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Les articles       

Tous mes voeux
de
Anne Weber
Actes Sud
17.00 €


Article paru dans le N° 110
Février 2010

par Jérôme Goude

*

    Tous mes voeux

Ecrivain de langue allemande et française, traductrice, Anne Weber publie simultanément un conte cruel et une magistrale tragédie d'outre-tombe, deux textes où affleurent sourires et émotions vives.

Il était une fois une assistante dans un cabinet d'avocat, Léa, l'anti-héroïne d'un mauvais roman, Château de sable, ou, ce qui revient grosso modo au même, sa créatrice, et Enguerrand, un chevalier flanqué d'un château rococo sis quelque part, en Normandie, Picardie ou Vendée, qu'importe. Ils furent illusoirement heureux et auraient pu, au moyen de l'insémination de quelques " sécrétions chevaleresques médicalement boostées ", avoir un bel héritier. Mais voilà, Tous mes voeux n'est pas un conte pour midinettes en mal du prince vaillant.
Ou si peu. Anne Weber, dont la prose réflexive ironise sur les limites du supportable transgressées par " nous autres créatures de chair et de sang ", instille du féerique pour, ensuite, mieux le noyer dans l'immensité vertigineuse de l'insignifiant, de l'anodin. Aussi, un château de conte de fées peut cacher, entre autres, des têtes de sanglier, de cerf, un " pigeonnier sans pigeons ", une " orangerie sans orangers ", des lampes rouillées et des chambres désertes. Et un chevalier, un escroc, voire une châtelaine ronde et inexistante, Jeanne, Mathilde ou Bénédicte, qui, comble de l'imposture, a conçu un " petit prince des poètes " à Weimar.
À Weimar, un autre drame se joue, mais dans un temps autrement plus reculé et, n'étaient un fils jugé idiot et sa mère indésirable, avec des protagonistes autrement plus illustres. Auguste constitue un hommage poignant à celui dont la tombe porte l'inscription suivante : " Goethe filius ". À travers des fragments de prose et des chants en vers littéralement habités, sans jamais sombrer dans le pathos, Anne Weber, fût-elle baudelairienne ou pas, prête sa voix aux " pauvres morts " qui " ont de grandes douleurs ". Les fils de nombreuses marionnettes sont tirés (Goethe et ses factotums, Charlotte von Stein, Riemer, etc.), des bouleversements historiques et des vanités littéraires sont évoqués, ça et là, pourtant notre attention est portée sur deux personnages du commun. Christiane Vulpius dite Vulpia, longtemps mère célibataire, compagne de lit puis épouse tardive de Goethe, une " putain et presque une délinquante " selon certains. Son fils enfin, surtout, Auguste, le " chassé du passé ", celui qui, voué aux travaux pratiques, sera tout entier soumis aux intérêts de son père. " Ne pas avoir peur de la gravité, voilà un problème stylistique que je ne me sens pas près de résoudre ", confesse la narratrice de Première personne (Seuil, 2001). Pourtant, force est de constater que cette pièce d'Anne Weber, même si elle n'exclut pas une certaine forme de jubilation, touche par sa beauté grave.

Qu'est-ce qui a motivé le choix du sujet de Tous mes voeux, cette histoire d'amour dont l'invraisemblable est tiré vers un ordinaire ô combien plombant ?
Je voulais écrire une histoire d'amour, ce que, jusqu'ici, je n'avais jamais fait. Le titre que j'ai donné au livre renvoie aux cartes de voeux conventionnelles. J'aime bien que, derrière cette formule d'une banalité extrême, un sens autrement plus littéral s'impose. En effet, rien comme l'amour ne concentre à ce point tous nos rêves. Dans l'histoire que je raconte, le personnage féminin a un désir d'amour si fort qu'il arrive à le créer de toutes pièces. Comme Don Quichotte s'agenouillant devant la première paysanne fruste venue, en laquelle il voit sa dulcinée, mon héroïne dote son amoureux de toutes les qualités dont elle aimerait le voir pourvu. Dans le domaine amoureux, l'imagination n'est-elle pas bridée par tout ce que les siècles nous ont laissé de clichés ? De quoi rêve-t-on le plus souvent ? De vie commune, de mariage, d'enfants, de sentiments éternels...

