Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Train
de
Pete Dexter
Olivier (L')
21.00 €


Article paru dans le N° 064
Juin 2005

par Jean Laurenti

*

    Train

La Californie des années 50, son racisme, sa violence endémique. Le romancier et scénariste Pete Dexter y puise la matière d'une histoire tout en noirceur qui fait la part belle aux personnages et à leurs zones d'ombre.

" Quand on a vu quelque chose, ça ne s'efface pas d'un coup d'éponge. " C'est ce que réalise un jeune boxeur blanc, en voyant à quel point il a amoché le vieux Plural, un Noir payé cinq dollars le round pour encaisser ses coups sans broncher et qui est en train de perdre la vue et la raison. Il y a des choses qu'on préférerait ne pas avoir vues, ne pas savoir, ces images qui nous collent à la peau, qui décident à notre place de l'orientation de notre vie. Train, le roman de Pete Dexter, est parsemé d'images paniques, de scènes obsédantes qui hantent la conscience des protagonistes.
Train est le surnom de Lionel Walker junior, un jeune caddie noir de 18 ans qui porte les sacs des golfeurs blancs dans un club réservé aux WASP de la région de Los Angeles. Lui aussi a vu des choses qu'il ne parvient pas à chasser de son cerveau : il a vu le vieux caddie Florida mourir sur le green, sous l'oeil indifférent du joueur qu'il servait ; il a vu le crâne béant de Mayflower, l'amant de sa mère, un homme abject qu'il a frappé de sa canne de golf au terme d'une ultime provocation. Train, on s'en sera douté, est un livre violent. Le récit se déroule dans l'Amérique des années 50, que Pete Dexter excelle à dépeindre : il recrée avec brio une société rongée par le cancer du racisme, un monde dans lequel la réussite individuelle ou simplement la survie passent par l'écrasement du plus faible.
L'une des grandes qualités de ce roman est d'éviter l'écueil majeur du manichéisme : le clivage social et racial est une réalité que Pete Dexter utilise comme matériau, ne cherchant en aucun cas à démontrer ou à édifier. Ce qui l'intéresse c'est la façon dont les individus se débattent pour exister dans un contexte dépourvu de critères moraux, où les certitudes les plus ancrées sont balayées par les démentis du réel. Norah est une jeune femme aisée aux idées progressistes qui vit dans le quartier huppé de Beverly Hills : démocrate militante, engagée dans le combat pour la reconnaissance des droits des Noirs, elle va voir sa vie fracassée. Sur leur yacht où ils passent la nuit, son mari sera assassiné sous ses yeux par deux Noirs qui vont ensuite la violer et la mutiler. Norah n'a plus qu'à survivre à ça, ce qu'elle va s'efforcer de faire en partageant l'existence de l'étrange policier qui a abattu froidement les deux meurtriers qu'il était censé ramener au port. Cet homme s'appelle Miller Packard. On a fait sa connaissance dans les toutes premières pages du roman, tandis qu'il s'engageait dans une carrière de pompier, en 1948 à Philadelphie. Le métier de pompier, malgré les risques qu'il prend, cesse très vite de l'intéresser : " il ne ressentait plus après coup les mêmes choses qu'au début. Maintenant, à vrai dire, il ne ressentait plus rien. Il était déconnecté. " La seule chose qui mobilise Packard , c'est le fait de maintenir dans sa vie un niveau suffisant d'excitation. Il se met donc à la course à pied nocturne et une nuit, il va défier deux petits malfrats à qui il doit de l'argent : ils vont le poursuivre, puis le passer à tabac. Packard n'a pourtant pas de soucis matériels : " Un de ses arrière-grands-pères avait inventé le pneu sculpté, et depuis, dans la famille, on n'avait plus besoin de bosser. " De fait on le retrouvera plus tard, officier de police à Los Angeles, mais il ne donnera jamais l'impression d'exercer vraiment son métier. Sur les parcours de golf, un sport qu'il pratique avec brio, plus que par la performance, il est attiré par les paris insensés, les provocations et les défis lancés aux autres joueurs du Brookline, le golf où travaille Train. Ces deux-là n'avaient aucune raison de se rencontrer, mais leurs routes ne vont désormais plus cesser de se croiser, et vont même, un temps, aller dans la même direction. Packard a jeté son dévolu sur le jeune Noir dont il a repéré les dispositions pour le golf et va devenir son coach. Pourtant, il n'est ni altruiste, ni particulièrement enclin à défendre les faibles.
Ce voile d'étrangeté qui enrobe les comportements et la personnalité des protagonistes est une constante des livres de Dexter. Dans Paperboy, le roman que L'Olivier vient de republier dans sa " Petite bibliothèque ", Ward James est un journaliste talentueux qui semble chercher quelque chose de tout à fait extérieur à l'enquête qu'il mène dans une région reculée de Floride. Étranger à lui-même, imprévisible, il traîne comme Packard une présence-absence au monde et rien ne semble avoir de prise sur lui. L'écriture de Pete Dexter, qui alterne moments de torpeur et brusques accès de nervosité, accompagne efficacement cette impression de décalage, l'irruption de l'irréalité dans le réalisme le plus sordide. On pense à certains romans du Jim Harrison des grands jours, celui, par exemple, des Légendes d'automne.

