Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

En laisse
de
Dominique Fourcade
POL
10.00 €


Article paru dans le N° 065

par Emmanuel Laugier

*

    En laisse

Les trois nouveaux livres de Dominique Fourcade, véritable triptyque flottant, sont des exposés fluorescents de notre époque, trois coupes dans notre temps où, nécessairement, l'abject côtoie le sublime.

On peut comparer l'oeuvre de Dominique Fourcade à celle d'André du Bouchet ou de Jacques Dupin, pour la génération antérieure. Elle en a la liberté, l'ampleur et la force de déplacement. Rien ne restreint l'écriture chez Fourcade, sinon sa capacité à se ployer dans la vérité sensible et crue du monde. " Chevilles/ dont le talc est brisé. " (En laisse) Mais il y faut l'art de la composition extrême pour pouvoir inventer une nouvelle vitesse. Projective verse (Olson), métier de pointe, selon Char, dont l'auteur fut un proche ami, énergie en somme où Fourcade peut faire que le politique traverse nos corps, commotionne nos esprits et renverse nos affects.
Comme En laisse le sera par une photographie témoin de l'abjection de la guerre en Irak, comme Sans lasso et sans flash et Éponges modèle 2003 le seront aussi à leur manière, chacun répondant de l'acte de résistance qu'ouvre et permet l'acte poétique... Entendons : " et au plus faible de la guillotine toute la place est pour la luisance qui rend plus giclé l'événement ".

Avec Sans lasso et sans flash, écrit en écho au tableau de Simon Hantaï, Écriture rose, que réactualisez-vous de votre rapport à la peinture ?
Il est clair que j'ai toujours eu un rapport à la peinture, mais j'en suis à un point de ma vie où il n'y a pas plus de rapport spécifique avec elle qu'avec quelques autres événements ou faits de la vie. Le tableau de Simon Hantaï, qui m'avait extrêmement impressionné dans les années 70, je crois que je n'en aurais jamais parlé comme j'ai pu en un sens le faire dans Sans lasso..., après trente ans d'impossibilité d'écrire dessus. Avec Sans Lasso... je suis allé autour de ce tableau et je reviens en fait à ne parler que du rapport de ma propre vie avec le temps dans lequel je vis. En fait ce tableau a été à la fois comme un texte laissant venir l'écriture à elle-même et un prétexte, ce qui est très différent. Je voulais régler un compte avec moi-même. Je me suis servi en somme d'Écriture rose comme d'un tremplin, soit de quelque chose qu'on ne quitte jamais, même si on attrape des choses en l'air, comme des nappes d'odeur, des événements, retombant sur sa peau tendue avec l'impression de la trouer et de passer dessous, d'aller y voir sur les côtés. Écriture rose m'a confronté à utiliser à fond la synergie du mouvement pour aller derrière le tableau, à côté. À aucun moment je n'ai eu l'impression de travailler à partir de cette seule peinture, mais de faire un poème lui-même pris dans un autre grand poème. J'ai aussi eu l'impression que je pouvais, trente années derrière moi, vaincre les peurs qui m'attachaient à cette toile comme par ailleurs dans Le Sujet monotype (P.O.L, 1997) Degas était le point d'amarrage à partir duquel s'éloigner, ouvrir une porte, passer de pièce en pièce pour revenir d'où l'on était parti.