Stéréotypes amoureux qui, bon an mal an, se cognent à la trivialité infrangible du réel, provoquant un décalage à la fois drôle et pathétique...
Exactement, un effet tragicomique est produit par cette juxtaposition de l'amour idéal et la réalité qui se révèle être celle d'une énorme imposture. Jusqu'à un certain point, c'est-à-dire tant que l'illusion tient, tout, même les circonstances sordides, parmi lesquelles figure le recours à la médecine procréative, est intégré par l'héroïne à son conte de fées. Enguerrand, qui n'est ni beau, ni laid, constitue, avec son château retiré au coeur de la forêt, un écran de projection parfait pour tous ses fantasmes. Évidemment, pour celui qui regarde cela de l'extérieur, ce décalage a quelque chose de comique et de pathétique. D'autant qu'il ne s'agit pas ici d'une jeune fille de 15 ans, mais d'une femme d'une quarantaine d'années.

Tous mes voeux s'ouvre sur une mise en abyme, le terme d'un " manuscrit raté " : Château de sable. Qu'est-ce qui justifie l'usage de cet artefact littéraire ?
La mise en abyme que vous évoquez m'a été nécessaire pour mettre de la distance entre moi et ce que cette histoire comporte d'éléments vécus. Ce n'est pas une construction littéraire, en ce sens où j'ai réellement écrit l'histoire une première fois telle qu'elle m'était arrivée, de façon assez brute. Puis j'ai constaté que c'était mauvais. J'ai recommencé, mais au lieu de repartir de zéro, j'ai décidé de laisser transparaître ce premier manuscrit et de m'y appuyer pour l'orienter vers quelque chose de plus fictionnel.

Sous votre plume, le " je " est la personne grammaticale " la plus crédible " et " la plus trompeuse ". Que ce soit dans Tous mes voeux, Première personne, Cerbère (Seuil, 2004) ou bien dans Cendres & métaux (id., 2006), une femme assise écrit, dans sa chambre, face à une fenêtre, use du " je et s'en joue...
Je pense que cette situation apparaît tout de même moins dans Tous mes voeux que dans mes précédents livres où ce n'était pas un fil narratif qui faisait avancer le récit mais la langue elle-même. C'était une prose qui avançait par associations, digressions et observations. Par exemple, Cendres & métaux a été pensé par moi comme un secret hommage à Robert Walser. J'ai écrit ce livre en Suisse, à Bienne, sa ville de naissance. Les passages du coq à l'âne, chez Walser, sont d'une drôlerie irrésistible. Je n'ai pas cherché à l'imiter ; mais je l'avais au fond de mon esprit en écrivant. Dans Tous mes voeux, c'est vraiment l'histoire qui donne son mouvement à la prose, et j'avoue que j'ai pris beaucoup du plaisir à la raconter, chose à laquelle j'étais plutôt réfractaire. Et puis il y a plus qu'un dédoublement. Si, au début, nous passons du " je " à Léa, au fil du récit, le personnage devient la princesse de conte de fées, la princesse morte quand l'illusion s'évanouit, enfin la vengeresse. C'est une façon de faire voir l'éventail d'identités possibles que peut receler une seule et même personne. Peut-être peut-on voir dans ce dédoublement mon dédoublement linguistique, ma façon de naviguer entre deux langues. Le " je " devient plus flou, peut-être, quand il n'est pas ancré dans une langue unique.

Vous écrivez en effet vos textes en allemand, puis en français, et, par ailleurs, êtes traductrice. Comment s'articule cette pratique duale de la langue ?
J'ai commencé à traduire dans le mauvais sens, à savoir de l'allemand vers le français. Non pas pour ne pas faire comme tout le monde, mais au hasard d'une traduction confiée, à l'époque, par Jean-Bernard Blandenier, éditeur chez Fayard qui m'a beaucoup aidée. Depuis, j'ai traduit beaucoup d'auteurs allemands : Birgit Vanderbeke, Sibylle Lewitscharoff, Wilhelm Genazino, entre autres. Puis un jour, comme pour l'écriture, j'en suis venue à la traduction dans le bon sens, et j'ai traduit Pierre Michon, un peu de Marguerite Duras et, récemment, Georges Perros.
Quant à mes livres, j'en fais toujours deux versions : une allemande et une française. Par exemple, Auguste a d'abord été écrit en allemand, puis en français. Mes livres sont publiés dans les deux pays comme des originaux. Quand on établit soi-même une deuxième version de ses propres textes dans une autre langue, on est beaucoup plus libre. Si un passage rechigne à se laisser traduire, on peut le sauter, tout simplement, ou mettre autre chose à la place. Personne ne viendra protester (rires).

