Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Lendemain de fête
de
Jacques Serena
Gallimard
12.20 €


Article paru dans le N° 022
janvier-mars 1998

par T.G.

*

    Lendemain de fête

Peu fait pour les études, pas du tout pour le travail à l'usine, il croit être peintre jusqu'au jour où il se découvre écrivain.Son parcours ressemble à celui de ses personnages : d'un squat à une chambre de bonne, des marchés de la côte à la confrérie des auteurs de chez Minuit.Une existence à la lisière de la nuit.

Sanary-sur-Mer a retrouvé la foule des mois d'août. Le pâle soleil n'y est pour rien : le Téléthon ici aussi pousse les bonnes âmes à venir se payer une tranche de bons sentiments publics. La plage regarde passer cette longue file de piétons dédaigneux pour une fois du rivage. Il faut quitter le bord de mer, faire mine de s'enfoncer vers Ollioules, longer une voie ferrée à demi lépreuse, passer devant un café où boivent les joueurs de pétanque.
Là, dans quelque chose qui fut un no man's land investi par quelques maisons, il faut chercher le seul jardin non entretenu. Jacques Serena ne vit pas vraiment dans cette villa. C'est, plutôt, la résidence de Karen sa compagne et de leurs jumeaux Raphaël et Kevin. Il faut traverser la maison, glisser sur la droite du jardin et pénétrer à l'intérieur de ce que Karen pense avoir été une porcherie. C'est "le cabanon" où l'écrivain passe le plus clair de son temps. Comme dans un abri atomique, isolé, protégé. Le plafond y est bas, mais Serena n'est pas grand. Son sourire est presque plus large que lui; ses joues ont gardé l'empreinte de milliers de ces sourires-là. Sa voix, où l'accent accroche des trilles au voile tendu par l'asthme reste perchée dans les aigus de l'enfance.
Dans cette pièce rectangulaire, toute en longueur, le bureau occupe la place centrale, face aux deux fenêtres. Des photos en noir et blanc pour la plupart, font un deuxième horizon. Jacques Serena enregistre un texte sur son ordinateur portable et propose, en cette fin de matinée, un fond de tequila ou de whisky irlandais. Dans son abri, l'écrivain n'a pas omis d'apporter son approvisionnement.
Il aurait peut-être fallu ne pas décliner l'offre, commencer d'abord par boire avant de parler. Prendre le sourire et l'hospitalité au pied du verre. Serena, peut-être alors, aurait-il plus facilement évoqué son enfance, son parcours d'humain. Aux questions touchant sa biographie, il répond sans peine, mais il ne parle pas, par exemple "Des années timides dans les bruits de vaisselle et des portes qui claquent. Des années timides en blouse grise. Des jours gris à ne pas jouer dans la cour avec les autres, à chantonner tout seul à voix très basse sous le préau" (L'Idiot en armure). Cette solitude de l'enfance, l'enfermement à l'intérieur de soi, le rapport difficile au monde, la fragilité du corps et des sentiments face à la violence des autres; bref, cette catastrophe d'être né, on la retrouve dans ce manuscrit volumineux, matrice de l'oeuvre à venir, cet Idiot en armure qui lui ouvrira les portes des éditions de Minuit.
Si l'on aime les clins d'oeil de l'Histoire, on appréciera que Jacques Serena ait eu 18 ans en 1968 et qu'il soit né à Vichy. Son père travaille dans une usine de bouchons avant de retrouver son travail trois ans plus tard, en 1953, à La Seyne-sur-Mer. La famille compte quatre enfants : trois garçons et une fille.
Jacques Serena ne s'attarde pas à évoquer sa jeunesse et y met très vite un point final. Celui-ci tombe dans sa seizième année qui sera celle de la liberté. Se succèdent alors des boulots qu'on n'est plus sûr aujourd'hui, comme au tiercé, de pouvoir redonner dans l'ordre. Il y eut la tentative d'entrer à l'usine où travaille le père. Peine perdue, une demi-journée suffit à Serena pour apprendre définitivement à fuir ces lieux. Les marchés de la région le voient alors apprendre son métier de forain, pour lequel il voudra, plus tard, écrire son troisième roman. A dix-huit ans, il s'inscrit aux beaux-arts de Toulon. Cela lui est un sésame pour obtenir une couverture sociale mais aussi pour rencontrer des étudiants. Il se lie à des comédiens de café-théâtre pour lesquels il se met à écrire "des trucs décalqués à partir d'Arrabal ou Beckett. Heureusement qu'on était à Toulon où les gens n'avaient jamais entendu parler de Beckett." Les études ne sont guère évoquées : "j'aurais pu être un bon élève, mais il y avait la tyrannie des profs. Ils m'ont viré, mais je n'aurais pas pu continuer comme ça." Il se souvient avoir été ajusteur, dessinateur, charpentier, ferronnier d'art. Et la famille? "Je me sentais un peu à part."
