " Faire assaut contre la frontière " (Kafka). Il s'agit donc moins de parler de la critique littéraire, que des femmes et des hommes qui la tentent. De leur précieuse singularité. Car la critique est une écriture, un acte qui engage celle ou celui qui l'ose. Critiques et traducteurs ont ceci en partage : on les voudrait obstinément passeurs, chargés d'âmes à mener à bon port, de l'île au continent ou de l'île à l'île.
Le sont-ils ? Certains oui, beaucoup non, ou du moins ils peinent à partir vers le large, leur regard tourné vers leur épicentre qui demeure quoi qu'on en dise l'Europe occidentale, même lorsqu'ils ramènent dans leur filet de Belles étrangères. La tentation de l'exotisme s'y habille de frusques " tendance ", on achète clés en main aux faiseurs de livres des représentations de l'autre que lui-même d'ailleurs vous sert parfois sur un plateau, juste ce qu'il faut d'étrange, le règne du goût nouveau à consommer sans crainte.
Des voyages sont à entreprendre pourtant, qui changeraient probablement les orbites des littératures dans leur ensemble. Y parvenir suppose écoute et empathie, exigence et discernement. Préférer au relativisme et aux confusions induites par les approches néo et/ou post-coloniales, à la distinction des textes par leur origine géographique, voire ethnique, leur lecture selon les enjeux du langage. Réinterroger le rapport de l'intime et du politique, ne pas réduire la littérature à " l'interrogation infinie de son artifice " (Jean-Marc Moura) mais s'aventurer vers des écritures à la langue traversée par les bruits du monde avec l'espérance qu'elle change en chemin notre manière de l'habiter. Car un fait s'impose : loin des liaisons dangereuses, des " je t'aime moi non plus ", la littérature et la critique ont un enjeu en commun : ouvrir des routes vers un monde vaste, pluriel, dont l'intranquillité est une chance, et auquel aucune voix ne doit manquer.

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B. Blondeau

Je choisis de commencer par ce que je n'attends pas.
Je n'attends pas de la promotion en fonction des sorties des grandes maisons d'édition ni un soit-disant parti pris d'objectivité qui est non seulement illusoire mais aussi qui n'a pas lieu d'être et qui ne fait pas sens.
A contrario, je me réjouis de (re)découvrir des œuvres fortes, décalées et engagées qui sortent d'une certaine pratique littéraire, celle dont justement nous sommes matraqués. J'attends donc de la critique littéraire qu'elle donne à montrer et à présenter des auteurs, des œuvres, des formes, des projets et des maisons d'édition indépendantes qui ne bénéficient justement pas de la même visibilité et et qui sont en marge des usages et pratiques du milieu littéraire " officiel ".
Une véritable critique littéraire permet d'aborder de façon autre, évolue par cercles concentriques, propose des bribes et des fragments de la création littéraire d'aujourd'hui en lien avec celle qui la précède, sous tous ses aspects et formes, renvoie à nos préocupations et consolide notre réflexion, notre manière d'aborder et de percevoir, entretient notre sensibilité mais aussi change dans une certaine mesure notre rapport à l'œuvre, à l'autre, au monde. Une problématique ou un thème dont l'analyse en profondeur déborde des cadres établis, propose des passerelles avec d'autres domaines de la création et des associations insolites.
Une critique littéraire donne matière à penser et à échanger, agace parfois, dérange aussi, enthousiasme et provoque des sursauts, fait qu'on se jette goulûment sur une œuvre et/ou sur un auteur et permet de poursuivre le cheminement intellectuel entrepris.

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Bruno Berchoud

J'ai fait un rêve. Comme cela se pratique pour les vins, on avait instauré en Francophonie la " dégustation à l'aveugle " pour la littérature : quiconque voulait faire œuvre de critique se pliait à la règle consistant à ne recevoir, en service de presse et en avant-première, que des œuvres dont on faisait provisoirement disparaître le nom de l'auteur. La critique désormais lisait des textes et non plus des auteurs, sur lesquels on posait un masque, pour n'en garder que la plume.
Conséquence : ceux qui, écrivains eux-mêmes, avaient auparavant la lourde tâche de " critiquer "  un écrivain lui-même journaliste et critique, préféraient se retirer, pour ne pas commettre de bévues. Ainsi, l'homo litterarus journalistus, espèce terrorisée par le boomerang, était en voie de disparition. Bref, la Francophonie comptait de plus en plus de critiques littéraires et de moins en moins de garçons d'ascenseur.
J'ai fait un cauchemar. L'auteur de théâtre le plus populaire était un ancien affairiste, ami du Président, reconverti en écrivain comme d'autres dans le commerce des sardines. Sa pièce, jouée sur une grande scène de la capitale, bénéficiait de toutes les promotions dans les médias. Elle était même programmée à une heure de grande écoute le 25 décembre sur une chaîne de la télévision publique.
Parmi les écrivains, on ne trouvait plus d'humoristes. Disons plutôt qu'on les avait effacés de la scène publique. En fait d'humoriste, le plus populaire était un pétomane, ami du Président. Il avait même un jour accompagné ce dernier au Vatican, pour une visite au Saint-Père.
Ceux qui préféraient en rire disaient qu'on était au Royaume d'Ubu. Quand on broyait du noir, on parlait d'un " Radeau de la Méduse culturel ".
Ah oui, à ce propos, la question : Quelle critique littéraire attendez-vous aujourd'hui ?
- Une critique assez forte, assez crédible et assez audible… pour que ça soit impensable.
J'ai fait un rêve…

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Christine Lemaire

Une très vieille dame qui m'est chère juge encore des présents d'après leur étiquette : prix, marque, provenance ; quand les critères sont réunis, alors, comme la cribleuse de Courbet, elle s'agenouille.
Une autre dame, ancienne aussi, me fut de longue date présentée. Je la croyais parcheminée comme les pages des manuels, comme les demoiselles emphatiques qu'elle nourrissait (mal). Il fallait l'admirer, enchâssée.
Qui me parle mieux aujourd'hui de la seconde, madame Littérature ?
C'est chez Bergounioux ou Michon que me reprend le goût de lire Faulkner, comme chez Sollers naguère. Connaissant le bras de l'écrivain, on corrige d'usage la direction de la lune. C'est Olivier Rolin qui montre Lowry. Pinson qui m'indique Fourcade. C'est Bertina qui parle de Senges, de Pynchon ou de Simon. Gracq et Marianne Alphant de Stendhal. Manguel, Vila-Matas,…
Quelle place alors pour les critiques journalistes ? D'abord celle, écrasante, de l'information, donc d'un tri nécessaire. Intéressante à ce titre, la liste des ouvrages reçus au Matricule.
Comprenant l'inégal succès de la tâche, je suis cependant en alerte. Visibles, l'idéologie, la mode ou son contrepied, et les compromis de l'amitié.
J'aime enfin que la critique ne soit pas loin de l'universitaire. D'humeur, vagabonde ou paresseuse, elle n'est que plaisanterie, agréable comme telle. L'universitaire a à dire. Analystes du style ou historiens, les chercheurs éclairent liens, interprétations, contexte en perpétuel renouvellement.
Enfin la meilleure revue, déjà polycéphale, ne peut donner que ce qu'elle a. Dès lors, oui, félicitons-nous du travail des signataires angéliques, ça ne m'empêchera pas de regarder chez Nadeau, dans des revues en ligne, sur les sites des éditeurs, chez les libraires et leurs groupements, sous d'autres signatures, dans des quotidiens. Si le temps manque, si mon défaut d'organisation me fait manquer des essentiels, je finirai bien par le savoir. Je n'en ai pas besoin à l'heure. Pas de dîners en ville.