Tous mes voeux est placé sous le signe du Blaps mortisaga, un coléoptère noir. Des petites bêtes grouillent dans la plupart de vos textes : insectes xylophages, cafards, fourmis, moucherons... Seriez-vous une entomophile ?
On ne m'a encore jamais fait remarquer que mes livres grouillaient d'insectes ! Vous allez finir par dégoûter mes lecteurs potentiels en faisant de moi une sorte d'entomologiste obsessionnelle (rires). Enfin, vous avez raison, Tous mes voeux est placé sous le signe du Blaps mortisaga dont le nom, légèrement ridicule à prononcer, évoque la mort. L'héroïne trouve ce gros coléoptère noir dans sa cuisine au début du récit, alors qu'elle vient de se réveiller. Là, vous pensez bien, difficile de ne pas songer à La Métamorphose de Kafka. Mais je vous vois venir, vous allez maintenant me poser une question sur Le Chevalier et la mort...

(silence) Certes, allons-y pour Le Chevalier et la mort...
" Le Chevillard et la Mort " donc, voilà un sujet enthousiasmant (rires) ! Plus sérieusement, je suis une grande admiratrice de l'art de Chevillard. Choir, son dernier livre, est un véritable chef-d'oeuvre de noirceur où l'on rit beaucoup, mais d'un rire d'effroi, d'épouvante. La lecture des livres de Chevillard est pour moi un enchantement de la première à la dernière page. C'est bien simple, je tombe amoureuse de chaque phrase dont j'ai ensuite bien du mal à m'arracher pour m'éprendre de la phrase suivante. Voilà des livres qui avancent sans l'appui d'une intrigue, et qui tiennent d'un bout à l'autre par la force de la langue. Et aussi, bien sûr, par une vision très singulière du monde. Quant à moi, je continue à ressentir le rire comme une arme, oui, comme la seule arme efficace dont nous disposons contre l'adversité. J'ai cependant un peu évolué depuis Première personne. Il me semble que j'ose plus de gravité. Avant, chaque fois que j'essayais d'être grave, j'étais aussitôt rattrapée par le rire. Aujourd'hui, il me semble que l'humour, la distance ironique, peuvent aussi être une facilité.

Alors que Tous mes voeux emprunte au roman de moeurs, au conte féerique, au théâtre même, Auguste lorgne du côté non seulement de la tragédie antique, mais aussi du cinéma, de la poésie. Êtes-vous sensible au brouillage des genres ?
Dans Tous mes voeux, dont je revendique la qualité romanesque, il y a un côté théâtral, des passages burlesques et d'autres empreints d'un certain lyrisme. Mais le livre où j'ai ressenti la plus grande liberté, où j'ai allègrement mélangé non seulement les genres mais les époques, c'est assurément Auguste. Je me souviens du sentiment de jubilation qui était le mien à partir du moment où j'ai trouvé la forme qui correspondait bien à ce que je voulais faire, à savoir évoquer la vie du fils de Goethe, mais pas à la façon d'un biographe ni à travers un roman historique. J'ai choisi, après quelques tâtonnements, la forme du théâtre de marionnettes symbolique. À l'intérieur de ce cadre-là, tout devenait soudain possible. Le livre évoque une époque qui est celle du théâtre de marionnettes. Là, je pense à l'essai de Kleist, Sur le théâtre de marionnettes.

La narratrice de Cerbère dit qu'elle est née entre la montagne cyclopéenne des morts et le tertre des vivants. Sur la scène d'Auguste, apparaissent Goethe, Johanna Schopenhauer, Charlotte von Schiller, Eckermann, vous-même, etc. À quoi cela tient-il ?
Les morts sont en surnombre. Et comme on les enfouit sous terre depuis la nuit des temps, j'imagine volontiers le globe terrestre alourdi du poids de ces innombrables cadavres au point de sortir de sa trajectoire. Les morts me préoccupent depuis toujours. Avec certains d'entre eux, les écrivains, par exemple, ou certains personnages qui me touchent, comme c'est le cas d'Auguste, j'essaie d'établir un lien. Au centre de Cerbère, il y a un voyage dans la petite ville portuaire du même nom, située à la frontière franco-espagnole. C'est un voyage qui mène à une double frontière, géographique et symbolique. Je suis fascinée par l'idée que se faisaient les Anciens des enfers. Chez Homère, Virgile et Dante, les morts continuent à vivre, à se mouvoir, mais dans un lieu quasi inaccessible. Auguste est un théâtre d'ombres. Dans cette pièce à lire, autrement dit à mettre en scène dans la tête de chaque lecteur, la plupart des personnages qui apparaissent ont vécu au début du dix-neuvième siècle. En les ressuscitant, j'ai voulu autant que possible abolir la distance qui m'en sépare, entrer en dialogue avec eux.