L'écrivain enchaîne sur l'évocation d'une prof des beaux-arts, dont la rencontre a été primordiale. "Elle m'a pris au sérieux. Elle m'a fait lire tout Kafka." Il passe tout un été à peindre chez elle : "Je me prenais pour un peintre. Maintenant je le sais, je n'étais pas doué." La société est bien là pour le lui signaler : Jacques Serena tente de fédérer quelques étudiants des beaux-arts pour monter des expositions dans des lieux qui n'étaient pas destinés à ça. Une façon de contourner l'autorité des galeries. Ça marche bien mais le seul à ne rien vendre, c'est lui.
Il part vivre à Lyon où il développe le trafic de reproductions achetées en Italie et revendues sur les marchés en France. "On passait la frontière avec toutes sortes de marchandises. Il y avait un vide juridique dont on profitait. A chaque voyage on donnait une repro au douanier. Sur les marchés, ici, dans le Var, on peut vendre sans aucun papier, contrairement à beaucoup d'autres régions." On retrouve l'atmosphère de ce commerce pour le moins marginal dans Lendemain de fête. Beaucoup de route, de discussions interminables avec le "collègue" dans la voiture vont probablement marquer l'auteur de ce roman de l'errance.
S
erena veut devenir grossiste, ambition désastreuse de plus d'un forain. Aujourd'hui encore, il semble surpris d'avoir eu son nom enregistré dans une chambre de commerce : "C'était aux antipodes de moi. Pour une fois que je gagnais bien ma vie, j'étais malheureux." Le salut viendra de l'asthme. Une mauvaise crise le plonge dans le coma. Il est même déclaré mort cliniquement. "Quand je suis revenu à moi, j'ai tout laissé tomber". Il s'agissait bien de "revenir à soi".
Il quitte la femme avec laquelle il vivait alors, met le cap sur Paris où durant trois semaines sa seule résidence sera sa voiture. Puis il trouve une petite chambre de bonne dans le quartier de la Bastille. Il passe son temps à écrire, imperméable au monde extérieur : "C'était des textes de trois pages maximum, terriblement théâtraux. Ça allait dans tous les sens."
Quand il ne vend pas sur les marchés de Paris, il lit des livres achetés aux puces ou que des copains lui refilent, "des squatters de Montreuil. Des punks d'un romantisme incroyable." Nous sommes au début du premier septennat de Mitterrand, mais le monde officiel existe-t-il vraiment?
C'est Karen, qu'il rencontre alors, qui va le faire sortir de sa tanière. Elle est peintre et vient d'Irlande où elle habite sur une île. Elle quitte tout pour venir vivre avec lui, dans la chambre de bonne.
"A chaque fois que j'ai cru que j'étais le moins attirant, c'est là que j'ai le plus attiré les filles. Je suis en vie grâce à elles."
Encore aujourd'hui, cela lui paraît totalement surprenant...
En 1985, il retourne à Sanary. Il écrit un long manuscrit, Quelques aller retour qui deviendra vite L'Idiot en armure. C'est l'ouvrage sur lequel il ne cesse de remettre le métier. De réécriture en réécriture, le manuscrit s'épaissit. Sur les conseils d'une voisine, il l'envoie aux éditions de Minuit et à Maurice Nadeau. "A l'époque, je pensais que Nadeau était un dissident de Minuit..." Le lendemain, Jérôme Lindon lui téléphone et lui parle longuement. "J'ai su que c'était avec lui que j'allais publier". Serena monte à Paris la semaine suivante : "En quittant Lindon, j'étais quelqu'un d'autre. Il m'a fait croire que j'étais écrivain, il m'a donné une importance que moi, je ne me donnais pas. Il a eu un tact extraordinaire. Il ne m'a pas dit que ce n'était pas bon. Il a dit que c'était trop gros et qu'il n'avait pas assez de crédit pour imposer un écrivain inconnu. Il m'a proposé d'écrire autre chose et de mettre L'Idiot en armure de côté, en attendant... Je suis sûr qu'il n'a jamais eu l'intention de le publier."