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Claire David

Trop souvent il est donné à lire un papier à propos d'un livre qui consiste en un résumé sans doute pertinent du livre avec la position/point de vue biographique de l'auteur. Ce que je trouverais plus intéressant serait que le journaliste ou l'auteur de la critique s'exprime en toute liberté (là c'est déjà plus difficile !) à la fois par rapport au texte lu : le style, la forme (petite dramaturgie du livre), la pertinence du sujet mais aussi et surtout dans un rapport à l'œuvre de l'auteur : comment cet écrit y prend place (dans quelle histoire de l'œuvre et du monde) ou/et plus large par rapport à l'œuvre de ses contemporains : à quel genre se rattache t-il ? Voire même encore plus large : de quel héritage se revendique t-il ou s'éloigne t-il ? Là il faut prendre des risques, s'engager à comparer, à citer, à argumenter ni à la légère, ni pour faire plaisir. Toute la culture dudit journaliste/auteur, professionnel de la lecture critique, peut et doit ici se déployer avec évidemment sa subjectivité, sa propre lecture. Apporter à d'autres lecteurs moins assidus une perspective, un champ d'investigation, sujet à discussion au-delà du livre lui-même (le livre/prétexte à la parole) serait l'objectif idéal d'une critique. Il me semble que ce recul-là, ce point de vue inscrit dans un champ littéraire large et vaste (qui peut faire des liens vers d'autres disciplines comme le cinéma, les arts plastiques, etc.) donnerait des clés à la future lecture (et une profondeur) et pointerait aussi des enjeux, peut-être innovants parce qu'insoupçonnés, pour l'auteur, son éditeur ou ses accompagnateurs.

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Claude Desnier

On va le faire simple, les plats de fêtes étant soit du genre indigeste, soit de possibles chefs d'œuvre, à réserver aux cuisiniers de talent que vous avez réunis depuis 16 ans (déjà ?)

J'attends pour ma part d'une critique littéraire qu'elle soit ouverte, indépendante, et que le support comme l'équipe de ses rédacteurs soient pérennes.
J'attends qu'elle fasse gagner du temps au lecteur compulsif que je suis, au lecteur brouillon que je reste,qu'elle attire mon regard et mes pas vers une œuvre, un auteur, un volume, une page même, que sans elle je n'aurais guère la chance de trouver dans le pseudo chaos des librairies organisées en rayons des supermarchés, aveuglé par les néons publicitaires, étourdi par les sirènes des modes.
J'attends donc qu'elle soit lisible, accessible et ne me laisse pas penaud après lecture, à me demander pourquoi je n'ai absolument rien compris à l'exercice de style de probablement haute volée de son auteur, accusant d'abord la fatigue, mais après une bonne nuit de sommeil et un nouvel échec, sidéré par mon piètre niveau au point de renoncer pour un temps variable(parfois long…) à entrer dans une librairie…
Toutes conditions que remplit pour moi grosso modo Lmda, et qui justifient depuis le début je crois mes chèques de réabonnement.
Ensuite bien sûr, le support se lit plus comme un journal local que comme un mensuel national, je veux dire, je suis plus roman que poésie, plus attiré par le quotidien d'un auteur que par celui d'un éditeur, et mes enfants sont grands, donc +/- logiquement je zappe la littérature jeunesse, etc….Mais mon voisin bien sûr sera tout l'opposé.

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Claudette Peyrusse

Parti pris admissible : défendre des œuvres aventureuses, poètes, éditeurs, libraires en marge. Mais mon panthéon est rarement le vôtre : y figurent en vrac Bartleby, La Moitié de l'homme c'est la femme, Le Mur invisible, Fuite au nord, tout Wallace Stegner, tout Maspero (fiction et compagnie !), Le Pouvoir du chien, Sur la fin, Qumram, La Vie mode d'emploi, Le Cœur pur, Le Prince noir, Visages noyés, Tóibin, Bauchau, Coetzee, Jean Rhys, Edith Wharton, La Chambre de la Stella, Les Garçons, Jeanne Eyre, La Femme de hasard, La Lettre écarlate, Alaska, Le Jeu sérieux, Marie Didier, des Wilkie Collins, Train de nuit, Chatwin, Grand-père décédé. Stop. Viens en uniforme (pour m'en tenir aux lectures ou relectures assez récentes) et je m'ennuie à lire Thomas Pynchon par ailleurs célébré (pourquoi ?) par toute la presse du livre.

Je lis donc peu les auteurs que vous préconisez et que je trouve cela normal ! Les livres viennent de stations dans les librairies, de suggestions d'amis, de pioches dans les journaux comme dans les poches des anges.

Plus que les comptes rendus des livres sortis, j'aime bien les chroniques assassines même injustes : Point de côté de Josyane Savigneau mérite mieux que sa démolition motivée par la concurrence du Monde des livres ? Il est vrai qu'après en avoir été directrice, elle y fait encore défiler de mornes articles, loin de son autobiographie insolente et émouvante pour ma génération. À revenir à votre matricule, sauf les pages satiriques, j'apprécie ce qui n'est pas chronique de l'instant : interviews d'auteurs, dossiers argumentés, exhumation d'égarés et oubliés où il y a place pour l'histoire et l'analyse (je tiens quelques Toulousains à votre disposition, ce qui me laisse à penser que vous pourriez découvrir d'autres zèbres dans les régions).

Le lieu étant pour moi matière et forme de l'expression (de là ma curiosité pour le cinéma, la littérature régionale et les romans du monde au détriment parfois du roman français), j'aimerais voir s'étoffer votre rubrique consacrée à la traduction. Adolescente, j'avais trouvé tartes les traductions de Steinbeck et de Caldwell malgré la modernité des auteurs. Depuis j'ai bien perçu le choc entre académisme et dépoussiérage (voyez donc Le Gourmet, Vie et passions d'un gastronome chinois, la traduction convenue de la Folie Almayer et celle de Maspero pour Typhon), ce que les polars romains de Steven Saylor ou Camilleri perdent au changement de passeur, l'approximation du travail de traducteurs peut-être mal payés (Rescapée de Fiona Kidman, sans parler de la vieille et seule traduction du Journal d'Edith de Patricia Highsmith, sommet de l'inculture).

Bref, je souhaiterais que vous deveniez acteurs du débat en invitant traducteurs, spécialistes des métiers, de l'histoire, du statut, des modes de traduction dans différents pays. Vous pourriez, avec vos lecteurs, établir un bêtisier incitant éditeurs et traducteurs à contrôler les inepties et surtout faire émerger de nouveaux traducteurs hors du sérail : invitation à parler d'un livre non traduit, son univers et sa langue, propositions de quelques pages avant la traduction définitive…

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Dominique Dou

Vous demandez ce que l'on attend de la critique littéraire et vous le demandez ici à vos lecteurs… Las, je ne puis répondre qu'en tant qu'écrivain.Aussi, je me demande si vous ne cherchez pas, à travers cette vaste interrogation, une " voix " nouvelle. Il me semblait cependant que vous l'aviez trouvée…
En même temps, nous voyons bien que vous cherchez une " voie " nouvelle pour vous glisser au milieu de cette tempête : vous avez commencé, en effet, de vous promener en " villes ", cette fois de manière formelle.
Est-ce bien nécessaire ? Ne le faisiez-vous pas avant et autrement ? Je vois cette " différence "  poindre que vous souhaitez affirmer plus fort.
Il y a quelques années, lorsque je posai votre premier numéro sur le bureau de la rédaction d'une émission littéraire de télévision pour laquelle je travaillais " Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ? ", bien contente de ma trouvaille, je ne vis que des moues dubitatives… et jamais, durant les presque deux années de ma collaboration, on n'accepta d'évoquer même votre mensuel. Manque d'intuition…
Je vois que votre voix semble s'écarter de votre propre fidélité à ce premier numéro, si différent, et que vous cherchez à vous appuyer sur autre chose, à demander un assentiment avant de faire.
Tolstoï, répondant je crois à un neveu (ou un autre jeune apprenti écrivain ?) qui voulait faire lire son manuscrit à tout le monde avant de l'envoyer à un éditeur, lui dit : " Ne fais jamais lire ton travail par d'autres ; si tu te trompes, sois seul le responsable de ton erreur ; et recommence. "
Tolstoï avait raison. Il faut toujours se tromper seul aussi la responsabilité de l'erreur, si elle existait, sera votre honneur.
Ne parler que de ce que l'on aime est la seule solution ne pas perdre son temps avec le conflit, le ressentiment, le négatif, ce sont des passions tristes.
Mais n'en parler qu'avec générosité et surtout avec de la mémoire. Dans cette espèce de banalité originelle de lecture où vous semblez être la plupart du temps : l'enthousiasme généreux et le sédiment que les lectures déposent en soi au fur et à mesure.
C'est cela, non, le métier de critique ?

