Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Olimpia
de
C?line Minard
Deno
10.00 €


Article paru dans le N° 111
Mars 2010

par Gilles Magniont

*

    Olimpia

Se saisissant d'une figure historique, Olimpia la papesse insoumise et "déesse de chair aux colères redoutables ", Céline Minard déroule une extraordinaire prosopopée : cinquante pages qui menacent de noyer Rome, et qui suffiront en tout cas à régner sur les Lettres françaises.
Dans Bastard Battle (Léo Scheer, 2008), notre Bâtard reçoit une requête en très beau langage, tout bien tourné, d'Enguerrand de Montorrell, qui sollicite combat à cheval dans des formes pareillement classieuses. La réponse ne tarde pas : "garatgl, garatõfyon ", et puis : "Vous mentez par votre gorge comme toute la noblesse a toujours menti, mentira encor et tous les jours si elle n'est défaicte et précipitée, ce à quoi je travaille par mon corps tout entier.
" Ce à quoi travaille encor la nouvelle Force projetée par Céline Minard : Olimpia Maidalchini. Sa ville natale était Viterbe ; d'une instruction grossière mais suffisante, tôt veuve, elle se remarie avec Pamphilio Pamphili, de trente ans son aîné et de bonne famille romaine, dont le frère règnera dix ans sur l'Église catholique, sous le nom d'Innocent X. Elle, patiemment, intrigua pour son élection : il se dit qu'elle est désormais sa maîtresse, et que c'est elle qui tient les couilles du Vatican, depuis le palais Pamphili de la place Navone et tout près de cette monumentale fontaine des Quatre-Fleuves que vient de concevoir Le Bernin. Ici, le Cardinal de Retz écrit qu'elle "ne faisait rien qu'à force d'argent ", et Racine raconte que "c'était la mode de lui envoyer des fleurs ou des fruits dans des bassins de vermeil " ; là-bas, la rue la surnomme Pimpaccia. Innocent meurt en 1655 ; l'Église exige que Pimpaccia rembourse trois millions d'écus ; on la bannit.
Céline Minard sait cela sur le bout de ses doigts, elle qui a sans doute tout lu des mémoires et des légendes qu'elle ramasse dans une très élégante narration, des pages 67 à 91. Mais ces dernières années sont parues tant de rêveries érudites et fictions biographiques... Si brillant soit ce médaillon-là, il ne suffit pas, et la phrase de Marcel Schwob citée en exergue non plus ("La science historique nous laisse dans l'incertitude sur les individus "), à nous électriser : c'est le premier volet, long discours prêté à Olimpia, qui s'en charge. "Je n'entends rien, niente, je ne veux pas être sauvée " : pas d'acte de contrition, pas même un chouïa de restitution, comme le tyran à jamais le martèle de ritournelles en alexandrins : "Je prends, je garde, je conserve et je garde, je ne rendrai pas ", "Ce qu'on m'ôte, je le broie, je ne l'offre pas ". À offrir, il n'y a que sa fureur, et la boue dans laquelle elle va traîner Rome et l'Église ; mais quelle fureur et quelle boue. Voilà pour les jeunes vertus qui se signent à son passage : "Un tyran mais bien sûr, mais restez donc sur votre cul à tirer les biques par le pis mes chères filles, et branlez le prince qui passe, il vous fera cadeau d'un rubis ". Voilà pour la Rome baroque bouffie d'orgueil, la "ville de théâtre boursouflé " qu'accompagne sa Basilique Saint-Pierre, "machine de décorateurs pétés montés en graine ", "caisson de merde où l'on ne peut pas tenir debout ". Voilà pour Camillo, ce grand dadais de fils qui crut bon de prendre femme et de renoncer au cardinalat : "Mais toi, continue comme ça et tu finiras comme ton père, jeune et beau et tout surpris, c'est donc la fin mais qu'ai-je fait de ma vie ? (...) tu finiras comme lui, tout aussi abruti qu'en naissant, et tu laisseras deux palais pleins, une collection de toiles, du mobilier à chier partout ". Oh comme on s'a- muse, depuis les très longues phrases enragées qui ouvrent le bal, jusqu'au "soulèvement " apocalyptique qu'appellent les versets du final. On songe là à Corneille, peut-être à sa Médée commandant aux éléments, sûrement à Camille dont Minard remixe souverainement les imprécations : "Voir ça. Putain le voir/ Voir mon dernier soupir et tes lauriers en cendres/ Moi seule en être cause ". Mais c'est par ailleurs savant et ordurier comme chez Rabelais, évocateur du genre de l'invective et de l'écriture des libelles, relevé de latin de cuisine et zébré d'anachronismes - "semant l'or et l'anthrax, je file ", grand comme la colère homérique et abaissé jusqu'aux insultes poissardes : antique, italien, français, macédoine de nulle part et de partout qui signale l'amplitude inouïe de l'auteur, et qui éteint d'un coup la lumière de nos usuels lauréats ès travail-de-la-langue, et désormais petits-maîtres.

