Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Fées, diables et salamandres
de
Christian Garcin
Champ Vallon
12.00 €


Article paru dans le N° 044
Mai-juillet 2003

par Thierry Guichard

*

    Fées, diables et salamandres

Peut-on partir pour se trouver? Écrire et lire pour s'incarner? Christian Garcin arpente la littérature et la fiction pour découvrir peut-être un espace où vivre en humain.

La traduction d'une nouvelle écrite par Jorge Luis Borges et Luisa Mercedes Levinson (La Soeur d'Eloísa, Verdier), un recueil d'essais courts, un recueil de nouvelles et un roman : l'année 2003 sera d'autant plus prolixe pour Christian Garcin qu'un livre de poèmes est attendu en automne chez L'Escampette... En trois ans, l'écrivain d'Aubagne a donné plus d'une douzaine de titres à ses lecteurs, dont Le Vol du pigeon voyageur (Gallimard, 2000) qui lui valut un certain succès. Cet éparpillement des genres et des livres n'est qu'apparent. Il suffit de lire la triple livraison de cette année pour percevoir qu'une même voix s'y fait entendre : une voix ténue, claire comme un dessin d'Hergé, mais habitée par une sorte d'effroi face au monde. Une voix d'intranquillité contenue. Cela se perçoit dans Labyrinthes et Cie où sont évoquées des lectures subjectives et sensibles entre autres de Kafka, Borges, Lobo Antunes ou Volodine. Cela se devine dans le fantastique des nouvelles de Fées, diables et salamandres. Cela fait le sujet du roman, L'Embarquement.
Thomas est un homme "toujours très émouvant" qui fuit et boit beaucoup de vodka. Mais peut-être fuir et boire revient-il toujours à se chercher... Il souffre de ce que le temps s'est accéléré au point que le présent n'a plus lieu, et que l'apparence (l'appartenance aux images) vaut plus que ce que l'on est. La lecture d'un journal rend insupportable le malaise. Il quitte une fois de plus Marie qui le comprend et aimerait l'aimer au quotidien, et file dans un voyage par étapes : chacune d'elles lui offre une ville d'Europe et de retrouver une ancienne maîtresse, un ami. On se dit que Thomas fait son voyage d'adieu.
Avec ses huit parties découpées chacune en trois chapitres, L'Embarquement est une valse. Le premier temps est celui d'une voix narrative neutre, le deuxième est donné aux ami(e)s et le dernier nous donne le témoignage de Thomas lui-même. Une valse se joue dans le déséquilibre permanent et Thomas titube ainsi dans la vie ou dans l'amour. Dans sa répétition rythmique, la valse apaise comme une ritournelle et permet peut-être cette consolation qu'il va chercher d'une femme l'autre. De Budapest à Munich, de Bologne à Prague, Thomas ramasse les morceaux de lui-même, comme on récupère ses affaires après un divorce. Une douceur s'installe dans cette écriture toute de retenues, on voit un peu de lumière dans les dernières pages qui annoncent une aube nouvelle. Loin du monde assurément, mais dans l'amour peut-être.

Vous sortez trois livres d'un coup plus une traduction de Borges. Après Lexique paru en octobre. Cette prolixité ne risque-t-elle pas de vous nuire?
C'est possible. Mais je n'ai pas l'impression d'être prolixe. Ces livres paraissent en même temps mais n'ont pas été écrits en même temps.
J'ai vraiment l'impression de ne pas écrire assez, d'avoir toujours devant moi ce que je dois faire, d'avoir une oeuvre qui m'attend mais qui est loin, dans les brumes. Et que je n'ai pas le temps d'approcher parce que mon emploi du temps est morcelé, parce que j'écris par poussées de fièvre. En revanche, quand je suis en train d'écrire, j'ai le sentiment de ne faire que ça, ce qui est faux puisque j'ai une vie sociale.
J'ai le fantasme invivable de l'écrivain plongé dans l'écriture et qui n'en sort pas, comme Kafka qui voulait rester dans sa cave... C'est un fantasme un peu mortifère. Je suis dans cette ambiguïté-là. J'ai ce désir de me retrancher du monde pour mieux l'appréhender.
À la prolixité éditoriale s'ajoute une grande variété de genres : nouvelles, romans, poésie et essai. Avez-vous l'impression d'écrire des livres ou plutôt de bâtir une oeuvre cohérente?

