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Les articles       

Que ferai-je quand tout brûle?
de
Antonio Lobo Antunes
Christian Bourgois Editeur
27.00 €


Article paru dans le N° 047
15 octobre-15 novembre 2003

par Thierry Guichard

*

    Que ferai-je quand tout brûle?

En les plongeant au coeur des ténèbres, Lobo Antunes libère ses personnages pour qu'ils flottent à la surface du roman, ombres de nos amours déchues.

C'est un fleuve puissant. Peut-être le Tage quand il " finit par se jeter dans l'océan pour s'y perdre dans une sorte de soupir ". On y plonge et nous voilà emportés, délicieusement emportés, non vers l'horizon nu de la mer, mais, à contre-courant vers l'amont. C'est Paulo qui parle d'abord et sa voix est un fleuve qu'on va remonter pour, affluents chargés d'émotions, croiser d'autres voix : celle de Carlos, père présumé et travesti, celle de Judite, mère meurtrie et alcoolique, celles de Madame Helena et de son mari qui élèveront l'enfant sans identité dans une maison où les photos s'effacent près de vases vides. On entre par une voix et c'est toute l'humanité qu'on explore.
Avec son architecture symphonique où les voix se mêlent, António Lobo Antunes parvient à stopper le temps et nous glisse dans un présent du définitif où toutes les strates de la conscience émergent. Que ferai-je quand tout brûle ? est un livre épais mais il est plus profond encore. De cet univers des quartiers pauvres et périphériques de Lisbonne, où Paulo se shoote contre des murs défaits, où Judite accueille les " chiens " dans sa chambre faute d'amour et d'argent, où Carlos danse en play-back, le romancier parvient à extraire tout l'humanisme et à nous offrir " une marguerite qui s'ouvre pour nous protéger du jour ".
Paulo regarde son père comme un clown, grimé qu'il est en blonde facile au " parfum si dense qu'on pouvait le tenir dans sa main ". Est-ce bien là son géniteur, cette femme qui le présente comme un neveu aux hommes qui la paient pour la nuit ? Carlos est Soraia quand le rouge à lèvres blesse sa bouche. Est-il, Paulo, le fils de Soraia et Judite ? La question de l'identité, sexuelle, familiale, sentimentale court à travers tout le livre, ponctuée ici et là par " les points d'interrogation des cygnes " qui " glissaient en questions pensives, sans poids mais déchirantes, douloureuses ".
Construit par chapitres qu'on lit en apnée dans une plongée vers l'âme humaine, le roman ramène à la surface ces corps réels qui n'étaient d'abord que des personnages. Et l'enfance surtout, reconstituée par la répétition de souvenirs affectifs, de phrases banales, de silences. On pense, à lire cet amour non avoué de Paulo pour ses grands-parents putatifs à l'auteur lui-même dont le père fut longtemps absent et dont la mère ne laissait pas paraître son affection. C'est peut-être de l'amour tu, d'un silence insoutenable pour un enfant, que naissent les grandes oeuvres. En seize romans, António Lobo Antunes a bâti un monde d'une générosité démesurée où les fous, où les vieillards, où les drogués, où les objets même donnent un amour si grand, que c'est toujours un deuil de refermer le livre.
Écrivain obsessionnel que l'écriture accompagne de jour comme de nuit dans les trains, les hôtels, les restaurants, l'homme murmure des réponses aux questions qu'on ne lui a pas posées. Prétextant sa surdité par élégance, il préserve ainsi l'univers où des voix l'appellent. Des voix de morts qu'il rendra, sur le papier, plus vivant que les vivants.
António,
Que ferai-je quand tout brûle ? prolonge-t-il La Mort de Carlos Gardel où meurt un enfant toxicomane ?
Un roman est toujours une surprise pour moi ; avec celui qui va sortir au Portugal, je voulais parler des sectes religieuses. Finalement c'est un roman sur le trafic de diamants en Angola, la guerre civile... Au début, jusqu'à Fado Alexandrino je faisais des plans très détaillés ; ça ôtait le coefficient de surprise, après les plans sont devenus de plus en plus flous et tu comprends alors que le livre devient indépendant de toi. Maintenant, quand je commence, je connais le nombre de chapitres, je connais quelques-uns des personnages mais la drogue ici, ce n'était pas un choix réfléchi. La seule question que je me pose, c'est comment écrire, comment résoudre certaines difficultés ? Je n'ai pas de grandes idées, ni de grandes théories. C'est plus comme une lutte corporelle. Ce livre a été très difficile à écrire, j'ai eu envie de jeter les pages mais je pensais : " je ne veux pas être vaincu par un roman ". Alors je travaille, je travaille, parce que je veux vaincre le livre. Tout le temps il cherche à te décourager, il te donne de l'anxiété. Tu écris dans le noir.
De plus en plus, ce qui m'intéresse, c'est l'écriture. Ça s'impose à toi, c'est un organisme indépendant de toi, surtout à partir du milieu du livre. Toute la première moitié, je tâtonne, c'est très long. Les premiers chapitres me prennent trois semaines, les derniers cinq six jours. Quand c'est devenu un organisme vivant, ça roule tout seul. J'ai de plus en plus l'impression d'écrire ce que le roman veut que j'écrive.
Le début de ce roman m'est venu dans l'avion, je venais de Paris de chez Christian (Bourgois, ndlr) et j'avais lu un truc dans un journal portugais sur un travesti qui était mort sur son lit d'hôpital. J'avais connu son fils quand j'étais médecin ; il avait été interné dans mon hôpital psychiatrique à cause d'un problème de drogue. Ça s'est fait à partir de là.