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Francis Ricard

La mauvaise critique littéraire, c'est ce qu'on trouve partout. À partir d'un dossier de presse, d'internet ou d'une simple couverture, le journaliste croise, coupe, colle, synthétise et prétend faire sien un jugement. Cela représente environ 99% de la critique actuelle en France. Lire un article c'est les lire tous. Ce journaliste a-t-il seulement lu le livre ou en a-t-il seulement entendu parler ? Sa posture est celle d'un suiveur.
La critique littéraire de qualité, celle que j'attends, est rare, très rare, 1% maximum de ce qui se prétend tel aujourd'hui. Le journaliste, mais dans ce cas ce n'est plus un journaliste… a lu patiemment le livre et il l'a lu jusqu'au bout. C'est un chercheur et un découvreur. Il devance tout le monde, il est le premier à mentionner un nom, un titre. Il a aimé le livre dont il parle et il va chercher à comprendre et à dire pourquoi il l'a aimé. À cet effet il va s'intéresser tout autant à la structure de l'ouvrage qu'à son style, à son message tout autant qu'à son sens. Il y croit et il défend le texte.
Un bon critique littéraire creuse le livre, il désigne au lecteur ce que ce dernier n'a peut-être pas su voir, il établit des ponts avec d'autres livres, du même auteur ou d'autres auteurs, il approfondit son analyse. Un bon critique est plus intelligent que l'auteur et que les lecteurs. S'il a besoin de la psychanalyse, il s'y risque. S'il a besoin de l'Histoire ou de la biographie, il en use.
Trop de critiques parlent de l'auteur, de sa vie quotidienne etc. au détriment du texte à analyser, du plaisir du texte dirait Roland Barthes. Un bon critique lit à la loupe, parfois au microscope : tel mot à tel endroit, telle virgule ou son absence, tel mot en trop ou en moins. Il repère tels détails médités par l'auteur. Le véritable auteur s'attache à cela essentiellement : un bon critique le distingue.
Un bon critique littéraire enseigne et renseigne, il apporte au lecteur des informations utiles. Il éclaire le texte. Le mauvais critique ignore tout cela, il ne rend compte que de l'histoire, voire il parle d'autre chose.
Misère de la critique de la poésie qui raconte peu et ne s'intéresse qu'aux mots. Comment en rendre compte ?
Peut-on s'adonner à ce travail savant aujourd'hui ? Le critique en a-t-il le temps face à la profusion des livres qu'il a à lire et dont il a à rendre compte ? Le lecteur attend-il cela d'un critique ? Le critique littéraire possède t-il ces compétences universitaires là ? Est-il expert en commentaire et explication de texte ? Ce travail-là n'est-il possible que dans le cadre d'une pré ou d'une postface ou d'un livre et impossible dans la presse ? Le critique cède t-il à diverses pressions éditoriales : rendement, rentabilité, facilité, mode, copinage ? A-t-il peur de prendre des risques au risque de se tromper et que son propre nom ne reste dans l'Histoire que pour ses erreurs de jugement ? Faut-il parler des livres qu'on n'a pas aimés ?
Autant de questions auxquelles il faudrait aussi répondre pour justifier plus précisément ce qu'est une critique littéraire de qualité.

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François Minod

Les critiques patentés ne sont pas les seuls à pouvoir émettre un avis sur la production littéraire française ou étrangère. Le lecteur que je suis a eu la chance d'être sélectionné pour participer à l'élection du livre France Télévision il y a maintenant six années. Je me souviens des échanges que nous avons eus avec des personnes qui, comme moi avaient été sélectionnées après une lettre de motivation. Le débat était animé de façon très discrète et très respectueuse de nos points de vue par Bernard Pivot et Bernard Rapp. Chacun des jurés défendait un auteur, je me souviens qu'en ce qui me concerne, je m'étais appliqué à défendre (avec 2 autres personnes) le livre d'Hélène Lenoir Le Magot de Momm. Les arguments avancés par les uns et les autres n'ont sans doute pas été suffisamment convaincants puisque ce livre n'a pas été retenu au tour suivant . Je me suis donc replié sur l'ouvrage de François Vallejo Madame Angeloso que j'avais également beaucoup apprécié mais qui ne m'avait pas autant troublé que le livre d'Hélène Lenoir, dans son questionnement sur le vivre ensemble de trois générations de femmes dans une maison un monde ? sans homme.
Le prix finalement a été attribué à François Vallejo après des discussions très serrées qui opposaient Madame Angeloso et Son Frère de Philippe Besson. On sait le destin cinématographique de ce dernier, admirablement adapté par Patrice Chéreau.
Mais revenons à la question que vous posez : "  Quelle critique littéraire attendez-vous aujourd'hui ? "
À la lumière de ma petite expérience, je dirais que la critique littéraire peut être faite par différents acteurs de la vie culturelle, sociale et citoyenne. Il y a dans le tissu humain qui compose notre société des gens de provenances sociales et culturelles différentes, d'âges différents, qui sont passionnés par la littérature et qui savent en parler. Avec leur sensibilité, leur intelligence, leur préférence. Les associer comme le fait France Télévision ou France Inter à participer à la décision de choisir le livre lauréat est un acte éminemment démocratique qui ne contredit pas les avis que peuvent par ailleurs donner les professionnels de la critique littéraire à condition que ceux-ci ne soient pas trop conditionnés par les diktats du marketing et de la vente. Le critique, qu'il soit professionnel ou amateur éclairé se doit de parler des livres avec passion et discernement mais sans calcul. C'est un passeur dont le point de vue influencera nécessairement le lecteur à condition qu'il puisse lui donner suffisamment d'éléments pour que celui-ci décide d'acquérir ou pas le livre dûment critiqué.
Avec l'avènement des technologies de l'information, les contributeurs de la critique littéraire vont continuer à se multiplier, et du coup, les positions dominantes de certains critiques patentés risquent d'en pâtir, ce qui au fond n'est pas un mal. Je pense qu'il faut parier sur l'intelligence collective pour faire avancer les choses et bousculer un peu les citadelles que certains à tort ou à raison occupent. Ce qui est sûr c'est que de nouveaux auteurs vont émerger, en dehors du système classique d'édition et c'est peut-être une chance d'avoir des contributeurs critiques d'horizons différents qui permettront d'élargir et de faire connaître ces auteurs talentueux qui, dans le système actuel n'auraient sans doute jamais pu être connus et donc reconnus.

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Françoise Gérard

La critique littÈraire doit s'intÈresser plus que jamais ‡ la production des trËs petites maisons d'Èdition. Le Matricule des Anges pourrait encore faire plus dans ce domaine.
Diversifier encore davantage les horizons, les origines des textes, en puisant dans les catalogues quasi confidentiels de ces toutes petites maisons qui continuent ‡ Èditer envers et contre tout, preuve, s'il en fallait, qu'elles se situent au plus prËs de l'enjeu littÈraire, qu'elles en vivent, non pas en espËces sonnantes et trÈbuchantes mais au sens vÈritable, celui d'une raison de vivre car, sinon, pourquoi publieraient-elles des auteurs peu susceptibles de devenir visibles ?
Or, ces auteurs invisibles nourrissent ‡ leur faÁon, toute particuliËre, une littÈrature gÈnÈreuse qui a besoin de toutes les voix. Mais combien ne s'expriment pas, ou plus ?

