Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros

Les articles       

Simples soldats
de
Jean Debernard
Actes Sud
15.00 €


Article paru dans le N° 036
Septembre-octobre 2001

par Thierry Guichard

*

    Simples soldats

Quelques vies minuscules lâchées dans l'Algérie de 54 tentent de sauver leur part d'humanité. Entre horreur, angoisse et solitude. Un roman juste, simplement.

Ils ont rempli leurs obligations militaires en 1952. La vie active leur ouvre les bras : la ferme, le petit commerce local, l'enseignement pour les plus instruits. Ils ont quitté l'uniforme au moment même où l'Algérie entrait en rébellion. Ils sont donc rappelés du Limousin où leur femme attend un premier enfant, où ils se sont endettés pour moderniser la ferme. Et c'est l'Algérie et c'est la guerre. Une guerre qui refuse de dire son nom, et qui use les nerfs de ceux qui sont là : enfants d'une République qui leur a donné un minimum d'éducation et les laisse démunis, coincés entre les égorgeurs et les tortionnaires.
On sait que Jean Debernard a quelque chose à régler avec ce passé algérien. Ses deux premiers romans évoquaient la guerre coloniale (l'Algérie et l'Indochine). Écrits avec un humour léger comme une politesse et une pudeur, ils préparaient en fait à l'écriture de ce Simples soldats dont le ton est sensiblement différent. Il y a comme une mise à plat, une humilité du style à servir une histoire vraie, une manière de s'approcher au plus près de ce que l'on ne lira jamais dans les livres d'Histoire.
Le roman commence avec l'arrivée de ces rappelés à Lacroix, village proche de la frontière tunisienne. Ce sont de braves garçons, ni intellectuels ni professionnels de la guerre. Pas d'officier de carrière pour les épauler. On en attend un, mais c'est Godot... Les hommes de la compagnie sont seuls, déplacés, hors du destin qui aurait dû être le leur. Enne qui est le plus gradé se voit chargé de ces âmes et du moral des troupes. Enne, le double de l'auteur, étudie la philosophie. Grand lecteur et grand humaniste, il connaît ses hommes, ils viennent des mêmes bois, des mêmes champs. Ils s'ennuient. Lorsqu'ils repèrent un berger, ils rêvent de voir ses moutons : n'importe quel animal les rapprocherait de leur univers de fermier. Mais les bergers algériens n'ont pas de troupeaux, étranges bergers qui se promènent munis de miroirs... Cette absence d'animal est une souffrance pour les soldats et l'on devine combien pire est vécue l'absence des femmes. C'est une aubaine alors d'avoir un Enne pour chef de troupe : un humaniste qui sait prendre ses distances avec la hiérarchie. Ainsi, ces hommes du Limousin fonderont-ils à Lacroix une école pour les petits Algériens, malgré les ordres. Il y a là des pages d'une immense clarté : celle qui donne l'espoir de croire en l'homme. Sans guimauve, mais avec une justesse de ton et, surtout, une acuité du regard, Jean Debernard restitue la part enfantine de ces hommes, cette innocence qui peut, au coeur de l'angoisse, se transformer en la pire des cruautés. Et, douloureusement, il fait sentir combien il est difficile de partager cette humanité avec ceux de l'autre camp : d'avoir été soigné par les Français, coûtera la vie à un "berger" considéré dès lors par les siens comme un "traître".
L'annonce de la venue d'un maître chien à Lacroix émeut la troupe. C'est un chien qui leur est promis. Les hommes en rêvent et préparent pour l'animal un domaine où il sera roi. Ils le caressent en rêves et déjà chassent avec lui. Hélas, supplice de Tantale, il leur sera interdit de l'approcher, de seulement l'appeler. La guerre ignore les sentiments et la détresse.
On aimerait raconter chaque épisode de ce livre, ces pages qui vous empoignent et vous laissent pantelants face au drame. La guerre d'Algérie pouvait transformer de simples paysans en de brouillons bourreaux et de futurs libraires ou instituteurs en héros sans gloire. Et leur laissant, en prime, la culpabilité dont les militaires de carrière étaient fiers de s'être débarrassés. Écrit à hauteur d'homme, Simples soldats est un roman nécessaire. Comme il est rare d'en lire en cette rentrée.

Simples soldats
Jean Debernard
Actes Sud
202 pages, 98,39 FF (15 E)

 Simples soldats de Jean Debernard

 

 

 

 

pub

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

Thierry Guichard

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos