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Les articles       

Monstre va
de
Florence Seyvos
Gallimard
12.50 €


Article paru dans le N° 001
novembre 1992

par

*

    Monstre va

Après avoir écrit pour les enfants, Florence Seyvos lauréate du concours du jeune écrivain 1987, a taillé sa plume pour un lectorat plus adulte. Résultat : un roman cruel et sans concession

Il arrive parfois que la première phrase d'un roman emporte la décision du flâneur en librairie. Monstre va, de Ludovic Janvier chez Gallimard (1988) s'ouvrait ainsi: " Je croyais bien me connaître. A peine méchant, et surtout sans courage. Erreur. J'ai tué maman comme un rien ". Difficile après ça de refermer le livre. Le premier roman de Florence Seyvos débute plus sobrement encore: "C'est le poisson rouge qui est mort le premier". On pourrait, comme on file les métaphores, filer la comparaison entre les deux récits. Des comparaisons, l'éditeur de cette jeune romancière de 25 ans. n'hésite pas à en faire avec Agatha Christie, Agota Kristof, Nathaniel Hawthorne. Mais la seule lecture de ce petit roman devrait perrnettre à Florence Seyvos de se débarrasser de ces élogieuses références. La jeune fille n'en a pas besoin. Elle offre d'emblée ce que l'on attend d'un écrivain: un ton, une voix, une personnalité,.
Gratia est femme de ménage dans la maison de Mouche, vieille dame misanthrope immobilisée volontaire dans un lit qui n'est pas de souffrances. Le rôle de Gratia: faire de l'ordre, effacer la poussière et faire évacuer les corps des enfants de la maison qui, un à un, s'en vont rejoindre dans l'au-delà le défunt poisson rouge. Gratia accepte son rôle de rédemptrice, elle ne s'étonne de rien elle sait que la tragédie doit suivre son cours: "Ce qui m'a surprise, c'était l'heure, cinq heures et demie du soir. Je me suis fait la réflexion que ce n'étais pas une heure pour voir un mort dans l'escalier". Drôle de maison où l'on assassine sans bruit, sans drame ni enquête. Perpétuellement alitée, Mouche ne voit que Gratia. Son fils est mort, mortes aussi sa mère et sa soeur, ses petits-enfants ne lui rendent plus visite. Ils vivent pourtant sous le même toit, leurs chambres sont disposées le long du même couloir. Seulement on ne se parle pas dans cette maison, la communication passe par les bruits: les pas dans l'escalier, les portes que l'on ouvre. Mouche suit ainsi les moindres faits et gestes et continue de régner sur sa maison, avec la complicité de Gratia
"Avec Mouche, il ne valait mieux pas laisser un silence s'installer; car ce silence devenait toujours le sien"
(p. 45). Florence Seyvos distille son venin avec des phrases courtes, précises. Pas d'adjectifs superflus, le style aride reflète l'inhumanité de ses personnages, il en dévoile les failles et elles sont si nombreuses que les deux gendarmes, enquêteurs clownesques, regardent Gratia "comme si j'avais été un précipice". Il est rare qu'un premier roman soit si réussi, le savoir écrit par une jeune fille de 25 ans, voilà qui est plein de promesses.

Gratia
Florence Seyvos
Editions de l'Olivier
92 pages 79 FF

 Monstre va de Florence Seyvos

 

 

 

 

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