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Freddy Luis

La critique littéraire doit aujourd'hui tamponner le coquillard dans la farine. D'un coup sec et nerveux.
Qu'est-ce à dire ? Qu'est-ce à entendre ?
Levez le chou, levez le mou, pas de fausse pudeur ; la réponse est de l'autre côté.
Attrapez la nuance ! On n'est pas des binaires ou des scories.
Faut se concentrer les enfants.
Je m'excuse, certes, pour ce style un peu baroque ; mais je n'ai pas l'habitude de m'exprimer autrement.
Sauf quand je suis devant le ministre.
Là, je me gondole.
Passez muscade ! et avalez des arbalètes. Rendez-vous au Matricule.
L'Ange du fromage a parlé.

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Gabriel Bergounioux

Un Français a reçu en 2008 le prix Nobel de littérature. Depuis longtemps, tout lecteur francophone aurait dû être informé de celui qui est devenu de facto notre contemporain capital, et savoir pourquoi c'est à celui-là, plus qu'à tout autre, que revenait la palme. Il y va de la faute des écrivains : que ne se rangent-ils d'eux-mêmes en écoles qui se révèlent si commodes dès qu'il s'agit de dresser une cartographie des filiations et des antagonismes ? À moins que la faute n'incombe aux intercesseurs, de la presse et de l'édition, qui se sentent concernés par n'importe quel texte " intéressant où il y a quelque chose ", par exemple " un vrai travail sur la langue " ou une " réflexion très personnelle sur l'un des drames majeurs du siècle ". Avec tout ça, on n'ira pas bien loin. Et puis, le public a sa part de responsabilité  " il n'est pas curieux, vous savez ". Ajoutez à cela la concurrence d'Internet, le désamour pour les études de lettres et, plus tangible, le décri de ce qui se monnaie peu, ou mal, dans le triomphe déclaré d'un conservatisme rapace et inculte. Alors, pourquoi ne pas s'assigner de nommer les quelques-uns qui comptent vraiment en explicitant pourquoi ? Une critique littéraire qui dépasse le transitoire, le fugitif, le contingent, pour énoncer en quoi tel écrit réalise véritablement aujourd'hui la littérature contemporaine, et pourquoi tant d'autres, même de ceux qui lui ressemblent le plus, non. Et pas seulement pour le roman ou la littérature de langue française (mais en éclairant d'un nouveau jour son passé). Le jury du Nobel a choisi le consensus autour de valeurs rendues exsangues par un emploi calculé (universalisme, humanisme, politiquement correct et écriture néo-classique) ? Raison de plus pour que, dans l'invention renouvelée de la culture, la critique, à la façon des grandes enquêtes littéraires ou des batailles d'idées des siècles passés, à son tour, invente des lecteurs.

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Gwenn

Dans un monde où chacun est de plus en plus préoccupé par ses propres souffrances, ses petites espérances ou ses grandes illusions, les média " reconnus " se sont taillé la part du lion et n'ont laissé que quelques zones de pénombre aux réels analystes et attentifs visionneurs de la littérature contemporaine.
Nous sommes encerclés de faux penseurs et d'illusionnistes égocentriques qui tentent de nous faire consommer des livres comme les aviculteurs gavent leurs oies.
Heureusement, quelques espaces restent vierges de cette honteuse mascarade et nous donnent à découvrir, reconnaître, aimer ou désapprouver les écrivains d'hier et d'aujourd'hui : hourra et merci aux Matricule des Anges, à lire est un plaisir, le mot compte double et autres lecteurs assidus ou auteurs en herbe qui partagent leurs joies et leurs peines littéraires ...
Grâce à eux nous pouvons espérer en un monde plus varié, plus étrange, beaucoup moins neutre et rectiligne que celui dont on tente de nous persuader qu'il est le meilleur !
Longue vie aux critiques parallèles et non assermentés, paix aux chercheurs de texte rare et encore mille mercis pour vos splendides réalisations !

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Jean-Baptiste Destremau (Romancier)

Il est une certaine critique littéraire qui s'enorgueillit de préférer les textes sans lecteurs à ceux connus du public. Dans cette démarche du critique, il y a deux côtés, un versant clair qui consiste à se voir comme un découvreur de merveilles, comme celui qui, peut-être, saura trouver un Proust ou un Flaubert, et un côté moins reluisant, qui est de considérer que le succès populaire n'appelle que le mépris, et d'exercer sa jalousie à l'encontre de ceux qui ont réussi. Cette mauvaise habitude est une véritable mésestime du lecteur. Le critique ne doit-il pas garder à l'esprit que les lecteurs de romans sont aussi et souvent ses lecteurs ? Et que s'il veut élargir son cercle d'influence au-delà du microcosme, il doit pouvoir parler de tout avec le langage de tous.
Nous voulons une critique engagée, claire, analytique, rationnelle, et qui fasse fi des préjugés de toute sorte dont le milieu germanopratin sait se prévaloir. On dit la littérature française nombriliste, en retard sur son époque, décalée par rapport au reste du monde. Nous voudrions qu'elle fût avant-gardiste, innovante dans la forme comme dans les sujets qu'elle se choisit. Nous aimerions que ses critiques en fussent les Héraults, au pays des deux millions d'Écrivants.

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Jean-Marie Barnaud

" Qui l'aurait jugé ? Les Critiques !! "
Et donc, non ! Marchons avec Rimbaud : pas d'instance de jugement.
C'est cette échappée hors des institutions et de leurs normes toujours chiens de garde d'un ordre, par exemple celui de la mode que j'attends de la critique : un regard intempestif, à la fois de ce temps, et en même temps loin de la doxa, quitte à risquer l'erreur ou l'injustice, mais se tenant toujours dans l'invention. Voyez Michon avec Rimbaud le fils...
Ce qui n'exclut pas la science universitaire, pourvu qu'elle soit animée de sympathie, comme le fut Starobinski pour Rousseau, ou Serres lisant Dom Juan à travers Mauss, ou Deleuze déchiffrant la leçon des Sept Samouraïs, ou Derrida interrogeant l'énigme de Celan : et alors quelque chose s'ouvre dans l'œuvre jusque ici répertoriée, cloisonnée ou encore ignorée, rejetée. Inconnue ou simplement nouvelle.
Dans ce cas le texte critique lui-même fait œuvre, invente un parcours vers ce qu'on ne soupçonnait pas encore de son vis-à-vis, découvre que là se risque une "  contre-parole ", selon le mot de Celan dans Le Méridien. Celle qui toujours échappe à la dictature des codes.
Le plus difficile peut-être serait d'admettre que rien, dans ce domaine, n'est possible, si l'admiration n'inspire pas la démarche critique.
Cette idée va contre le principe d'objectivité.
Pourtant, c'est bien ce que j'espère de la critique : qu'elle aime ce dont elle parle. Seule façon de m'en communiquer le désir. Et qu'elle en révèle cependant le caractère énigmatique : lecture d'une œuvre, lecture de ce monde-ci, énigmes l'un et l'autre, et qui le demeurent.
Voici le secret, c'est ce qu'écrit Deleuze dans Critique et Clinique : " Faire exister, non pas juger. S'il est si dégoûtant de juger, ce n'est pas parce que tout se vaut, mais au contraire, parce que tout ce qui vaut ne peut se faire et se distinguer qu'en défiant le jugement. "