à offrir, il n'y a que sa fureur, et la bouedans laquelle elle va traîner Rome et l'église ; mais quelle fureur et quelle boue.

Un problème, toutefois : la couleur a tant varié d'un livre à l'autre, de l'ombre des sous-bois ressuscitant Rousseau (R.) jusqu'à l'éclat des lances porté sur les chroniques médiévales (Bastard Battle), qu'on devrait conclure aux univers d'emprunt, à la performance connement réussie, à l'exercice de style. Et pourtant rien de tel ne vient à l'esprit, et l'impression de puissance demeure davantage que celle de maîtrise, et l'"aventure du langage ", ses habits fussent-ils clinquants, semble toujours lestée de sens. Peut-être parce que des motifs viennent lier les tableaux entre eux. Ainsi l'eau, les trombes d'eau : quand la papesse rameute crocodiles et naïades pour une "marée des enfers ", un cosmonaute balance des missiles sur le plus grand barrage chinois dans Le Dernier Monde (2007). "Le styx est partout, partout où l'eau coule ", y lisait-on : ce qui déborde et déluge nous mène tout droit à la guerre, et deux paragraphes de ce roman d'anticipation proposaient, on s'en rend désormais compte, comme le programme des livres teigneux à venir : Minard y évoquait successivement Guillaume le Bâtard devenu conquérant par suite de félonie, et Camille d'Albe dont Rome ignore la détresse. Voilà donc le cycle des sursauts barbares et des puissances païennes, le Fight club où sont notamment admis ceux qui révoquent les règles de l'Empire - car il ne s'agit pas ici seulement de tempêter et de pourfendre, mais tout autant de contester. Ainsi le monologue d'Olimpia a-t-il d'abord valeur de démonstration, ou plus exactement de plaidoyer cinglant. "De quoi m'accuse-t-on ? (...) De voler ce qui fut volé par nos pères ? " : ceux qui ont cru "secréter la civilisation " n'ont fait que la piller. Méthodiquement, l'indomptée sape leurs prétentions, comme son verbe impur moque tour à tour l'arrogance des "imbéciles de sang ", l'infatuation de tel artiste et "peintrissime ", l'emphase de la chose écrite avec laquelle on voudrait nous lier : "Quel Dieu apposerait sa signature sur un bout de cuir crevé ? ". Et si elle, elle fut déesse, c'est qu'on l'a bien voulu : "Le pouvoir n'est que de gueule, de la créance d'autrui (...). Je n'ai jamais acheté aucun de mes lieutenants, aucun de mes gens, je les ai vendus à eux-mêmes, à leur désir secret, à leur médiocrité, à leur mesure, leur ambition mesurée, et le besoin du maître était dans tous les corps que j'ai rencontrés ". Qu'on n'aille donc pas lui chercher des poux et des richesses, lesquelles ne sont rien, comme d'ailleurs l'autorité n'est autre chose que ce qu'on lui prête.
Un long développement pascalien du Dernier Monde dévoilait pareillement le centre névralgique des commande- ments : là, toujours, de vastes antichambres et des couloirs interminables comme autant de "couches de vide " qui signalent le "rien intégral du lieu du pouvoir et du pouvoir lui-même ". Ce n'est pas la moindre beauté d'Olimpia que d'y découvrir les mots tourbillonner à proximité de ce rien, et leur énergie démesurée s'engouffrer dans un trou noir. Alors, un dernier plaisir peut emporter le lecteur : si Pimpaccia fut ramenée à la vie, c'est aussi que Céline Minard voulait lui parler d'aujourd'hui.

Olimpia de Céline Minard
Denoël, 92 pages, 10 e

 Olimpia de C?line Minard

 

 

 

 

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Gilles Magniont

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