Aussitôt, il se met à l'écriture de ce qui deviendra son premier roman, Isabelle de dos. "Dans L'Idiot en armure, il y a un endroit où je suis allé trop vite. J'ai repris ce passage, traité en quelques lignes. C'est devenu Isabelle de dos, le récit d'un ratage. Je ne m'intéresse qu'aux ratages."
Trois mois après, le contrat d'édition est signé. Le livre sort en janvier 1989. "J'étais content de l'accueil : La Montagne avait fait un bon papier. Mais ce fut un échec cuisant." Six cents exemplaires seront vendus. Pas de quoi cesser toute activité professionnelle. Alors l'hiver, le forain vend ses reproductions et l'été, il grave des bracelets de cuir, comme Chris, son alter ego d'Isabelle de dos. Un temps, il pense reprendre l'écriture de L'Idiot en armure; "mais on apprend vite, en travaillant le cuir, qu'on ne peut pas rattraper un morceau mal parti". Il se met à la rédaction d'un polar, Folique qu'il n'envoie même pas, convaincu de la médiocrité du résultat.
Basse Ville
naîtra de deux monologues que Serena devine complémentaires. Avec des ciseaux et du scotch, il coupe et monte les deux textes ensemble. "Et je me suis aperçu que depuis le début, c'est ce que je voulais faire. J'avais écrit ça à une période où je sentais que je n'avais plus rien à perdre." Ce deuxième livre remporte un succès d'estime et atteindra finalement les deux mille exemplaires vendus. "D'un coup, j'ai eu des collègues. Jean Rouaud et François Bon, parmi les premiers. François m'a invité aux ateliers d'écriture qu'il avait montés. Il m'a donné l'envie d'en faire. J'ai commencé à pouvoir échanger des idées avec des gens; à Toulon, il y a un tel désert culturel." Et Serena évoque, au sein de Minuit, "une confrérie de collègues".
On est surpris d'apprendre que le projet qui donna naissance à Lendemain de fête consistait avant tout à parler du métier de forain. "J'étais scandalisé par les amendements qui touchaient les conditions de vie des forains. On était condamné à travailler dans l'illégalité. J'ai voulu faire un roman sur le mode de En avoir ou pas d'Hemingway."
Il est bien question de trafic dans Lendemain de fête, mais c'est aussi l'histoire de deux hommes que le souvenir d'une même femme rassemble. Une histoire de dérive et de fatigue, comme toutes les histoires de Serena. Une histoire d'après 22 heures. Le roman connaît un franc succès : quatre mille exemplaires vendus, c'est le Pérou pour Serena qui cesse de travailler sur les marchés. D'autant plus qu'au Théâtre National de Strasbourg, Jean-Louis Martinelli lui propose de devenir auteur associé. Pour le metteur en scène, Serena n'a jamais écrit que des monologues déguisés en romans. Depuis deux ans, l'écrivain se rend souvent dans la capitale alsacienne pour "essayer" ses textes avec les élèves ou les permanents.
Si Rimmel qui paraît aujourd'hui est le résultat de la commande passée par Martinelli, la pièce, aux dires de son auteur, était pratiquement déjà écrite : "j'ai toujours une vingtaine de dialogues ou monologues qui se baladent dans mes tiroirs. Un jour une fille est venue me voir. Elle m'a parlé d'elle, comme ça, et j'ai su que si je prenais ce moment de confession et que je le transportais sur une scène, c'était quelque chose de plus fort que n'importe quel théâtre." Au seuil de la Première, Serena semble obsédé par ses personnages, par ce dernier monologue de Rimmel qui va traverser une scène obscure, par ce "rituel. On a tous une fille que ça nous fait mal dans les cellules qu'elle se fasse baiser par quelqu'un d'autre. Moi, j'en ai fait un rituel; on manque de rituel."
Jacques Serena rit, parce qu'il n'est pas encore 22 heures et que les choses se doivent d'être légères. Dehors, sur la voie ferrée, un couple étrange, un homme grand et une femme en robe à fleurs, se promènent. On les dirait venus d'un autre pays. En les croisant, Karen nous dit que ce sont des familiers des lieux. Peut-être sont-ils l'incarnation des fantômes d'Aline Hobt, de Chris, de Verne, de Paffgen, de tous les personnages épuisés qui hantent l'oeuvre de Serena. Peut-être viennent-ils simplement d'une autre histoire...

 Lendemain de fête de Jacques Serena

 

 

 

 

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