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Appels t?l?phoniques
de
Roberto Bola?o
Christian Bourgois
21.00 €


Article paru dans le N° 057
Octobre 2004

par Dominique Aussenac

*

    Appels t?l?phoniques

Trois nouveaux ouvrages brillent des feux crépusculaires et mélancoliques de Roberto Bolaño, écrivain sans concession, grave, fraternel, qui toute sa vie s'émut des paradoxes du genre humain.

Dans Le Souffle des héros, Adolfo Bioy Casares, ami de Borges, décrit un homme qui au cours d'une nuit de beuverie reçoit une révélation que le coma efface rapidement. Il met alors toute son énergie à revivre cette situation à laquelle il ne survivra pas. Roberto Bolaño a-t-il lu cet ouvrage ? On peut l'imaginer : ses écrits et peut-être sa vie même semblent brûlés par la prémonition de la mort. Chilien exilé en Catalogne¸ il s'est éteint le 14 juillet 2003, à 50 ans, dans l'attente d'une greffe du foie.
Poète, nouvelliste, romancier, il s'intéressa aux turbulences, douleurs et fantômes du réel, préoccupé par les relations que peuvent entretenir la littérature, l'art et le mal. D'une très grande culture, immense lecteur, il dévorait aussi bien les ouvrages reliés que les revues les plus confidentielles, admirait les poètes français, était fou de science-fiction nord-américaine. Les références au polar et au cinéma font florès dans son oeuvre où le personnage du détective occupe une place conséquente. Un détective plus à l'aise dans l'exploration métaphysique ou celle des sentiments que dans la recherche des criminels. Il fut aussi fasciné par la littérature érotique, voire pornographique. Intranquille, lucide, désenchanté, mais singulièrement rebelle et engagé, sa vie semble placée sous le triple parrainage de Rimbaud, Kérouac et Jim Morrison dont il célébra le génie, la liberté et l'outrance. Ceux qu'il met en scène, marginaux, criminels, amoureux transis, merveilleux poètes ou écrivains maudits marchent sur le fil du rasoir, leurs âmes toujours incandescentes. Les romans de Bolaño, mais plus encore ses nouvelles débutent souvent comme des conversations de comptoir où des personnages, tard dans leurs nuits, échangent des confidences, avouent leurs tourments, évoquent leurs noeuds de vie et de mort, plus mélancoliques que nostalgiques.
Égotiste au narcissisme nuancé (beaucoup d'autodérision), Bolaño a parsemé son oeuvre d'hétéronymes (B, Arturo Belaño...) évoquant son rapport à la mémoire, ses amours, ses amitiés, sa maladie. Sous une lumière et un humour noirs, il s'est ainsi démultiplié infiniment. Ses Polaroïds délivrent plusieurs portraits : à 15 ans en adolescent vagabond, à 18 au milieu de poètes latinos à Mexico, à 20 ans emprisonné chez Pinochet, à 25 voyageant en Afrique et en Europe, à 30 ans veilleur de nuit d'un camping sur la côte catalane, à 40 en écrivain enfin reconnu et se sachant en sursis.
Aujourd'hui, l'oeuvre de Bolaño publiée sous nos latitudes (par Christian Bourgois et Les Allusifs) comporte quatre romans, trois recueils de nouvelles, une fausse encyclopédie et un livre assez atypique, Anvers. Son unique traducteur français, Robert Amutio, en révèle les principaux écueils : " mettre en évidence les signes de pastiche ou de parodie, restituer les grains des voix donnant des indices sur l'origine des locuteurs sud-américains, enfin rendre l'humour dont il fait preuve et qui est, comme il le dit à propos de Twain, celui d'un homme prêt à mourir. "
Ses romans Amuleto, Nocturne du Chili et Étoile distante ainsi que l'essai imaginaire La Littérature nazie en Amérique peuvent être intégrés dans un cercle d'inspiration sud-américaine, portant une réflexion brûlante sur l'esthétique et l'horreur idéologique. Son autre roman Monsieur Pain assure un pont entre Sud-Amérique et Europe. Si cet ouvrage de jeunesse, sombre, comporte quelques maladresses, il se révèle fort intéressant. Il évoque une période troublée (montée des fascismes européens, guerre d'Espagne) en relatant les déboires d'un acupuncteur féru d'occultisme qui, à Paris, ne parvient pas à guérir le poète péruvien César Vallejo, celui qui affirmait " être né un jour où Dieu était malade ".
Les trois livres qui paraissent aujourd'hui proposent de l'expérimental, Anvers, et de l'écrit court : Appels téléphoniques et Le Gaucho insupportable. Anvers, qualifié de " roman fou " par Amutio, est un ouvrage halluciné, à mi-chemin entre Lautréamont et Burroughs, dans lequel apparaissent les ferments de la thématique bolañienne. Écrit, réécrit " dans l'anarchie totale ", abandonné, puis publié quelque vingt ans plus tard, il délivre un poème en prose, fragmenté en 56 sections, composant une mosaïque où les genres (polar, conte, fantastique, confessions...) sont compactés, rendant les cris des victimes, la beauté, l'horreur, la violence, la figure des policiers, étrangement vivants, métaboliques. Bolaño précise dans la préface : " J'ai écrit ce livre pour les fantômes, qui sont les seuls à avoir le temps parce qu'ils sont hors du temps. "
Si les romans de Bolaño dessinent d'innombrables méandres narratifs, ses nouvelles parviennent, elles, à une sorte de fulgurance où le non-dit des épilogues suggère une infinité de conclusions, laissant le lecteur dans un état doucereux et mélancolique. Ainsi Appels téléphoniques et Le Gaucho insupportable entretiennent une réflexion sur la fragilité des destinées. Bolaño n'a jamais vraiment réussi à se faire à l'idée que l'on ne puisse plus être vivant, que l'on ne puisse plus aimer et être aimé. Il garda toujours vives les brûlures de ses sentiments, de ses émotions, de ses colères. Appels téléphoniques regroupe quatorze nouvelles évoquant des amours défuntes, des fins de vies, la prison, la folie, la difficulté d'écrire. " Sensini " décrit par exemple un écrivain exilé en Espagne qui survit comme le narrateur, autre exilé, en chassant les prix littéraires. La sensibilité de Bolaño, ici exacerbée, fait de ce texte un magnifique chant sur la solitude et l'amitié. " Enrique Martin " dépeint un mauvais écrivain qui s'enfonce dans une recherche ésotérique et finit par se donner la mort. Plus loin, une actrice porno agonise dans une clinique de Nîmes et se confie à un détective. Elle évoque tendrement, pathétiquement son amour pour Jack, " queue d'or ", atteint du sida.