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Joël Clerget

J'attends une critique littéraire qui soit lectrice et écrivante, éveilleuse et ouvreuse, découvreuse de langues nouvelles. Qu'elle lise ce qui paraît, de façon la plus exhaustive possible, afin de rendre compte, même modestement, de la prolifération de l'édition actuelle, en sa diversité. La vitalité du désir inextinguible honore, en ces temps de disette, un nombre conséquent d'éditeurs, certes discrets, mais néanmoins fort audacieux. Je pense à Fissile, l'Amourier, l'Arachnoïde, Æncrages et tant d'autres. Qu'elle ose faire acte d'écriture, et ne se contente pas de simples bavardages, comme il en est trop dans la presse dogmatique et centralisée qui n'a, pour seul horizon, que les relations de potes à potes. Qu'elle parle de l'œuvre, des œuvres. Éveilleuse et ouvreuse, qu'elle nous entraîne à la découverte de textes que, sans elle, nous n'aurions pas lus. C'est ce que tente Le Matricule des Anges. Chaque numéro m'apporte un texte que je n'aurais pas connu autrement : Marie Didier, Emmanuelle Pagano, Antoine Emaz, par exemple. Qu'elle ouvre à une langue régénérée et régénérante, plus encore qu'à de soi-disant talents nouveaux. Je pense là à des auteurs comme André du Bouchet ou Patrick Laupin, dont l'œuvre est encore trop méconnue. Qu'elle ne cesse d'être une abeille intrépide, butinant le ciel de l'invisible, et la guêpe, improbable et turbulente, aiguillonnant du dard de sa plume acérée la ruche endormie des convenances. Qu'elle brave les censures et les censeurs, ceux de l'économie notamment. Qu'elle ne craigne pas de nous entretenir, à nouveau, des " classiques ". Saint John Perse, Henri Michaux, René Char restent inépuisables. Qu'elle s'ouvre aux rapports de la littérature à d'autres arts et à d'autres créations : peinture, sculpture, danse, dessin, cinéma, mise en scène, philosophie, psychanalyse, etc, afin de pas s'enfermer dans un genre établi qui, devenu unique, se fait si mauvais genre, et inique.

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Joël Vernet

Je n'ai pas le temps en regard du délai, mais je ne suis pas loin de penser que le mieux serait l'absence de critique, la suppression totale des Services de presse à des " journalistes " qui les revendent et la curiosité seule des lecteurs, le temps, la patience, les faisant cheminer vers de vrais livres et non du papier en conserve voué aux oubliettes !
Bon courage à vous

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Julie Bouillon

Je commence en me cachant derrière le grand Charles Baudelaire pour répondre à votre question. " Je crois sincèrement que la meilleure critique est celle qui est amusante et poétique (…). Ainsi le meilleur compte rendu d'un tableau pourra être un sonnet ou une élégie. " Tout est donc affaire de souffle et de style.
Le Matricule des anges
se distingue, pour moi, par la qualité de l'écriture de celles et ceux qui parlent de l'écriture des autres. L' article qui a du style s'engage de deux manières : dans le travail réitéré de l'écriture, qui en est également le sujet, et dans le partage, mis en forme, de l'émoi du critique qui est avant tout un lecteur. J'espère du critique qu'il accepte de me restituer, autant que possible, son plaisir de lecteur afin que, lisant cette joie, je me la réserve à moi-même.
C'est pourquoi j'entasse consciencieusement, depuis quelques années, toutes mes revues (pour quand j'aurai décroché mon Capes, pour quand les enfants seront plus grands, pour quand je serai très vieille…) comme autant de promesses d'acheter enfin le livre d'un auteur avec lequel il m'avait presque semblé m'être entretenue moi-même. Cette impression, il me semble, provient de la connivence discrète qui se lit dans les entretiens d'auteurs.
Et cette chose, essentielle, sur laquelle auteurs et critiques semblent se retrouver : dire quelque chose de sincère sur l'expérience d'écrire.
Car enfin je m'en aperçois en écrivant ce petit texte de début d'année et je vais oser cette confidence : plus encore que de lire, les auteurs devisant avec les anges me donnent envie d'écrire moi aussi. Surtout ce que je veux dire par là, c'est que donner à lire au public le versant ardu, pénible voire sacrificiel de l'engagement des auteurs à écrire, c'est placer le lecteur non plus comme un consommateur de livres mais comme un actant du livre, s'il veut bien se donner la peine d'éprouver à nouveau dans sa lecture intime ce travail des auteurs. (…) J'apprécie donc particulièrement qu'un critique littéraire ose l'intelligence de son propre style : une intelligence discrète qui a confiance en celles des lecteurs capables de retrouver celle contenue dans les œuvres.

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Katherine L. Bataiellie

J'attends d'une critique littéraire qu'elle me donne envie de me lever tôt, qu'elle fasse battre mon cœur plus vite, d'impatience.
J'attends d'une critique littéraire une langue qui m'enchante.
J'attends d'une critique littéraire l'espoir de (re)trouver quelque chose d'important, oublié autrefois et enfin ressurgi. J'attends qu'elle déchire autour de moi le brouillard où je me tenais, qu'elle ouvre une brèche dans un mur par où je vais apercevoir un morceau de monde inconnu, terriblement attrayant.
J'attends d'une critique littéraire qu'elle m'amène à me tourner vers le crayon sur ma table de chevet, dans la nuit, pour noter comme essentiel le nom de l'auteur, du livre, qu'il me faut lire, en urgence. Dès que j'aurai fini de perdre mon temps à dormir.

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Larck Maack

En tant que « grand lecteur », auteure, animatrice d’ateliers d’écriture et ex-bibliothécaire, je suis toujours à l’affût de découvertes et de lectures roboratives qu’il s’agisse de publications contemporaines ou de « classiques ». Sans l’aide de la critique, le choix (forcément éliminatoire) et le ciblage des textes intéressants sont une tâche très difficultueuse face à la masse des parutions nationales et internationales et, ce, dans tous les genres.
Il est donc indispensable que la critique soit ouverte, curieuse, impartiale, approfondie et rigoureuse, libre de toute influence et enjeux commerciaux dans la tentative de donner le goût de la lecture sinon la passion, de favoriser la transmission des patrimoines linguistiques et culturels et de contrebalancer le matraquage médiatique qui cible trop souvent la facilité, la consommation stérile, les chiffres de vente et la « pipolisation » de certains auteurs. À ce titre, on déplore la disparition des émissions littéraires, les vraies, de la télévision. Et vive la radio ! La meilleure critique littéraire qui existe aujourd’hui en France privilégie le support papier à part quelques exceptions comme le blog de Pierre Assouline, par exemple.
La critique littéraire doit, en particulier, s’attacher à détecter et informer sur les « pépites » à tirage confidentiel, publiées à hauts risques par les « petits » éditeurs courageux et passionnés découvreurs de talents, qui seront peut-être les classiques de demain. Elle doit également être en phase avec l’évolution du monde et des sociétés humaines afin de faire connaître les œuvres visionnaires et universelles.
Les aspects formels des œuvres et travaux créatifs et innovants sur la langue et sa « musique » sont trop peu souvent analysés et soulignés, la critique se limitant à un résumé du contenu et de l’intrigue.
Pour tous ces arguments évoqués (non exhaustifs), la critique littéraire est une activité périlleuse et vaste qui s’apparente au sacerdoce et à la vocation. Elle doit être pratiquée comme un métier, au sens noble du terme, plus, une mission de « traducteur-interprète-passeur-transmetteur » dans l’objectif d’éveil des esprits et d’évolution des consciences et du sens… critique.

