Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Fantômes
de
Dominique Fabre
Serpent à plumes (Le)
14.48 €


Article paru dans le N° 035
Juillet-août 2001

par T.G.

*

    Fantômes

Dans Fantômes, Dominique Fabre donne corps à la suite de Ma vie d'Edgar. Récit d'une adolescence en 1975, son quatrième livre possède une grâce et un ton unique.
En 1998 paraissait Ma vie d'Edgar (Le Serpent à plumes). La voix de Dominique Fabre s'y affirmait à travers les paroles d'un jeune enfant aux grandes oreilles, qui absorbait le monde environnant, doté d'une forme d'hypersensibilité handicapante. L'auteur était parvenu à transcrire avec fidélité la parole et le mode de perception d'un petit de cinq ans.
Avec Fantômes, le lecteur retrouve Edgar quelques années plus tard.
La langue de Dominique Fabre a su s'adapter et trouver un nouvel angle d'attaque. Le texte réussit à chaque page, par sa fausse légèreté, à restituer l'âge de tous les bouleversements, à faire parler l'adolescence. Les personnages qui évoluent autour du jeune garçon sont les mêmes que dans Ma vie d'Edgar, avec quelques rides de plus. Il y a Isabelle, la mère lointaine, ton Jos et tan Gina, chez qui Edgar était en nourrice. Le père aussi, qui fait toujours défaut. Il est Celui qui n'est pas là, pour reprendre le titre du recueil de nouvelles publié par Dominique Fabre (Le Serpent à plumes, 1999). Le monde de l'enfant prend progressivement ses distances et l'adolescent le regarde s'éloigner avec une certaine tristesse. Fantômes se livre comme un texte de perte. Le roman tente de cerner un déchirement. L'auteur s'est attaché à rendre la teinte exacte de ce moment mal balisé, celui où le corps, entre deux eaux, tâtonne pour trouver ses marques.
Nous sommes en 1975. Edgar a quinze ans. Il fume et porte les cheveux longs. Mais surtout, l'adolescent a des boutons dans le dos, un corps qui change. L'âge importe plus ici que l'époque. Les doutes et le malaise qui en découle transparaissent souvent sous la page. "Les jours passent vite. Il fait très beau dans mes souvenirs." Dominique Fabre a le pouvoir d'investir celui qui, il l'avoue lui-même, est un peu son double. L'auteur invite le lecteur à voir le monde à travers les yeux d'Edgar, à faire le tour du jeune homme en restituant fidèlement sa voix. Car lorsqu'Edgar parle, on l'imagine parfaitement à la charnière, entre l'enfant et l'adulte. "Je grandis, au milieu des soucis d'Isabelle. 1975 n'est pas sa bonne année, je me dis parfois. Maman prend des cachets, elle mange les mots qu'elle ne dit pas. Je voudrais bien comprendre, je voudrais en prendre moi aussi. On parlerait peut-être? On se ressemblerait. On se ressemblait bien avant, quand j'étais petit." La langue de l'écrivain sonne vrai et les images continuent d'y affluer pour la renforcer, comme dans Ma vie d'Edgar. Elles se télescopent dans le corps de celui qui parle, se trouvant contaminées, dorénavant, par les obsessions du jeune homme. L'auteur a une manière unique de rendre impalpables les glissements entre réalité et fantasme. Le récit évolue, rythmé par ces nombreux décrochages. L'adolescent y invente des scènes pour remplacer un réel troué, où il manque trop de pièces.
"C'est embêtant, souvent j'ai tellement de choses à faire que je ne sais même pas par où commencer. Je vais sans doute aller voir la fille du
Bastos pour lui acheter des Gitanes.
Salut Edgar, tu vas bien?
Ensuite elle me roule un gadin par-dessus le comptoir où c'est jamais les billets du gros lot. Elle embrasse bien, parole, on échange nos salives et c'est l'apnée prolongée, comme Vincent m'a expliqué ces choses."

Né en 1960, Dominique Fabre vit aujourd'hui aux portes de Paris, comme il semble l'avoir toujours fait, qu'il soit à l'intérieur ou à l'extérieur de la capitale. La banlieue semble exercer une forme de fascination pour lui. La périphérie parisienne occupe une large place dans ses textes et l'écrivain se définit lui-même comme un paysan, peu informé de ce qui se passe dans la grande ville grouillant de monde. Il semble préférer rester à la lisière. C'est là qu'il nous reçoit pour parler de son troisième livre.