Vous évoquez beaucoup les morts...
Quand j'avais cinq six ans, j'avais une tuberculose et on m'avait mis chez mes grands-parents. Mon grand-père, quand il lisait le journal, allait tout droit à la page nécrologique où on donnait l'âge des gens qui venaient de mourir. Et il s'exclamait : " quel idiot il est mort à quarante-cinq ans, c'est stupide, qu'il est bête ! " Pour moi c'était merveilleux. Ma mère m'avait appris à lire, je commençais à écrire et les gens que je connaissais, c'était, Mandrake, Flash Gordon, Mickey Mouse donc j'ai commencé par écrire des notices chronologiques de Mickey Mouse, Flash Gordon... Mais comme je ne savais pas ce que c'était que la mort, je croyais juste que c'était quelque chose d'idiot parce que d'après mon grand-père seuls les idiots mourraient, c'était des trucs plein de vie, mes notices nécrologiques. Je crois, que d'une certaine façon, je reviens à ça. Comme si j'avais une notice nécrologique à écrire.
Avant de commencer à écrire, il faut que je sois fatigué parce que là je suis plus proche de l'atmosphère des rêves. Tu dors et là tout à coup, tu as l'impression de comprendre le secret des mots, du monde ; alors tu essaies de te réveiller et au fur et à mesure que tu te réveilles, tout ça disparaît et tu reviens opaque et idiot comme tu étais avant. J'essaie d'avoir en moi une atmosphère comme ça.

Vous avez fait des recherches sur le monde des travestis ?
Non. Ça m'était complètement étranger. Une journaliste que je connaissais m'en a présentés et j'ai parlé avec eux. Ils avaient beaucoup de maladies : hépatite, sida. Au deuxième ou troisième entretien, je ne savais pas quoi faire avec eux, alors j'ai décidé de faire moi-même le travesti, de me mettre à leur place comme j'avais fait avec les femmes pour Exhortation aux crocodiles où j'ai appris à connaître les femmes en écrivant de leur point de vue. Mon rapport aux personnages est très physique.
Si tu fais des recherches, tu risques d'être noyé. Il ne faut pas faire ça.

Il vous suffit d'écouter les voix ?
Je ne suis pas encore schizophrène paranoïaque. Non, ce n'est pas ça. C'est la main. La main heureuse ? Il faut patienter. Je suis persuadé qu'il faut trois choses pour écrire : la solitude, la patience et l'orgueil. Un orgueil humble qui n'a rien à voir avec la vanité. Il faut au moins ces trois choses-là.

Vous écrivez comme on compose une symphonie...
Ça c'est un problème technique pour accélérer ou ralentir la prose. J'utilise certains procédés musicaux, les répétitions, les codas. Ça me sert à faire onduler le rythme.

Comment faites-vous pour tenir chaque note, chaque voix sur sept cents pages ?
Proust a expliqué ça quand il disait qu'il ne fallait pas enlever tel mot de son premier volume parce qu'il allait réapparaître dans le dernier volume qui n'était pas écrit. On est un peu comme les enfants qui savent plus qu'ils ne savent. Il faut récupérer une certaine virginité du regard et profiter de toute ton expérience de vie ; parce que tu n'inventes jamais rien. Toutes les maisons de mes livres sont toutes des maisons réelles.
Pour moi, être mort, c'est ne pas écrire. J'ai une peur très grande de commencer à me répéter. À un moment, je commencerai à descendre la pente. C'est inévitable. J'ai écrit seize romans, c'est beaucoup et donc j'ai peur de commencer à écrire des conneries. Tu luttes pendant beaucoup d'années pour améliorer ta façon d'écrire... Je ne voudrais pas assister à une décadence comme celle d'Hemingway ou Faulkner. Je suis très conscient que j'ai peu d'années. J'ai très peur. Là, le livre que je suis en train d'écrire est très mauvais. Mais c'est normal, j'en suis à la première version.

Combien de versions écrivez-vous avant que le livre soit fini ?
Ça dépend des chapitres, quatre ou cinq versions en moyenne. Mais je ne fais que ça, écrire. Je fais des chroniques pour El País, pour une revue portugaise, pour une revue allemande. Ces chroniques, je les fais le premier samedi de chaque mois et ça me prend deux heures, c'est comme si je pissais donc ça ne peut pas être bon. Je me méfie de ce que tu fais trop facilement.

Avez-vous peur de ne plus pouvoir écrire si vous expliquiez exactement la manière avec laquelle vous écrivez ?
Je n'ai jamais pensé à ça. Ton imagination ne fonctionne que quand tu travailles. Avant tu as des idées, mais c'est quand tu travailles que les choses viennent. Tu es tellement surpris.

On voit aujourd'hui des écrivains se revendiquer de vous. Ça vous fait quoi ?
Ça ne me fait rien. Mais il faut écrire contre, contre tes maîtres. Il faut les détester. Le problème c'est : comment faire pour trouver ta voix personnelle car au début tu es plein de références. Dans mon premier livre, Mémoire d'éléphant, c'est Blondin qui m'a influencé. Il y a beaucoup de Camus dans Le Cul de Judas.
Un jour, on a demandé à Somerset Maugham quelle place il pensait occuper dans la littérature anglaise ; il a répondu : " au premier rang des écrivains du deuxième ordre ". C'est très curieux.

Et vous, quelle place pensez-vous occuper dans la littérature ?
Vous voulez que je sois sincère ?
Je crois que personne n'écrit comme moi. J'en suis sûr. Je dis ça sans aucun orgueil.

Que ferai-je quand
tout brÛle ?
AntÓnio Lobo Antunes
Traduit du portugais
par Carlos Batista
Christian Bourgois éditeur
710 pages, 27 e

 Que ferai-je quand tout brûle? de Antonio Lobo Antunes

 

 

 

 

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