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Caroline Leboucq

Je pense souvent à cette scène du film de François Truffaut, L'Amour en fuite. Antoine Doinel accompagne son fils à la gare de Lyon et lui donne ses derniers conseils avant que le train démarre :
- Travaille bien ton violon, Alphonse. Si tu travailles bien et si tu es doué, tu deviendras un grand musicien.
- Et si je travaille mal ?
- Si tu travailles mal et si tu fais plein de fausses notes, et bien, tu seras critique musical.
À travers son personnage, son double fictionnel, François Truffaut fait une allusion à peine déguisée au 7e Art. Lui-même critique avant d'être réalisateur, peut-être voulait-il dénoncer une profession composée de gens qui ont une connaissance technique, théorique du cinéma sans oser s'y frotter concrètement ? Par manque de talent ? C'est ce qu'il insinue par la bouche de Jean-Pierre Léaud. Peut-être par manque d'audace ?, pourrais-je ajouter.
Si je fais glisser sa réflexion vers le domaine littéraire, la critique ne serait faite que par des écrivains ratés ? Céline ne se privait pas de l'écrire : " Ce sont les ratés les plus rances qui décrètent le goût du jour ! " Si cela était le cas, pourquoi écouterions-nous encore les avis d'untel ou d'unetelle, la frustration n'entraînant pas l'impartialité, faussant le jugement, aigrissant le meilleur de l'humain. Bien sûr, certains s'exercent parfois à porter les deux casquettes, sans grand talent d'un côté, sans grande crédibilité de l'autre. Que demande-t-on à la critique littéraire, sinon une lecture anticipée, lucide, et passionnée de ce que nous trouverons sur les rayons des libraires ? Si je la juge sincère, je lui accorde ma confiance. Mieux qu'une quatrième de couverture insuffisante ou erronée, la critique me guide, m'aide à faire des choix, des découvertes, m'invite sur des chemins qui m'étaient jusque-là inconnus.
Pour en revenir au film, L'Amour en fuite, Antoine Doinel est l'auteur d'un roman, Les Salades de l'amour une auto-fiction, dirait-on aujourd'hui dans lequel il raconte ses amours passées. On ne sait pas ce que la critique en a pensé, mais Colette, son ex, le trouve chez un bouquiniste, un an après sa parution. Ce n'est pas bon signe…

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Maria Zaki

Je voudrais que la critique littéraire d'aujourd'hui s'éloigne du désir, même provisoire, de classer et de déclasser les auteurs et leurs œuvres selon des critères préétablis, définis et malheureusement définitifs. Qu'elle se soumette aux fluctuations du temps, qu'elle s'incarne dans le devenir en se détachant de l'immobilité qui la menace à tout instant.
La critique doit être une sorte de jeu, avec ce que cela suppose d'agilité et de souplesse mais aussi d'aplomb et de persévérance, faire place à la relativité du goût, à l'évolution des sensibilités, aux ruptures et aux continuités, aux relations entre différents aspects de la culture humaine, car aucun domaine de cette culture ne se développe sans entretenir quelque lien avec tous les autres.
Lorsqu'il fait de la mobilité sa qualité, le critique refuse d'aborder les œuvres en fonction de partis pris esthétiques trop limitatifs, il réussit à se tenir sur le lieu dit neutre, où à la fois tout peut arriver, et rien ne peut arriver. Dans ce lieu très singulier par où l'Autre (le critique) s'introduit dans l'œuvre de l'Un (l'écrivain), une rencontre peut advenir et le critique devient alors un critique génial au regard visionnaire, un Homme à qui seule l'intelligence propre aura permis de pénétrer l'originalité et la force d'une œuvre incomprise ou négligée par d'autres critiques littéraires attitrés.
Plus de mobilité et de perspicacité pour ouvrir de nouveaux horizons !

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Maryse Martinand

J'aimerais pouvoir mentir : la critique littéraire est importante pour moi, sans que je sache, a priori, comment la définir. J'ai toujours souhaité que rien, ni personne n'intervienne entre moi et le texte que je découvre, un passage sans aucun médiateur. Or, c'est impossible. Je rentre dans cet univers de l'écrit avec cette crainte, chez moi bien ancrée, de me tromper.
Les universiatires et (d'une façon plus générale) ceux du Grand Corps, statuent en techniciens sur la place à accorder à Pierre et à Paul, les professionnels de l'édition sont rivés à leurs bandeaux, quant à la presse et à la télévision, elles nous ingurgitent ceux qui ont une bonne image. Rien qui relève de la critique littéraire. Je ne citerai ni Molière, ni d'Alembert.
Il y a quelque prétention à vouloir théoriser sur le savoir-faire de ceux qui peuvent monter ou démonter une cote en déterminant ce qui, à leurs yeux, a valeur littéraire.
Quelques remarques. Mon jugement a peu de poids face à ces spécialistes de tout poil. Je lis avec un groupe, je fréquente les bibliothèques, les librairies, j'échange beaucoup à propos des livres. Je suis amenée à aller dans toutes les directions et à formuler des points de vue qui conduiront d'autres gens à lire et peut-être à engager une discussion. Je cherche alors les articles qui pourront m'aider à construire mon argumentation afin de dépasser réactions instinctives ou spontanées. Ce n'est pas une estampille de référence que je veux mais un avis simple et sincère sur la valeur littéraire et l'intérêt que présente le texte que je viens de lire. Je souhaite des critiques sans fanfaronnades ni provocation dépassant le cénacle avant-gardiste de pseudo-intellectuels en mal de sujets.
Écrire, être publié et lu rejoint le mystère de la création et la critique littéraire constituera l'engrenage nécessaire pour que s'enclenche le mouvement indispensable entre l'écrivain et son lecteur.

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Nadège Vidal

Je consulte un peu les critiques littéraires mais pas trop. Je lis en moyenne trois livres par semaine Je me fie au bouche à oreille, aux maisons d'édition (Minuit, Pol, Verdier, Corti etc.) j'achète aussi des livres au hasard. Et je fais souvent de belles découvertes. Il me semble que les critiques littéraires s'attachent davantage au fond qu'à la forme (si on peut dissocier les deux…) et parlent tous, trop souvent, des mêmes livres. Or, si comme dit l'autre, le style c'est le fond qui remonte à la forme, l'analyse de l'écriture manque souvent à l'appel.

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Nicolas Sauvage

Ce que j'attends de la critique littéraire (ou plutôt d'un critique litteraire)

1. m'aider à choisir
Choisir un livre seul, c'est au moins aussi compliqué que de choisir une bouteille de vin (une première ou quatrième de couverture, une étiquette, souvent ne nous disent rien, ou nous parlent d'inconnu).
Via quelques lignes d'un article, le critique va donner envie de lire, donc de chercher, trouver un livre que nous n'avions pas forcément en tête. Joli concours de circonstances que de tomber sur cet article et de s'y intéresser. Il faut donc que ces lignes soient bien ciselées pour qu'elles attirent notre attention, nous parlent et provoquent le déclic.
Par exemple, sans le numéro spécial du Matricule, je n'aurais pas lu en 2008 un recueil d'Antoine Emaz, poète que je ne connaissais pas.
Ainsi, se sentir moins seul par rapport au désir de lecture, et faire le pas pour choisir et partager.

2. m'aider à comprendre
Comprendre un livre seul, ça n'arrive pas à tous les coups. Mais souvent les écrits qui parlent de l'écriture sont bien ennuyeux. Plutôt que perdre trop de temps à lire sur un livre, lisons donc ce livre directement. Et pourtant, quand le critique devient écrivain en parlant d'un autre (par exemple, Sur Racine de Roland Barthes), une telle double lecture devient redécouverte.

3. paraphraser ?
Paraphraser, ça fait parfois aussi partie du jeu de la critique.
Alors paraphrasons (même en la détournant…) la dernière phrase d'un film de Maurice Pialat (aimait-il les critiques ?) : " le critique littéraire, c'était mon ami ".

Bon anniversaire aux Anges !

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Paola Authier

Qu'est-ce que vous attendez d'une critique littéraire ? : la question me paraît mieux posée ainsi. Car si l'on lit une critique littéraire c'est pour y trouver des informations concernant les livres qui viennent d'être publiés. Information tout d'abord sur l'ouvrage : l'auteur, le contenu, ce que tel ouvrage ouvre comme horizons, quels questionnements il propose au lecteur, le style.
Pourquoi choisissez-vous de lire tel livre que tel autre livre ? La question pourrait être posée ainsi. C'est par et grâce aux informations que nous obtenons des critiques littéraires que nous faisons notre choix de lecture.
La critique littéraire doit être l'" ami "  qui vous parle d'un livre qu'il a lu et qui vous donne envie de le lire. Parce qu'il en parle avec conviction, avec sincérité, avec l'expérience du voyage entrepris avec l'auteur. Une critique vivante et authentique.
La critique littéraire doit être le " maître "  qui apprend au disciple à discerner les courants littéraires porteurs de notre vision du monde, les thèmes nouveaux qui apparaissent. Une critique thématique qui regrouperait les ouvrages, les mettrait en perspective.
La critique littéraire doit être enfin le " aiguillon " qui nous invite à avancer dans la forêt des publications et à faire nos choix.