Les pièces du poème sont nombreuses, puisqu'on circule entre trois livres. De la peinture d'Hantaï nous allons vers la photographie d'une soldate américaine tenant en laisse un prisonnier irakien, toujours épongés par le réel. Comment comprenez-vous ces sauts de livre à livre ?
Il n'y a pas de sauts de livre à livre, mais sans cesse communication d'une page d'un livre avec les pages des deux autres. On ne va pas vers cette photographie de soldate américaine, on vient plutôt d'elle : un matin, ouvrant un journal, je tombais sur cette photographie, mon temps était là, l'époque était là. En parlant d'elle sans jamais la quitter je me suis dit que je me devais d'en faire un livre. Les trois livres sont en fait trois entrées dans la même pièce. Je ne pouvais pas réunir la matière de ces trois livres en un seul et je ne pouvais pas ne pas les publier simultanément. Ils furent tellement une descente en moi que rien ne s'écrivit comme je pensais le pouvoir. J'ai travaillé à ces livres dans un vertige tel que ça a créé en moi un vide et une énergie incroyable. C'était une sorte d'effet venturi. Je n'ai jamais été confronté à une expérience d'écriture pareille. Je ne dis pas cela pour émettre un jugement qualitatif, mais pour poser un jugement de méthode. Parce qu'il n'y avait dans cette expérience aucun support, aucun savoir, il n'y a eu, paradoxalement, aucune chute. Ce que je ne m'explique toujours pas. J'étais dans un espace qui ne peut plus s'appeler la vie et que l'on ne nommerait qu'abusivement la mort. Un espace qui n'était ni la vie, ni la mort, mais qui participait des deux. Il m'a fallu avancer dans ces trois livres sans me retourner, rassemblant là toutes les expériences de ma vie, comme celle de la torture que j'ai vu pratiquer en Algérie lorsque j'y étais soldat. Je me suis alors vécu égal au torturé et au tortionnaire, parce que je pense qu'il y est question du même homme. Je ne suis pas le seul à penser cela, mais encore fallait-il que je parvienne à le penser moi-même. Écrire épongé par les choses mais en n'oubliant pas qu'il nous faut autant les éponger...

Vous parlez d'ailleurs de leur forme triangulaire...
On est en fait dans une sorte de billard irrégulier, constamment renvoyé d'un angle à un autre. Ces trois livres sont un triangle qui ne peut tenir debout, ni couché, mais à l'intérieur duquel s'entrechoquent des boules d'ivoire, comme un silence de lundi matin en ville...

Éponges modèle 2003 est un titre intrigant, parce qu'il tourne autour du lexique de l'éponge. Vouliez-vous là signifier la tâche du poète ?
On trouve les choses. Si on les cherche, ce n'est pas par là qu'elles adviennent. L'éponge est quelque chose qui aspire et qui rejette, qui n'est pas loin d'être informe, qui ressemble à elle-même depuis presque toujours. Je voulais pourtant contradictoirement dater quelque chose qu'on ne date jamais (l'éponge), parce que j'ai pris conscience en 2003 d'un moment époqual où se disait le destin du temps occidental, c'est-à-dire cet espace démocratique, dominant et dominateur, où se travestissent toutes ses valeurs, où toutes se démolissent sous l'action de son propre mécanisme. Il y a alors ensemble un objet indatable et une date. C'est l'état de la poésie plutôt que la tâche du poète que j'entendais par ce titre. Je crois qu'un titre doit dire simultanément quelque chose de particulier et de général, jusqu'à leur concentration maximale.

On pense aussi bien sûr à Francis Ponge...
En fait c'est Francis Ponge qui conduirait à éponge ! Disons que dans l'état dans lequel j'ai écrit ces livres, je n'avais pas plus besoin de Ponge que de n'importe qui. À ce stade de ma vie d'homme et d'écrivain, s'est mis en branle tout le dispositif qui me faisait être l'un et l'autre. Ces trois livres sont la transcription de cet ébranlement. Toute la culture est donc contenue dans ce mouvement, tout ce que j'ai pu lire, écrire ou voir.