Trois ans séparent la publication de
Fantômes de celle de Ma vie d'Edgar. Cette suite était-elle prévue?
Edgar ne m'a pas laissé tranquille. Entre-temps, j'ai publié des nouvelles (Celui qui n'est pas là). Un des textes du recueil m'a donné envie d'écrire Fantômes. En travaillant sur Fantômes, je me suis rendu compte que je n'étais pas au bout d'Edgar. Je lui laisse le temps de vieillir maintenant. J'attends de ne pas pouvoir faire sans lui pour continuer.
Je n'avais pas prévu en écrivant Ma vie d'Edgar que je ferais une suite. Dans ma tête, cela devait correspondre à un passage précis de sa vie, celui où il ne comprend plus rien, quand il rentre chez lui après toutes ses années loin de sa famille, de sa mère. C'est cette incompréhension dont je voulais parler. Je me suis aperçu que, malgré tout, il avait continué à vivre après, à ressentir des choses, à se poser des questions. Il a continué à avoir besoin de moi pour le raconter.
Si les deux textes portent en eux la même fantaisie triste, la langue que vous utilisez semble plus précise dans
Fantômes, moins systématique. Dans Ma vie d'Edgar, il y avait une batterie d'expressions qui revenaient souvent. Là, on dirait que vous avez travaillé davantage sur les détails de la langue. Avez-vous conscience d'être allé dans cette direction?
Dans Ma vie d'Edgar, il y avait une grande décharge affective. Il s'agissait d'un tout petit enfant qui devançait un peu ses mots. Dans Fantômes, il a grandi et a appris à être indifférent, à en avoir l'apparence au moins. Il peut donc exprimer les choses de façon plus précise. Il a plus de distance avec ce qui l'entoure. Dans Ma vie d'Edgar, il est dans des montagnes russes d'émotion et parle comme une mitraillette. Dans Fantômes, il déguise un peu et parvient à construire un écran entre sa vie et lui.
Malgré tout, Edgar me ressemble. C'est pour cette raison que Fantômes relate également la disparition de tout un univers, celui de ma famille, qui vient de Ménilmontant notamment. Aujourd'hui, ces gens sont très vieux, morts pour certains d'entre eux. Ils ont une histoire dont on ne parle pas. Il y a donc aussi cette volonté de ma part, dans Fantômes, de leur rendre hommage. Parvenir à exprimer qui ils étaient est un moteur pour moi.
Enfin, je me suis rendu compte qu'il y avait une limite à la facilité. Edgar devait grandir aussi dans sa façon d'écrire. J'ai lu, juste avant de me mettre à Fantômes, la quatrième de couverture d'un livre de Henri Calet. Francis Ponge y écrit qu'il le considère comme "un boss des tours de bonneteau du langage". Lorsqu'on voit toujours les mêmes coups au bonneteau, ça ne marche plus. C'est pour ça qu'il faut changer un peu la façon dont on triche.
Dans
Fantômes, il y a des ruptures brutales avec la réalité. On glisse souvent de la description du réel au rêve éveillé. Le fantasme semble alors apparaître comme le seul refuge. Pourquoi le réel est-il aussi inacceptable pour Edgar?
On ne lui donne rien. Il n'a aucune prise sur le réel. Il ne connaît pas son histoire et ne sait pas qui est son père. Il est toujours maintenu à l'écart et n'a pas de prise sur les gens non plus. De toute façon, il a l'âge où c'est inacceptable. Il n'y a que l'enfance qui soit acceptable. Le reste ne l'est pas et néanmoins, c'est ce qui représente la plus grande partie de notre existence. Les fantômes sont pour Edgar des pulsions de vie.
Le pire, c'est qu'on ne lui dit rien, je crois, qu'on ne s'adresse pas à lui. Il est obligé de parler pour ne pas mourir dans sa tête. Il a aussi des désirs qu'il n'arrive pas à vivre. Il ne parvient qu'à les fantasmer. Il a des rêves éveillés, des pulsions très profondes qu'il ne contrôle pas mais qui transparaissent dans ce qu'il raconte. Comme on ne lui répond jamais, il invente.
Isabelle, la mère, se détache peu à peu de son fils, davantage que dans
Ma vie d'Edgar. S'apprête-t-elle à devenir elle aussi l'un des fantômes de l'adolescent?
Il y a toute une partie d'elle qu'il ne fait que deviner, ressentir. Elle lui dit souvent qu'elle n'est pas son copain, qu'elle n'a pas à lui raconter sa vie. Ce qui le concerne directement c'est plutôt des phrases du type : "range tes fringues". Tout ça lui est difficilement supportable. Il y a une très forte union entre Isabelle et son fils mais paradoxalement, elle se réalise dans la distance. Isabelle ne va pas devenir un fantôme pour autant. Simplement, elle pose son empreinte en Edgar selon les réactions qu'elle peut avoir, les remarques qu'elle formule. Il y a par exemple le jugement qu'elle porte sur la jeune fille qu'Edgar rencontre dans le train : "Ah oui, rouge devant, blanc bleu derrière". Cette phrase se dépose dans la tête d'Edgar.
Il y a peu de joie finalement dans leurs rapports. Edgar pense surtout aux tracas de sa mère, à ses problèmes d'argent par exemple. Il se considère lui-même comme un souci de plus pour Isabelle. Il se voit dans les yeux de sa mère comme une préoccupation. C'est difficile pour lui de faire la part des choses entre "être aimé" et "être souci de". Il voudrait des choses certaines et il n'y a pas de certitude dans ce domaine.
Dans
Fantômes, Edgar continue à apparaître décalé, comme s'il restait bloqué dans une enfance où déjà il se débattait. L'hypersensibilité d'Edgar est_elle comparable à celle de l'écrivain?
Ce serait impossible pour moi d'écrire sur lui sans pouvoir ressentir de la même façon. L'écrivain est celui qui sait se faire pénétrer de la sensibilité des autres. Edgar court parfois le risque d'être noyé par la sensibilité de l'autre. Il se sent le dépositaire de nombreuses histoires, de bribes, de secrets dévoilés. Il essaie d'organiser tout ça.
J'ai cette idée qu'à un certain niveau de pénétration en soi-même, on est tous semblables. Ce qui ne veut pas dire qu'on n'ait pas toutes les raisons de s'opposer les uns aux autres, mis à part les gens qui sont embastillés en eux-mêmes bien sûr. Il me semble que par les livres, on rentre dans la peau des gens. Ce que je tente de faire, c'est de rentrer dans la langue des autres. Il faut s'en pénétrer, les laisser nous approcher, se mélanger. Et puis Edgar est un timide. Il est à l'écoute car il prend moins de place qu'un môme bien dans sa peau.
Le narrateur emploie alternativement je et Edgar lorsqu'il parle de lui-même. Est-il en train de se dédoubler?