Au moment où j'écris, j'écris plus pour me débarrasser que pour construire. Mais je pense qu'au fil de temps, ces choses dont je me débarrasse construisent quelque chose. Peut-être pas une oeuvre; le terme me paraît grandiloquent. Je dirais qu'on peut considérer l'ensemble de mes livres comme un archipel d'îles qui émergent par ci, par là et qui seraient reliées souterrainement. Mais au demeurant, je ne me dis pas "tiens maintenant je vais passer à cette île-là"; je crois qu'il y a une logique interne qui se dégage de tout ça mais au moment où j'écris, je ne suis pas dans la posture de celui qui veut construire quelque chose.
Cette idée d'archipel, on la retrouve dans
L'Embarquement avec l'errance de Thomas d'une femme l'autre, d'un pays l'autre. Le moteur du roman est alimenté par un malaise face au monde contemporain. Plutôt qu'un essai, le roman ne vous permet-il pas d'explorer ce malaise à travers votre double qu'est Thomas?
Indéniablement. Dans le texte de quatrième de couverture que j'avais proposé et qui a été refusé parce que trop compliqué, paraît-il, je commençais par "ce livre n'est pas à proprement parler un roman".
La force du roman c'est d'arriver à interroger le monde à partir d'une fiction. Interroger le réel par l'imaginaire, c'est une des missions du roman, c'est pas l'intrigue elle-même qui est primordiale me semble-t-il.
C'est de répondre au malaise engendré par le sommet de Gênes?
L'Embarquement comme réponse à la mondialisation?
Non, c'est une question à partir d'un vertige, d'une perte de repères du personnage qui culmine juste après le sommet de Gênes en août 2001... Thomas éprouve une crainte devant cette accélération du temps qui donne l'impression que le futur rattrape le présent mais plus globalement avec le sentiment d'une fin de la géographie comme le dirait Virilio. C'est la continuité d'un processus qui au cours du siècle a progressivement conduit sinon à la disparition du moins à une mise à l'écart de l'humain, de l'épaisseur de l'humanité, de la figure humaine. Dans l'art où la figure humaine est déformée puis niée, dans la technique qui aboutit à une machinisation, dans les destructions massives jusqu'à l'animalisation des camps en passant par des choses plus triviales comme la mode ou la publicité qui est une marchandisation de la figure humaine. C'est quelque chose qui effraie le personnage qui ressent un manque d'épaisseur du monde. C'est ça qui oblige Thomas à refaire le tour de son passé. Moi, je suis terrorisé par ça (rires).
Vous évoquez
"l'importance de montrer le monde, sans relâche, de montrer tout au moins l'infime partie du monde que nous percevons". Ne faudrait-il pas aujourd'hui, en plus, en venir à une littérature qui ne se contenterait pas de montrer le monde mais qui lutterait aussi contre certaines dominations. Bref, n'y aurait-il pas la place aujourd'hui pour une littérature engagée?
J'ai envie de dire oui sauf que je ne sais pas vers où ça irait. Moi je ne suis pas assez structuré pour ça. La littérature est un combat contre un des états du monde aujourd'hui; c'est un peu ce que je développe dans un texte de Labyrinthes et Cie où je cite Claudio Magris qui parle de "totalitarisme soft" véhiculé par le langage formaté qui nous envahit... La littérature engagée très souvent ne m'a pas enthousiasmé mais tout combat contre ce totalitarisme soft me paraît le bienvenu.
N'y a-t-il pas là une limite dans votre écriture? Car vous n'êtes pas de ceux qui dynamitent la langue, ce qui semblerait nécessaire pour lutter contre le formatage que vous évoquez.

C'est ma voix. En même temps, j'aime la langue, le style. Je ne suis pas convaincu par le coup de gueule ou le désir de détruire le sens. Avant de le détruire, il faut encore le trouver. La langue livrée à elle-même tourne à vide. Il faut quelque chose d'autre qu'elle véhicule. Il y a un leurre à s'imaginer qu'on peut donner des coups de boutoirs dans la syntaxe et que ça suffit. Ça me paraît simple et pas intéressant. La langue qui nous anime s'appuie sur quelque chose qui est une histoire, qui est la fiction. Sinon ça tourne à vide et ça m'emmerde prodigieusement. Des écrivains français qui n'ont pas comme objectifs de supprimer la ponctuation ou de mettre des minuscules en début de phrase ou de ne parler qu'à l'infinitif, etc., comme Fleischer, Volodine sont plus importants pour la littérature contemporaine que beaucoup d'autres.
Vous jouez beaucoup sur le thème du double, dans le roman comme dans les nouvelles de
Fées, diables et salamandres. Est-ce une façon pour Garcin l'homme d'interroger ce que Garcin l'écrivain perçoit?
Je ne sais pas, peut-être. Je peux faire des commentaires sur les textes des autres, mais sur les miens, je ne peux pas. Les textes de Fées, diables et salamandres ont été écrits il y a quelques années. Il y a là un jeu intertextuel bourré de références puisqu'il y a Borges, Dostoïevski, Kafka qui ont eux aussi traité du thème du double. Consciemment, je voulais m'inscrire dans une tradition littéraire et prendre plaisir à écrire ces contes-là.
La tonalité du recueil est fantastique. Vous réservez le fantastique à la nouvelle ou pourriez-vous en faire un roman?

