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Les articles       

Si rien avait une forme, ce serait cela
de
Annie Le Brun
Gallimard
21.90 €


Article paru dans le N° 113
Mai 2010

par Richard Blin

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    Si rien avait une forme, ce serait cela

En s'attachant aux signes du noir dans les arts, c'est la conscience de l'inhumain qui est en nous, qu'Annie Le Brun questionne.

La vie sur terre n'a peut-être jamais été plus menacée qu'aujourd'hui et pourtant tout le monde, ou presque, continue de croire au progressisme technologique et à la raison technicienne, incapable de concevoir un avenir qui ne soit pas un progrès. Monde où l'insensibilité nécessaire au triomphe de la puissance technique se traduit par un processus de désincarnation et le triomphe des idées sans corps. Un désinvestissement du champ du sensible qui désenchante les modes d'existence et livre les hommes à la misère du monde. Car, qu'on le veuille ou non, ce monde - derrière tout ce qui vise à contrôler et à esthétiser la vie afin de la mieux exploiter - est un monde où le Mal et la négativité existent et ont toujours existé. Et pourtant depuis qu'il n'est plus possible d'imputer à Dieu les catastrophes, et en dépit des camps d'extermination, des génocides, d'Hiroshima et de Nagasaki, c'est toujours la pensée positive mensongère qui l'emporte sur l'impérieuse nécessité de penser la négativité comme telle.
Occultation, escamotage de la puissance du négatif, dont Annie Le Brun s'efforce de suivre les traces depuis le tremblement de terre de Lisbonne (1755) - symbole du principe de catastrophe libéré de son carcan religieux - jusqu'aux manifestations artistiques du XXe siècle. Ce négatif, dont le propre est de s'exercer au-delà du Bien et du Mal, la peinture-catastrophe, les oeuvres de Piranèse, de Hubert Robert et de poètes comme Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé l'ont évoqué tout comme Goethe et son " démonique " que ni l'intelligence ni la raison ne peuvent expliquer. Mais c'est surtout dans le roman noir et chez Sade qu'on le voit à l'oeuvre. En particulier dans Les Cent Vingt Journées de Sodome, véritable " encyclopédie de l'innommable et théâtre de l'irreprésentable ". On y découvre le noir, cette " énergie qui fait scandaleusement lien entre l'organique et l'imaginaire " et creuse l'horizon humain vers l'infini de l'inhumain.
Ni concept ni symbole, le noir n'est pas l'ombre non plus, ni les ombres, même si elles peuvent en être le reflet. Tourbillon de contradictions et de tensions, " béance ténébreuse ", ensemble de forces de déchirement et d'engloutissement, il a autant affaire avec le Mal qu'avec l'inconscient dont on ne savait encore rien. Ce que Sade révèle, c'est la " structure de vertige qui commande à la mise à nu du désir ", et la façon dont l'insatiabilité de ce même désir fait s'enchevêtrer criminalité et imagination. Un noir que Hegel devine très bien mais qu'il dissoudra dans la positivité du devenir, que Kant évacuera en " danger d'extravagance ", celle même que Victor Hugo recommandera : " Allez au-delà, extravaguez ! "

Imposer " une forme à nos terreurs comme à nos désirs ".

Des ténèbres dont l'imagination est tributaire, les mythes témoignent - qui rendent sensible et donnent à voir ce qui échappe à la conscience - tout comme le font, à leur façon, les masques, fétiches et parures des arts primitifs, dont le rôle est de servir d'intermédiaire entre les hommes et les forces hostiles. Ce que Picasso a très bien compris, faisant de la peinture, à partir des Demoiselles d'Avignon, une " forme de magie " capable d'imposer " une forme à nos terreurs comme à nos désirs. "
Reconquête d'une sauvagerie de l'expression, qui soumet la représentation à l'épreuve de la violence pulsionnelle qui la nourrit secrètement depuis toujours. Mais cette sauvagerie des origines, notre monde la rejette avec force, qui fait tout pour réduire l'altérité ou l'esthétiser (Musée des arts premiers). Une entreprise de désensauvagement qui impose un système de représentation " propre à transformer toutes les figures de l'altérité en répliques du Même. " Ce qui passe par l'éradication du désir et la liquidation de la singularité, de l'amour et de l'éperdu. D'où l'incitation à la consommation sexuelle pour mieux prévenir l'incontrôlable de la passion amoureuse qui permet de se réapproprier " le temps de l'infini qui nous habite, ce temps de l'éperdu qui redonne à la passion sa bouleversante perspective de coeur qui bat contre le néant. "
Réhabiliter les passions, célébrer l'avènement du corps désirant et du corps désiré, affronter l'incommensurable, " les forêts de signes, les mines de lumière et les jungles de rêves d'où, depuis toujours, l'insoumission sensible imagine les plus folles évasions ". faire de l'image beaucoup plus que l'apparence renvoyant au Même, s'ouvrir à des formes de figuration permettant de penser ce qui menace toute pensée et de conjurer nos terreurs, tel est le programme qu'Annie Le Brun nous propose. Un retour du corps dans la pensée, et une reconsidération de la question amoureuse, afin que surgisse à la lumière de l'émerveillement, le noir qui nous habite.

Si rien avait une forme, ce serait cela
d'Annie Le Brun, Gallimard, 280 pages, 21,90 e

 Si rien avait une forme, ce serait cela de Annie Le Brun

 

 

 

 

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