Il y a des choses qui le surprennent lorsqu'elles lui arrivent. Dans ces cas-là, il peut dire je. Tandis que dans le regard de sa mère ou de ses profs, il reste Edgar. Parfois, il se met à ressembler à Edgar. D'autres fois, il parvient à se dire "Edgar est à côté de moi". Il est toujours dans l'incertitude. Il se sent je lorsqu'il invente des scènes. Edgar, c'est souvent la vision négative de ce qu'il est, celle qu'on lui impose. Il fait sa mue. L'enfant meurt en lui. Il ne reste qu'un souvenir d'enfant. Il se dit "merde ça y est, c'est déjà foutu". Il fait des peaux, comme on fait dans les livres. Lorsqu'on relit un bouquin qu'on a écrit, on pense "j'ai fait ça mais je suis devenu différent. Je ne ferais plus comme ça maintenant".
Du point de vue de l'écriture, c'était plus intéressant de mélanger Edgar et je, de les faire jouer entre eux. J'aime essayer de risquer quelque chose, car en mettant je d'un côté et Edgar de l'autre, je me suis surpris parfois. Je ne contrôlais pas tout.
Il y a très longtemps, j'ai vu Claude Lévi-Strauss à la télé. Il disait que la vie était difficile parce qu'il fallait faire des choses tout en sachant que c'était inutile de les faire. Malgré tout, être vivant, c'est bien faire ces choses-là. J'ai été épaté par cette phrase un peu banale. En écrivant Ma vie d'Edgar et Fantômes, je me la suis rappelée pour me pousser.

Fantômes
Dominique Fabre
Le Serpent à Plumes
224 pages, 95 FF (14,48 o)

 Fantômes de Dominique Fabre

 

 

 

 

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