" Nous croyons que notre cerveau est un mausolée de marbre, alors qu'en réalité c'est une maison faite de cartons. "

L'autre recueil, Le Gaucho insupportable (qui comprend cinq récits et deux textes testamentaires), Roberto Bolaño le confia à son éditeur, la veille de son admission à l'hôpital où il décédera deux semaines plus tard. Chaque nouvelle porte un élément fantastique fugace, grinçant, saugrenu. " Jim " décrit un poète triste, ancien marin, qui manque de s'enflammer sur un trottoir de Mexico. Dans " Le Gaucho insupportable " où les lapins vampirisent les humains, un vieil avocat argentin, complètement décalé, se prend pour un gaucho et finit par poignarder un jeune écrivain cocaïnomane. " Le policier des souris " enquête sur la mort suspecte de ses congénères. Une réflexion grave sur la peur, le paradoxe de vivre dans une société où des êtres de même nature arrivent à s'entre-tuer.
Texte de conférence, " Littérature + maladie = maladie " offre de son côté un témoignage pathétique, encore empreint d'énergie vitale. Bolaño mêle ses angoisses à un formidable désir de frénésie sexuelle et de lecture (Mallarmé et Baudelaire). Il y brandit " le pitoyable étendard de l'art qui s'oppose à l'horreur qui s'ajoute à l'horreur... " À l'opposé, " Les Mythes de Chtulhu " délivre une terrible charge au vitriol contre les écrivains de la respectabilité dont le public " comprend " les histoires et qui contribuent à l'impérialisme de " la pensée faible ". Dans certains passages, désordonnés, hallucinés, Bolaño utilise le second, voire le trente-sixième degré de causticité. " Dieu bénisse Hernán Rivera Letelier, Dieu bénisse sa kitcherie, son sentimentalisme, ses positions politiquement correctes, ses grossiers pièges formels, car j'y ai contribué. " Il finit par s'inclure dans cette médiocrité parce qu'il sait qu'il va mourir, qu'il a perdu lui aussi et qu'il ne sera plus le desperado en chair et en os, sexy, génial, humain, inquiet dont il cultiva courageusement, authentiquement toute sa vie l'image. Image héroïque, presque romantique qui brillera longtemps dans les cieux de la littérature et que la parution prochaine des Détectives sauvages (son chef-d'oeuvre ?) et de 2666 (qui traite de crimes en série de femmes au Mexique) devrait encore raviver. " Si nous pouvions crucifier Borges, nous le crucifierions. Nous sommes les assassins timides, les assassins prudents. Nous croyons que notre cerveau est un mausolée de marbre, alors qu'en réalité c'est une maison faite de cartons, une baraque perdue entre un terrain nu et un crépuscule sans fin. "

Roberto Bolaño
Anvers

125 pages, 15 e
Appels
téléphoniques

273 pages, 21 e
Le Gaucho
insupportable

195 pages, 15 e
Traduits de l'espagnol (Chili) par Robert Amutio
Christian Bourgois

 Appels t?l?phoniques de Roberto Bola?o

 

 

 

 

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