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Ph-G. Maison

Avertissement - Écrivain, soit ! Donc embrasser profession de ce qui est hors de l'entendement du vulgum pecus.

Terrifiante prérogative de la fonction : notre petit créateur doit se faire à l'idée de n'être qu'exceptionnellement " debrieffé " sur ses écrits par l'U.T. (l'Ultime Tribunal). Peu de compte à rendre donc, et auprès de qui ?

Etes-vous (sommes-nous) en droit ou en devoir de juger prosateurs et poètes ?

Et s'il y avait un créneau un jour, une semaine dans l'agenda surchargé de Dieu, réservé au jugement dernier de chaque littérateur ? On apporterait la balance à double fléau pour y comparer, en vrac, le poids des mots réconfortants, des idées franches et des propos clairs à celui des verbes acculant le lecteur au désespoir, des phrases bâclées et des accords de guingois.

Viendrait alors la longue supplique des victimes demandant réparation des dégâts causés à leur conscience, des doutes immiscés dans leur belle et innocente certitude. Un autre chœur de fidèles venant a contrario encenser le plumitif pour lui avoir ouvert les yeux sur l'improbable marche du monde et parfois au-delà.

Tomberait enfin le jugement, immédiatement suivi de son impitoyable exécution.

Péroraison - Aux dernières heures de sa vie, l'écrivain s'abîme sur ses propres lignes, s'empale sur ses formulations incisives, s'étouffe de sa langue une logorrhée glaireuse obstrue les alvéoles de ses poumons régurgitant son verbe par paquets.

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Philippe Rahmy

Quand tu as écrit ton livre et que tu descends en ville, hirsute, un rasoir à la main comme dans la chanson de Balavoine, il se peut qu'on repère ton éclat de famine, derrière la vitrine du Matricule Desanges où on fait aussi métier de lame. On te tire par la manche, c'est bien, et on te coupe les cheveux en quatre, on te fait la barbe et la tête au carré. Quand tu ressors de chez Desanges, on te croirait presque humain. Mais avant de te laisser filer, quand tu es vissé sur le fauteuil pneumatique, on te cause, chacun sait qu'il n'y a pas plus causant qu'un coiffeur. Et toi, tu fais le bonhomme, tu te sens soudain comme Clint dans " Le Bon, la Brute et le Truand ", tu fixes le rasoir l'air de rien, le doigt sur la gâchette sous ta serviette chaude. Évidemment, une fois rasé, Clint reste Clint, mais pas toi qui ressors raboté les tripes à l'air, sanguinolent sur le trottoir, trottinant, claudiquant, dans ton costume d'écrivain. Chacun sait que l'amour est une manière de différer le viol, chacun sait aussi que les barbiers sont pressés, et que Jack l'Eventreur appartenait à la confrérie du chignon. Alors qu'attendre de la critique ? À coup sûr, qu'elle recommence, puisqu'en écrivant, on se met à poil.

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Philippe Willocq

bien des égards, la critique littéraire aujourd'hui s'est affranchie des idéologies, doctrines et systèmes de réflexion dans lesquels certains auraient voulu la circonscrire. C'est que la littérature contemporaine l'a forcée par son extraordinaire dynamisme à se dépasser, bousculant au passage les frontières bienséantes du dire et du dicible. Ne pas prendre en compte cette " prodigieuse vitalité ", l'expression est de Dominique Viart et de Bruno Vercier (La littérature française au présent, Paris, Bordas, 2008, p. 525), serait ignorer la liberté assumée par tous les acteurs, de près ou de loin, impliqués dans son épanouissement. Parmi ces intervenants, l'écrivain contemporain occupe une place à part puisqu'il n'hésite pas, suivant les cas, à aborder, déborder, parfois même " saborder " ses propres sujets d'écriture. Son insatiable exploration se fait fi des conventions communément admises entre son écrit, le lecteur et la société, convenances et connivences faussement balisées d'une relation biaisée d'altérité. À côté de cette dynamique incoercible, sa résistance à toute certitude lui donne l'avantage d'être acteur au-delà de son rôle d'écrivain ou d'auteur. Romancier, poète, essayiste, dramaturge, critique… aucun domaine de l'écriture ne lui échappe lorsque son exploration rencontre l'aspiration d'un public en quête de réflexion. À l'image de cette attitude, qui décidément ne respecte plus que ses propres règles, la critique littéraire devrait s'accorder tous les droits pour fonder dans son principe de cohérence et de pertinence l'écheveau de sa propre révolution. Mais n'est-elle pas en train de le faire ?

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Sylvie Durbec

D'abord qu'elle soit véritablement littéraire.
Ce qui de prime abord peut sembler une tautologie. Mais ne l'est pas tant que ça.
Nous sommes assommés de livres au moment où nous en manquons le plus.
Parcourir les différents suppléments " littéraires " des quotidiens est révélateur. On ne propose au lecteur que ce qui vient de sortir au risque de faire mourir un livre dès qu'il est publié depuis quelques mois. Etonnant d'ailleurs comme le consensus se fait vite : d'un journal à un magazine, ce sont les mêmes livres que l'on retrouve. Peu de voix discordantes. Il n'est plus question d'analyser et de formuler un jugement mais plutôt d'écrire un éloge, non pas de l'écriture et de sa singularité, mais de la nouveauté en tant que telle : un livre vient de sortir et il faut en faire la promotion.
Lorsque sur France Culture une émission littéraire est consacrée à E.O.Schmidt, vous pouvez mesurer l'avancement du désastre.
Un désastre qui se mesure à la place réservée à la littérature dans le monde de la culture.

Ensuite, qu'elle soit libre et audacieuse en ses choix.
Car il s'agit, dans une critique véritablement littéraire, de mettre en jeu une capacité d'investigation, de curiosité que le marché du livre ne permet pas. La petite édition propose souvent des livres novateurs. La date de publication d'un livre n'est pas un critère suffisant.
Du coup, la poésie trouve sa place, le lecteur pourra partir à la découverte d'une écriture. Car la critique littéraire est un métier et une passion, le lecteur, même le plus passionné, ne pouvant passer son temps à découvrir des livres, au gré des bibliothèques et des librairies.

Nous attendons aussi de la critique littéraire qu'elle montre les véritables enjeux de la littérature aujourd'hui. Le monde dans lequel nous vivons est une étrange chose : nous ne savons plus si nous en faisons partie ou si, au contraire, nous restons définitivement, à la porte. Si loin du livre que soit ce monde mondialisé, la littérature a toujours la force de l'interroger et de le montrer sous des aspects inattendus. Si, comme le redoutait Walter Benjamin, l'homme occidental ne peut plus raconter d'histoires depuis la Grande Guerre, la littérature existe encore, ici et ailleurs, puisant de nouvelles formes qui transgressent les genres. La critique littéraire se doit d'être exigeante et attentive à ces changements. Littérature du colonisé qui réinvente la littérature du colonisateur, littératures mineures dont parlait Deleuze, du régional opposé au national, à voir du côté de Robert Walser par exemple, littérature des marges.
Edward Said pourrait nous servir de conclusion, lui qui, à sa manière si fructueuse a su ouvrir des voies à la critique littéraire en montrant comment "  l'exil, l'immigration et la traversée des frontières sont des expériences qui peuvent nous fournir de nouvelles formes narratives ", permettant ainsi au lecteur d'entrevoir ce que John Berger appelle " d'autres façons de raconter ".