Justement, Cerbère est le récit d'une femme obsédée par la figure agonisante de son propre père et celle de Walter Benjamin, avec qui son arrière-grand-père a correspondu. Ce livre renferme-t-il des éléments autobiographiques ?
Oui, il y a une part autobiographique. Ce père agonisant est bien mon propre père qui, depuis, s'en est remis et est toujours vivant. Et mon arrière-grand-père paternel, Florenz Christian Rang, a bien été un ami de Benjamin. Cela fait partie de la mythologie familiale. Sauf que je n'ai jamais vécu avec mon père. Je suis née hors mariage. Ce que je décris dans la partie centrale de Cerbère, c'est ma vision d'enfant venant une fois par an en visite dans une famille de la bourgeoisie intellectuelle allemande. J'étais immensément intimidée par ce monde que j'ignorais, et dont je me sentais, malgré le lien filial, exclue. Le milieu de ma mère, où je vivais, était plus modeste. Comme elle élevait seule ses trois enfants - elle avait déjà été mariée et avait eu deux enfants avant moi -, on ne vivait pas dans une très grande aisance.
Le dédicataire de
Tous mes voeux, Dov, est aussi le prénom d'un personnage de votre récit, un vieux monsieur qui traîne avec lui sa bouteille à oxygène... Réel et fiction s'interpénètrent-ils ?
Oui, Dov était un habitant de mon quartier, quelqu'un que j'aimais beaucoup et que je croisais régulièrement. Ce qu'il a pu me raconter de sa vie amoureuse passée ou de son désir, non sexuel, disait-il, de passer une nuit avec une jeune femme rousse, est entré en partie dans le livre. L'écriture du roman achevée, Dov étant mort, j'ai décidé de lui dédier le livre.

Pour quelles raisons avez-vous décidé d'exhumer certains traits de la vie d'Auguste, le fils de Goethe ?
L'idée d'évoquer sa vie m'est venue en relisant Lotte à Weimar de Thomas Mann, roman dans lequel l'auteur décrit la rencontre, cinquante ans plus tard, entre le vieux Goethe et celle qui lui avait servi de modèle pour Les Souffrances du jeune Werther. Y apparaît Auguste et Riemer, un des assistants de Goethe, puis d'autres personnages de l'époque. En lisant ce roman, il m'a semblé que Thomas Mann s'était identifié de façon assez naturelle à Goethe, chose qui m'est absolument impossible. Je me sentais mieux placée pour raconter l'histoire de son fils qui, contrairement à la mienne, plus banale, est parfaitement tragique et déchirante. Sa mère était une ouvrière en fleurs artificielles. Auguste a vécu ce grand écart entre un père génial et une mère méprisée par la bonne société de Weimar.

Diriez-vous, pour reprendre une expression de Cerbère, qu'Auguste vient du " pays des détournés " ?
Je ne me souviens pas de cette expression... J'imagine que je l'ai trouvée en pensant à cette petite ville de Cerbère qui tourne le dos au soleil. Une ville de voies de garage puisque, pendant longtemps, il n'y avait pas le même écartement des rails en France et en Espagne, si bien que toutes les marchandises devaient être déchargées à Cerbère, puis rechargées sur d'autres wagons. En ce sens-là, oui, Auguste serait un détourné : un homme qui tourne le dos à ce soleil qu'est son père et qui est aussi placé sur une sorte de voie de garage, dans ce Weimar où il ne peut ni vivre ni mourir. La vie d'Auguste est une vie minuscule. La majuscule va à Goethe. Mais, comme les personnages de Michon qui cherchent à s'extraire de leur boue d'origine, Auguste a une certaine grandeur ; grandeur qui vient du tragique qui est attaché à sa vie dès sa naissance. Cela vous paraîtra peut-être curieux, mais il m'est arrivé de pleurer en écrivant cette pièce.

À la page 16 de Première personne, vous avez écrit ceci : " Au fond, les livres sont des plaidoyers par lesquels les écrivains demandent qu'on les gracie. " Le pensez-vous toujours ?
Plus que jamais. Les livres sont des requêtes qu'on envoie pour être gracié, des candidatures à l'immortalité. Les plus ardents d'entre eux sont comme des prières que l'on adresse à l'inconnu, à Dieu, au néant...

Anne Weber Tous mes voeux Actes Sud, 143 pages, 17 e et Auguste,
Tragédie bourgeoise pour marionnettes
, Le Bruit du temps, 160 pages, 18 e

 Tous mes voeux de Anne Weber

 

 

 

 

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