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Les articles       

La Litt?rature nazie en Am?rique
de
Roberto Bola?o
Christian Bourgois
22.00 €


Article paru dans le N° 044
Mai-juillet 2003

par Dominique Aussenac

*

   La Litt?rature nazie en Am?rique

L'écrivain chilien, installé en Catalogne, construit-il une oeuvre littéraire en créant son propre cyber-espace? Deux ouvrages, virtuellement fictifs et vibrant d'humanité, semblent le confirmer.

Que reste-t-il de la tapisserie que Pénélope tissait et détissait en attendant le retour d'Ulysse? Rien, absolument rien! Que représentait-elle? Qui pourrait aujourd'hui nous la restituer? Un sorcier, un voyant, un poète, un tisserand? Roberto Bolaño possédant ces quatre dons, paraît un des plus aptes à nous connecter à cette fameuse toile et à tous ses palimpsestes. Malgré ses affirmations, truffées de mensonges, il parviendra par d'infinis détails, des conversations avec des témoins oculaires fussent-ils descendus aux Enfers depuis des millénaires, à nous amener au plus près du réel, voire de l'irréel.
Sa pensée holographique, un infime détail permettant toute une vue d'ensemble, une extra-lucidité héritée de la fréquentation des poètes et notamment de celui de Charleville-Mézières, une érudition d'autodidacte (lecteur d'anciens et modernes, d'écrivains inter-galactiques, de revues, fanzines...), une propension à mettre tout en relation, avenir, présent et passé, vivants et morts lui permettent toutes les audaces, toutes les ambitions. Roberto Bolaño, né il y a une cinquantaine d'années à Santiago du Chili, a quitté son pays après le coup d'État de Pinochet; incarcéré, il a réussi à fuir, a beaucoup voyagé en Amérique latine, fait mille métiers, rencontré (dans la vie réelle, les rêves, les bibliothèques, au Royaume des morts) les plus grands écrivains sud-américains Borges, Cortázar, Jodorowski, Neruda, Jara, Lihn ... Sa carrière littéraire entamée dans les années quatre-vingt-dix lui valut en un rien de temps les plus prestigieux prix littéraires latino-américains.
Trois livres Étoile distante, Nocturne du Chili (Christian Bourgois) et Amuleto (Les Allusifs) (lire Lmda N°40) ont permis au public français de le découvrir lors de l'été 2002. Six mois après, voici deux autres ouvrages La Littérature nazie en Amérique et Des Putains meurtrières édités chez Christian Bourgois. Le premier, publié en 1996, se présente sous la forme d'un essai encyclopédique imaginaire dans lequel Bolaño invente et répertorie des auteurs favorables aux thèses nazies. Auteurs des XXe et XXIe siècles, certains notamment Argentino Schiaffino, alias le Graisseux ne mourront qu'en 2015, leurs oeuvres multiformes (importantes, hyper-pointues, voire obscures et très mineures) vont de la poésie, au roman en passant par les revues spécialisées de critiques littéraires, science-fiction, jeux de rôles, de supporters de football ultras, incorporant même les volutes poétiques d'un avion à réaction déclinant des vers latins, haïkus martiaux, piloté par un poète tortionnaire, fidèle du régime de Pinochet.
Plus d'une quarantaine d'écrivains sont ainsi passés en revue, bibliographies fictives décrites d'une manière fort exhaustive en annexe. À travers leurs productions, Bolaño trace des portraits psychologiques qui font ressortir créativité, médiocrité, barbarie, haine, mais surtout contradictions. Il n'explicite pas leurs dérives, évoque surtout leurs relations à la solitude, à la mort, à la folie, au désir, à l'amour, à la reconnaissance. Parmi ces salauds pathétiques figurent de nombreuses femmes. Luz Mendiluce Thompson (Berlin 1928-Buenos Aires 1976), photographiée bébé dans les bras d'Adolf Hitler, aura une carrière fulgurante de poétesse, sombrera dans l'alcool et la drogue, deviendra amoureuse éperdue d'une poétesse trotskiste que la junte militaire argentine éliminera. "Au bout de deux mois, le cadavre de Claudia apparaît dans une décharge de la zone nord de la ville. Luz retourne à Buenos Aires dans son Alfa Romeo. À mi-chemin, elle s'écrase contre une station d'essence. L'explosion est gigantesque." Les premiers portraits ont parfois la sécheresse du langage encyclopédique. Mais peu à peu ces vies, ces influences, ces créations se mettent en réseaux, forment des cercles, se prodiguent des amours ou des haines farouches, créant ainsi des communautés très vivantes d'écrivains nazis. La problématique des relations qu'entretiennent l'art et le mal occupe une place très importante chez Bolaño. Chez lui pas de manichéisme, même si son engagement, son action contre la dictature de Pinochet et celles de nombreux pays américains sont gravés dans sa chair et son âme. Il lutte en réinventant l'horreur, la folie contre le négationnisme, le silence, l'occultation.
Des Putains meurtrières
, publié en 2001, propose treize nouvelles dans lesquelles Bolaño brouille toutes les pistes, déstabilise lecteurs et personnages, mélange univers des vivants et celui des morts, réel et monde onirique, entremêle sainteté et pornographie, hyper-violence et compassion, parle de lui-même (le narrateur s'intitule B. ou devient Arturo Belano, bel hétéronyme rimbaldien), des autres, inconnus ou personnages célèbres, mais avant tout et toujours de littérature. Il peut ainsi dresser des ex-voto à des poètes français apparus fugacement dans des revues minuscules, réinventer leurs vies, les désirer, les lustrer, et les faire briller dans son firmament, son Panthéon, son cyber-espace ou construire des fictions multimédias comme Préfiguration de Lola Cura. Le narrateur, fils d'un prêtre débauché et d'une mère actrice porno, retrace sa vie en visionnant la filmographie maternelle. Il se voit foetus dans la rondeur de son ventre, alors que deux étalons la pénètre par tous les trous. "La tristesse des verges, Bittrich la comprit mieux que personne. Je veux dire : la tristesse de ces queues monumentales dans l'immensité et la désolation de ce continent." De sa plume, Roberto Bolaño enserre furieusement, fraternellement le monde, le vrai, le faux, sa beauté son horreur. Ses chants ironiques et mélancoliques nous aident autant à vivre qu'à mourir dignement et nous proposent d'entrer en vibration avec les mots, la poésie, le Cosmos, peut-être tout simplement pour triompher de l'immonde? "On ne finit jamais de lire, même si les livres s'achèvent, de la même manière qu'on ne finit jamais de vivre, même si la mort est un fait certain."

RoberTo Bolaño
La Littérature nazie en Amérique

et Des Putains meurtrières
Traduits du chilien par Robert Amutio
Christian Bourgois
279 et 288 pages, 22 e chacun

La Litt?rature nazie en Am?rique de Roberto Bola?o

 

 

 

 

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