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Thierry Ermakoff

Autrefois, lorsque j'exerçais les fonctions de directeur de bibliothèque, tout doit nous être pardonné, j'usais de la critique comme d'une sorte d'aiguillon : les bons critiques me permettaient de devenir curieux pour moi, pour les autres, de m'ouvrir à des genres qui me paraissaient totalement hermétiques : l'épistémologie, la poésie publiée chez Obsidiane, par exemple, le théâtre, la bande dessinée publiée à l'Association, et j'en passe. J'ai découvert Papini, Harry Alis, grâce aux bons soins d'Eric Dussert et du Temps qu'il fait, les éditions du Lérot, Champ Vallon, et aussi Laffont et sa remarquable collection " Pavillons ", on n'en finirait pas. J'ai donc ainsi commencé, complété, des collections, des œuvres, suivi les auteurs, comme dit ou dirait Noelle Balley dans le  "bibliothécais sans peine » paru dans l’excellent « Bulletin des bibliothèques de France »,tome 3, 2007 (en ligne gratuitement).
Et ce, bien sûr, grâce aux deniers publics : au fond, la satisfaction que je peux leur restituer, à tous ces bons critiques (ceux d’hier, de la très défunte revue « Préfaces », à ceux d’aujourd’hui, ceux de la nouvelle « revue internationale des livres et des idées »), c’est bien celle là : avoir permis que le service public soit précisément à sa place : mis à la disposition du public, en permettant que se rencontrent d’improbables auteurs et d’aléatoires lecteurs ; et il me faut bien avouer qu’aujourd’hui, mes lointains successeurs doivent s’arracher ongles et cheveux, se mordre les doigts, devant tant d’ouvrages à rotation lente, voire très lente, entassés là. Comment désherber tous ces fonds (voir l’article de Noelle Balley ci-dessus), comment se débarrasser une bonne fois pour toutes de tout ce fatras, qui semble n’avoir ni queue et surtout ni tête ? (Se demandait avec un soupçon de panique cette bibliothécaire, récemment encore, sur les ondes de la Toile.) Ce que j’apprécie des critiques, c’est qu’ils me parlent aussi, surtout, d’autre chose que de littérature, de philosophie, de sciences : la vraie vie est ailleurs. Je sais gré à Bernard Frank de m’avoir donné le goût des mots et des dictionnaires, lui qui ne s’en séparait jamais, même en vacances, de m’avoir appris que Rossini fourrait ses macaronis avec une seringue spéciale, en argent, et que Alan Alexander Milne est l’auteur de Winnie the Pooh. A Alexandre Vialatte de me signaler ce phénomène curieux des petites-vieilles-qui-remontaient –les –pentes, et ne les descendaient jamais. Et à Thierry Guichard de me donner des nouvelles des beaux yeux bleus de Marcelline.
C'est dire si la critique, les critiques, n'ont pas à être pressés. On l'est bien assez comme ça, entre les bus, les enfants, le Darcos, et ces milliards qui n'existent pas pour le RSA et qui, d'un seul coup, hop, réapparaissent, comme s'il en pleuvait. Il faut donc prendre son temps : de dénicher ce qui peut nous manquer, surtout à moi qui, bien que vivant à Villeurbanne, ai gardé une âme de conseiller général, donc un peu rustique et éloigné de tout, dans son canton.
Et maintenant que, appelé à d'autres exactions, je ne bourre plus les linéaires (voir " le " Noelle Balley, ci-dessus) des bibliothèques publiques d'auteurs étranges, je continue à lire assidument les critiques : il m'arrive (trop) souvent d'acheter (trop) de livres. Mais j'ai surtout la joie et le bonheur de remplir les cahiers de suggestions des bibliothèques : enfin, quand ils existent.

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Veronique Marro

Ange fidèle depuis quelques années, je me permets, puisque l'occasion nous en est laissée, de donner un avis à cette interrogation passionnante qui constitue le cœur d'un travail collectif (vous critiques, nous lecteurs) : " Quelle critique littéraire attends-je, aujourd'hui ? " Car à vrai dire, c'est également une réflexion que je me pose également à un autre bout de cette " chaîne du livre " que nous tentons, chacun à notre manière, de défendre : nous aussi dans nos choix, même combat !
Mais votre question donnant déjà un embryon de réponse, tautologie oblige, critique littéraire relèverait pour moi d'une profession (de foi), voire d'une éthique, soit la tentative d'exercer un regard le plus exhaustif possible mais aussi le plus aigu sur la littérature. Ce qui suppose bien entendu l'engagement envers ce sacerdoce vital bien connu (on connaît si peu d'autres vices aussi vertueux…) : lire, lire, lire ! À partir de cette solitude plutôt bien partagée, il s'agit de faire un tri subjectif, souvent implacable pour d'autres lecteurs : ne pas se laisser berner par les sirènes sur un auteur (s'en méfier plutôt comme de la peste, comme vous qui œuvrez dans l'ombre, chers Anges protecteurs), mais se laisser guider par un œil averti et distancié. Donc ne pas tomber dans le facile et débilisant "  tout est bon " (ou son contraire), mais être "  critique " à part entière : argumenter quand tel livre est nul ou décevant, même si on se met à dos une bonne partie de la dite intelligentsia médiatico-politico-culturelle (ouf !)… Ce qui suppose donc une bonne dose d'indépendance pour être critique littéraire, à notre avis, non ? C'est un point crucial de la réflexion ! De même, je trouve indispensable de mettre en avant des livres pointus, difficiles (ou soi-disant tels) donc dont on n'entend pas du tout parler ailleurs : car un critique littéraire (comme l'écrivain) doit s'attacher à une qualité d'écriture, le livre ne racontant pas une jolie histoire pour distraire un peuple (en crise)… Ne pas répondre à une demande, mais faire une véritable offre, aussi dérangeante soit-elle, en fin de compte. Mais comme je vois que je réponds à votre question en faisant votre portrait élogieux, je vous dirais donc que j'ai trouvé dans le MdA tout ce que j'attendais d'une critique littéraire. Restez comme vous êtes et longue vie à vous !

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Yves Bouvet

Un pâle soleil d'hiver illumine les collines de Galilée. Un peu plus de cent kilomètres au Sud on se bat alors qu'ici, à Haïfa, tout est calme. Aussi, dans ce contexte, discourir de la critique littéraire paraît un peu décalé mais les mots auront peut être le dessus.
Critique : Art d'analyser ou de juger une œuvre littéraire ou artistique.
J'aime toujours en ouvrant un dictionnaire pour chercher un mot regarder ceux qui se trouvent avant et après celui que je cherchais. Je trouve ainsi critérium : épreuve sportive permettant à des concurrents de se qualifier. Une allusion ironique sans doute à quelques prix littéraires fameux et croassement : cri du corbeau qui n'est pas sans rappeler Lafontaine. Bien des écrivains par trop encensés par les renards de la critique y ont laissé des plumes si je puis dire. Et si je regarde à littérature je trouve : ensemble des œuvres écrites ou orales auxquelles on reconnaît une finalité artistique. Le " on " désigne là sans doute tout aussi bien les critiques littéraires, sentinelles de reconnaissance ou le lecteur final qui décidera de la postérité des dites œuvres.
Vivant à l'étranger je n'ai pas la chance d'avoir un bon libraire francophone à coté de chez moi. Je ne peux donc que me fier aux critiques pour élargir mon champ littéraire, perdu que je suis devant les tonnes de papier imprimé. J'ai besoin d'un filtre pour me signaler d'autres textes que ceux que je serai enclin de lire à partir des coups de cœur des auteurs que j'apprécie. Mais comment choisir le filtre. Facile il y a quelques années la chose devient plus floue avec Internet. Entre sites et blogs on peut facilement passer des heures sur la toile avant de sectionner les heureux élus qui tomberont alors dans la catégorie des favoris.
Sentinelles, filtres de la chose imprimée ou publiée sur la toile, voilà ce que j'attends des critiques littéraires avec un seul leitmotiv : faire partager à celui qui vous lit l'émotion que vous avez eu en lisant le texte analysé.

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