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Les articles       

Plus rien dire sans toi
de
Jacques Serena
Minuit (Éditions de)
11.50 €


Article paru dans le N° 041
Novembre-décembre 2002

par Thierry Guichard

*

    Plus rien dire sans toi

Un homme en ruine parle à une absente. Comme un insecte pris dans la transparence d'une vitre, il se cogne inlassablement aux mêmes images douloureuses.Jacques Serena revient, plus cruel.

Les aficionados de Jacques Serena auront dû attendre neuf ans pour lire enfin le quatrième roman d'un écrivain passé entre-temps par le théâtre (Rimmel, Minuit 1998) ou les textes courts (Fleurs cueillies pour rien, 1999 Flohic) -que les Éditions de Minuit ignorent superbement dans la page "du même auteur". Depuis Lendemain de fête (Minuit, 1993), on attendait avec la fébrilité des émus qu'un nouvel opus romanesque ajoute sa pierre à l'édifice d'une oeuvre bâtie sur les ruines d'un traumatisme répété obsessionnellement d'un livre à l'autre.
Comme ces grands écrivains qui creusent toujours le même sillon, Serena vient gratter, livre après livre, toujours la même cicatrice. Pour dire ce traumatisme, on pourrait parler de cocuage, de jalousie, mais il faudrait évoquer le gouffre qui s'ouvre lorsque le sens de la vie se dérobe à jamais. Évoquer ce que c'est qu'être toujours en retard sur les événements intimes et d'avoir une sensibilité aiguisée aux détails et "voir le monde continuer en surface alors que dessous tout est ruiné". Dans Rimmel, le dramaturge mettait en scène cette obsession dans une mise en abyme qui voyait l'un des personnages exiger de deux comparses de misère qu'ils rejouent, encore et encore, la scène d'amour de laquelle il avait été absent, et pour cause : la scène d'amour entre sa compagne et son ami.
Ce ressassement, l'écrivain le vrille dans une langue qui a pris sa source dans les bas quartiers, les nuits à traîner sa solitude sous des néons blafards, la zone interlope des petits trafics, des "plans" comme disent ses personnages.
C'est un théâtre d'après Beckett, où les sexes parfois ne sont pas identifiés (Basse Ville, Minuit, 1992) où les chansons de Tom Waits ou, ici, de Noir Désir, viennent glisser leurs plaintes dans la prose même du roman.
On attendait le quatrième opus de cette descente à l'intérieur de l'être humain où ne reste plus qu'un peu de souffle asthmatique, un bout d'espoir effiloché auquel faire mine de s'accrocher.
Ce genre d'attente est souvent déçu. Plus elle dure, plus la déception est grande. Mais, avec Plus rien dire sans toi, l'aficionado reste sans voix. Sans renoncer à l'obsession, ni à cet univers proche de la déchéance, ni à une phrase souvent cassée dans sa progression, Serena est parvenu à une fluidité jamais atteinte dans ses précédents livres. Délaissant les personnages (plus présents dans Isabelle de dos, Minuit, 1989) au profit des voix, le romancier nous fait entendre ici le monologue d'un narrateur qui s'adresse à son ex-compagne. Qu'il lui écrive ou qu'il lui parle, c'est de toute façon intérieurement que ce monologue se produit, dans la solitude la plus absolue qui confère au tutoiement employé la force d'un dédoublement de la personnalité, "sans laisser aucune chance à rien d'extérieur de s'immiscer, parler, parler, laisser venir". Parlant à l'autre, c'est une explication du monde qu'on se donne, la seule chose encore qui fasse que respirer reste possible. L'écriture comme une mise à distance, comme le bras qu'on fait glisser sur la table pour aplanir une nappe Vichy. L'écriture pour couvrir toutes les crevasses dans lesquelles on risque de chuter puisqu'"avec les mots en trop on peut toujours s'arranger, alors qu'avec les mots en moins, tu vois bien."
Cet homme qui parle et qui essaie comme il peut de "s'arranger" s'appelle peut-être Jack. Il ressemble à l'auteur, puisqu'il a écrit, lui aussi, des romans et du théâtre. Il s'est mis au service d'une "Great Lady" qui a dû s'appeler Nico puisque la rumeur qui la dit morte d'une chute de vélo se trompe, a bien dû être l'égérie du Velvet, a bien dû être irrésistiblement belle... À son service pour écrire son autobiographie, le nègre asthmatique fait plus que tenir le stylo : aide de camp, il prépare les cocktails que la grabataire s'envoie, l'approvisionne en médicaments dont il détourne une bonne partie, soigne jusqu'au corps handicapé dont il s'occupe avec l'abnégation de ceux qui n'ont plus rien...
La Great Lady, de ses yeux de chat, guette, ne parle guère : un signe suffit à condamner. Comme le personnage de Rimmel, elle ordonne qu'on joue pour elle des scènes de son passé. Entourée de pseudo artistes, elle règne sur une cour des miracles (du poète auto-édité à l'apprenti chirurgien) où chacun attend d'elle quelques faveurs. Même pas de l'amour, ça fait longtemps qu'ils n'attendent plus d'amour, ça fait longtemps que l'amour, ils en ricanent.
Tous, sauf Jack, justement qui, dans la solitude de sa chambre, entretient comme une dernière braise le peu d'espoir auquel encore il veut croire. Ce sont trois bouts de films qu'il se repasse, où l'on voit des jeunes filles courir sur la plage, nager, baisser leur culotte :"elles commencent à glisser dans un coin de l'image et tout se met à pâlir, pâlir. Voilà. Des filles disparues comme il n'en existe plus." Et Jack, incorrigible romantique, rêve encore "dans un coin de (s)a tête", de les voir ces films avec celle à qui il parle et qui n'est, on s'en doute, définitivement plus là.
Ce qu'on sait d'elle, c'est qu'il l'aime encore, comme on aime la maladie qui va nous emporter. Ce n'est pas tant qu'elle l'ait trompé qui le fasse souffrir que de n'en pas comprendre le pourquoi. Et tromper, c'est un bien grand mot. Puisque c'est devant lui, qu'un jour à Montfort-sur-Argens, elle est allée s'asseoir à la table d'à côté, qu'elle a mis une main sur la cuisse d'un autre, qu'elle lui a servi du vin, mangé de ses spaghettis et offert un rouleau de réglisse. Voilà, elle a fait ça. Et, dans sa sensibilité maladive, ça a fait chez lui un trou noir. "Et on sent que plus jamais la vie ne sera la même, et évidemment, on revient se brûler à ça au moins deux cents fois par nuit, et en sombrant dans le sommeil on oublie, pour qu'au réveil recommence le défilé des images, des brûlures, sur le terrain redevenu vierge, et à chaque fois croire que ce coup-là on va en crever, mais non, jamais, jamais jusqu'au bout."
La phrase de Serena a pris de l'ampleur, elle a étendu son registre vers la cruauté et l'humour, parce qu'"il faut bien. Bien fallu." Elle incarne une voix qui ne cessera de nous parler, une voix juste. Proche de nous, de notre oreille interne. Tellement proche.

Plus rien dire sans toi
Jacques Serena
Minuit
156 pages, 11,50 e

 Plus rien dire sans toi de Jacques Serena

 

 

 

 

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Thierry Guichard

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