Les dialogues qui parsèment " Train " sont taillés dans un matériau où se mêlent poésie et gouaille des bas-fonds.

Les livres de Dexter, qui a été journaliste avant de devenir romancier il écrit encore des chroniques pour plusieurs magazines n'ont pas les défauts de tous ceux qui ont un peu trop paresseusement effectué ce passage. Chez lui, les personnages ont une véritable épaisseur, une humanité pas toujours belle à regarder, mais juste et proche de ce qu'on en sait. " Train ne se retourne pas. Le voilà qui s'est mis à pleurer. Bientôt dix-huit ans, et il pleure toujours. Impossible de se retenir. C'est pas seulement la trouille, il est triste. Tout lui tombe dessus d'un coup, sans qu'il ait eu le temps de s'y préparer. Il roule à nouveau ses chaussettes par paires et les remet à leur place avec ses sous-vêtements, referme les tiroirs. "
Un monde aussi désespérant n'exclut pas qu'on ait parfois envie d'en rire. Les dialogues qui parsèment Train sont taillés dans un matériau où se mêlent poésie et gouaille des bas-fonds. " Je vois les gens comme des anges, ils bougent au ralenti, comme dans du coton, comme quand on est surpris par un coup à la tempe, sauf que là, ça passe pas. " Le vieux Plural devient aveugle. Train voudrait qu'il aille à l'hôpital. " Plural a l'air de trouver ça comique. Tout l'amuse. L'hôpital des vétérans ? (...) Les infirmières là-bas, elles ont autant envie de te toucher que de la viande pourrie. Tu vaux pas plus là-bas. " En quête d'un emploi après avoir été chassé du Brookline, Train va postuler au " Paradise Development ", un complexe de terrains de golf et de lotissements. C'est l'oeuvre de Cooper un ancien magnat de la dératisation et de l'extermination des cafards qui s'est reconverti par amour pour une femme qui ne supportait pas l'odeur de mort qu'il traînait avec lui. " Il a décrété que ses logements seraient ouverts à toutes les races. Toutes les races réunies autour d'un golf, il dit que c'est l'idée du siècle " explique Whitey, la comptable rustique et volubile qui recrute Train. Ce nom, Paradise Development, claque au vent comme une antiphrase grotesque. L'industriel se révèle un entrepreneur véreux, un exploiteur sans scrupules et surtout un abruti soumis aux caprices de son épouse (" Susan, sans S majuscule "), photographe et nymphomane, qui met la dernière main à une exposition qu'elle a intitulée " Des hommes au travail ". Une série d'images saisies sur le vif avec comme point d'orgue les photos de deux ouvriers noirs qui se sont battus à mort et dont elle a suivi pas à pas l'agonie " il y en avait une où on voyait de la chair ouverte jusqu'à l'os. " Une autre photo montre " un jeune noir aux traits d'enfant, en érection, assis pieds nus sur un tracteur. " Il s'agit de Train, à qui l'artiste s'est brièvement intéressée : " On l'avait fait poser dans une position inconfortable et forcée pour qu'on voie ses pieds et il avait un air patient, comme si cette pose n'était qu'une humiliation parmi d'autres, qu'un abus de plus. "
Parfois, au milieu du désastre, quelqu'un se redresse. Train a décidé qu'il ne laisserait pas tomber Plural : comme le vieux a perdu son job de gardien, Train l'a emmené avec lui au Paradise. Leur tandem rappelle fortement celui des deux journaliers du roman Des souris et des hommes de Steinbeck : Lennie le demeuré et George le clairvoyant. Même lorsque Packard décide de faire de Train un champion de golf et de l'installer chez lui à Beverly Hills, le gamin refuse d'abandonner son pote à l'esprit de plus en plus délabré. Plural est pourtant un boulet pour lui : il n'a plus de conversation et il sème le chaos sur son passage. Mais voilà, il est désormais impossible à Train d'imaginer sa vie sans ce vieux nègre. " Il comprend que depuis le début il ne pense qu'à conserver ce qu'il a, ce que lui apporte Mr. Packard de l'argent, de l'importance , alors que l'essentiel depuis le début, c'est Plural. Sans lui ça vaut plus le coup. " Comme un écho aux paroles de George et Lennie, les personnages de Steinbeck : " Nous on a un futur. On a quelqu'un à qui parler, qui s'intéresse à nous. "
Et dans ce roman noir, dans la noirceur du monde, point alors un semblant de lumière.

Pete Dexter
Train

Traduit de l'américain
par O. Deparis
Éditions de l'Olivier
346 pages, 21 e
Paperboy

Traduit de l'américain
pat M. Matthieussent
Petite Bibliothèque
de l'Olivier
336 pages, 12 e

Pete Dexter

1943 Naissance dans le Michigan

1963 Lit son premier livre

1984 Paraît God's pocket, son premier
roman

1988 National Book Award pour Cotton
Point
(Paris Trout)

2005 Prépare l'adaptation de Train
pour le cinéma

 Train de Pete Dexter

 

 

 

 

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Jean Laurenti

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