À plusieurs endroits vous parlez d'ailleurs d'un " poème qui aille comme un gant à la réalité " ou encore de " l'époque éponge (à dire) en un seul mot... "
J'ai très longtemps travaillé mon écriture afin qu'elle épouse chaque millimètre carré de ce qu'elle avait à dire. Travailler à ce que l'écriture soit une peau, la plus fine possible et qui colle au sujet qui tente d'apparaître, qu'elle absorbe toutes les concavités, les convexités de ce qui se présente à elle. Je fais aller l'écriture là où elle ne peut pas aller sans travail, quand même à force de travail d'écriture on en vient à être ce gant presque naturellement. Il faudrait que l'écriture soit diaphane, pas transparente, qu'elle éclaire d'une certaine lumière les choses.

Vous écrivez pourtant, à la suite de cette " époque éponge " à dire " en un seul mot " : " ceci est mon ", sans rien nommer de plus, contrairement à la phrase biblique... Pourquoi cette suspension de la parole ?
Je voulais à la fois mettre en valeur que " ceci " est mon époque éponge, mais en même temps traduire de façon ultrarapide une amputation qui est le lot de mon quotidien. Mettre en lumière que je n'arrive pas à dire, que le poème c'est cela que l'on ne peut pas dire. Ce que je voudrais dire je ne suis jamais arrivé à le dire, voilà la vérité des choses.

Ces trois livres tournent autour d'un questionnement central : comment dire le temps dans lequel nous vivons, notre époque...
En laisse
est contenu dans Sans lasso... de la même façon que chacun des livres se contient aussi dans Éponges modèle 2003. Chaque livre est une autre face poétique de l'époque, un de ses aspects, une proposition. Il y a, par exemple, une profondeur de l'image, une profondeur où on est attaqué, souillé et où l'image vous livre votre vrai visage d'homme. L'implication de cette photographie permet de mieux se comprendre et de mieux comprendre l'espace qu'a ouvert pour moi le tableau de Simon Hantaï. Tout ce que j'ai écrit dans Sans lasso... n'est là que dans la résonance de ce que j'ai eu sous les yeux écrivant face à cette photographie, comme s'il n'avait jamais été question là que d'un double autoportrait. C'est moi qui me suis pris en soldate américaine tortionnaire et en prisonnier irakien torturé, dans un seul et même document. C'est moi qui me suis pris en lasso et en flash.
En somme, pour bien se comprendre il faut être face à des prototypes qui vous renvoient face à vous-même. Cette photographie, de même qu'Écriture rose, sont deux prototypes d'une condition d'existence à laquelle nous appartenons. Et dans les deux cas, qu'est-ce que je fais : j'écris ces situations, je m'écris en elles, dans chacune de leur configuration. La question étant bien sûr celle de l'écriture, de la façon dont elle va prendre en charge, ou se charger, de ces événements. Alors, là, je ne peux que vous répondre sur le plan de l'écriture, je ne peux que vous dire comment je l'ai, dans ces trois livres, lâchée, vous dire que tout cela est avant tout, et doit être promu tel, de l'écriture, avant même que cela soit une méditation sur l'époque.
Ces trois livres sont une grande forme d'écriture qui, elle-même, englobe une multitude d'écritures et de formes. Et ça, je pense fondamental que je le dise, d'autant plus que le lecteur cherche à me river à une photographie, à un tableau... Tout ce qui est médité, ne l'est que parce qu'il y a, en premier lieu, travail sur la langue, soit des proses et des vers en poèmes, des sonnets, des bribes d'essai, des mélodies, des cacophonies volontaires, des versions modernisées de poèmes anciens, il y a Dante, Rilke..., il y a tout un travail sur les rythmes, des études de rythmes en tant que tels, des re-sensibilisations d'états, des variantes, toute une minutie et un lyrisme que je crois n'avoir touché que dans ces trois livres-là, soit une concentration où il a été question de créer de l'espace à l'intérieur d'un non-espace écrasant.

Dominique Fourcade
Sans lasso
et sans flash

81 pages, 13,50 e
En laisse

64 pages, 10 e
Éponges modÈle 2003

96 pages, 15 e
P.O.L

 En laisse de Dominique Fourcade

 

 

 

 

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