Je ne pense pas. D'ailleurs ces textes, je les ai écrits pendant une période et après ça a été fini. Je ne pense pas que ça pourrait faire plus que ça pour moi ou alors il faudrait que je sois russe! Les Russes peuvent écrire comme ça des romans tels Le Maître et Marguerite. Le format de la nouvelle me va bien. Avec ces nouvelles-là, comme dans Le Pigeon voyageur (Gallimard), j'avais plus de distance avec l'objet qu'avec Sortilèges (Champ Vallon) ou L'Embarquement où j'étais beaucoup plus plongé à la verticale, comme dans un puits. Comme j'avais plus de distance avec les nouvelles, j'avais aussi plus de plaisir.
Dans Fées, diables et salamandres je mets des petits indices pour m'amuser : par exemple dans l'onomastique où on trouve le nom de Borges dans le patronyme des frères Grobes; ailleurs c'est une rue qui porte un nom dont les initiales renvoient à Kafka, etc. Je me suis amusé...
À propos de Kafka, dans
Labyrinthes et Cie, vous écrivez : "La parole arrache l'homme au néant, à la mort, à l'indifférencié. La musique l'aide à y sombrer."
Cette idée, je l'ai empruntée à Pascal Quignard et surtout à Primo Levi dans Si c'est un homme. Oui j'aimerais que ce soit une des fonctions de la littérature d'arracher l'homme à l'indifférencié contrairement à la télé et aux médias qui sont plutôt de l'ordre du lénifiant...
En quoi la littérature empêcherait-elle l'animalisation de l'homme?

Le projet d'animaliser le monde a été perçu par Kafka, avant même qu'on n'extermine les hommes dans les camps. Tout ça vient résonner avec cette perte de la figure humaine, avec le fait que l'homme devienne superflu, c'est-à-dire encombrant. La cyberculture aujourd'hui rend le corps superflu et c'est la connexion entre la technique et l'idéologie qui permet d'exterminer la figure humaine. L'animalisation, c'est ce qui précède. C'est l'humiliation, le rabaissement total de l'homme. Agamben en parle dans Ce qui reste d'Auschwitz quand il évoque ces êtres où toute humanité a été effacée et pour qui la vie se résumait à ingestion et défécation.
Dans le monde d'aujourd'hui, on ne peut pas dire qu'il y ait un projet de cet ordre-là. C'est beaucoup plus sournois et complexe que ça. Il n'y a pas un groupe de personnes qui disent "tiens on va animaliser le genre humain", mais il y a un vaste mouvement, me semble-t-il qui est une négation de la figure humaine.
Vous êtes un grand lecteur de littérature étrangère qu'on oppose à la littérature française en cela que la première appréhenderait le monde là où la seconde s'intéresse plutôt à l'intime narcissique. N'êtes-vous pas à la croisée de ces deux voies, exprimant un malaise intime devant une vision du monde?

Si je pouvais être là, faire partie de ceux qui font la conjonction des deux littératures, je serais content... Je ne suis pas sûr que la littérature témoignage soit garante de l'authenticité. Je crois qu'il y a plus de mensonges dans l'autobiographie que dans la fiction. On connaît mieux un écrivain à travers ce qu'il invente qu'à travers ce qu'il écrit de lui. Je ne crois pas du tout en la sincérité de la littérature. Mais je ne suis pas sûr que l'opposition entre littératures française et étrangère soit pertinente...

Christian Garcin
L'Embarquement

Gallimard - 186 pages, 12 e
Labyrinthes et Cie

Verdier - 73 pages, 10 e
Fées, diables et salamandres

Champ Vallon - 117 pages, 12 e

 Fées, diables et salamandres de Christian Garcin

 

 

 

 

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