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Les articles       

Respirations et brèves rencontres
de
Bernard Heidsieck
Al Dante
27.50 €


Article paru dans le N° 031
juillet - août 2000

par Marie-Laure Picot

*

    Respirations et brèves rencontres

Inventeur de la poésie sonore, Bernard Heidsieck mène depuis une quarantaine d'années un travail de création et de diffusion en live de son oeuvre. Mettre le poème debout est son credo. Explications.
D
ans la salle du café Régent à Bordeaux, l'encombrement sonore, bruits de verres et de conversation, est tel qu'il faut prêter l'oreille pour s'entendre. Dans cette circonstance, on pense immanquablement aux poèmes Respirations et brèves rencontres récemment publiés, tout simplement parce que certaines de ces conversations avec des fantômes d'écrivains imaginées par l'auteur, sont accompagnées du brouhaha qu'on trouve dans les cafés.
Si Bernard Heidsieck fait intervenir dans beaucoup de ses textes enregistrés ces bribes de notre quotidien, celles-ci viennent parfaire un travail d'écriture.
Créer une atmosphère qui serait issue d'une conversion du réel en quelque chose de plus élevé par le biais du langage pourrait être une manière de définir cette oeuvre... De la poésie pour certains, pour d'autres une forme artistique proche de l'art contemporain (de la plastique sonore?). Mais y a-t-il frontière?... Avec Poème partition T, l'un de ses premiers poèmes sonores, l'auteur trouve le moyen de faire vivre au lecteur-auditeur, physiquement, sensitivement, les tableaux d'Antoni Tapiès; avec ses poèmes trouvés, se sont les formulaires administratifs qui entrent en poésie; et que dire de ces souffles (oui, de véritables respirations enregistrées) d'auteurs (ceux de Gertrude Stein, de T. S. Eliot, de Gherasim Luca, de Jean Giono... soixante en tout) qui accompagnent la voix de Bernard Heidsieck dans Respirations et brèves rencontres. Disons que quelque chose de neuf se passe, qui frise souvent l'abstraction et échappe plus souvent encore aux tentatives d'explication.

Bernard Heidsieck, vous écriviez dans les années cinquante : "la poésie écrite n'a plus lieu d'être". Qu'est-ce que vous entendiez par là?
J'écris des textes mais qui ne se limitent pas à l'écriture. Il y a une deuxième phase de travail qui est l'enregistrement et une troisième phase -la destination de ce travail- qui est la lecture publique.
Cette pensée est-elle toujours d'actualité?
Elle fait partie de notes que je faisais souvent de façon intercalaire entre les textes que je réalisais. En 1955, le constat en matière d'activité poétique était assez sinistre -c'était la fin du surréalisme avec une inflation d'images, les dernières informations sur la poésie de la résistance, l'apparition de la poésie blanche... C'était par exemple Du Bouchet, quelques rares mots dans la page, Veinstein, Claude Royet-Journoud, cette école-là...
Je venais de publier un livre chez Seghers et je constatais ce que c'était que la circulation de la poésie, c'est-à-dire qu'elle était nulle. Je me suis dit, si on y croit encore, il faut changer les choses. Le poème qui était passif sur le papier à attendre un lecteur de plus en plus hypothétique, il faut le transformer, le rendre actif. Pour le rendre actif, il faut le sortir du livre. J'ai donc commencé à changer radicalement ma façon de faire. J'ai écrit une série de textes que j'ai intitulée Poème Partition. Partition parce que je disposais le texte sur la page de façon à faciliter la lecture à haute voix. J'ai fait une série de textes jusqu'en 1959, date à laquelle on m'a conseillé d'acheter un magnétophone. J'ai donc enregistré les textes que j'avais faits. Tout cela a représenté pour moi un apprentissage de la lecture. Et puis, je me suis aperçu assez vite qu'on pouvait intervenir sur la bande avec des ciseaux. Par exemple, pour accélérer un texte, il suffisait d'enlever les respirations. Le texte donnait alors l'impression de précipitations... Ou même, de supprimer des syllabes de mots que l'oreille restituait immédiatement... Il y avait aussi la possibilité de collages, c'est-à-dire que j'intégrais dans le texte des éléments étrangers.
Après quarante-cinq ans de travail et de persévérance, le constat est-il le même? Est-ce que la poésie sonore a apporté quelque chose à la divulgation de la poésie? Était-ce son rôle?
L'idée, c'était de rebrancher la poésie sur la société. Je pense que la mission a été accomplie. Je ne suis pas le seul à y avoir participé. Mais depuis les années soixante-dix, on constate l'apparition de la lecture publique, qui se développe aujourd'hui de façon exponentielle. Partout il y a des lectures de poètes dits "sonores", puisque c'est l'intitulé qu'on nous a collé.
Vous rejetez ce qualificatif de "poète sonore"?
Je n'aime pas beaucoup ce terme. Je préfère celui de "poésie-action" qui est le terme que j'ai utilisé au début des années soixante pour signifier que le texte est actif. C'est-à-dire que le mode de lecture est complètement différent de la lecture de poésie sur le mode traditionnel. Le texte devient vraiment actif. Il remplit l'espace de la salle.
La lecture publique qui s'est généralisée non seulement en France mais à l'étranger, montre qu'un chemin a été parcouru et même si les gens lisent de manière parcimonieuse la poésie, on voit bien en organisant quelque chose, qu'on remplit les salles.
La poésie-action vous semble-t-elle proche de la poésie orale, dans la tradition des troubadours?
Non, c'est là où l'utilité du terme sonore se révèle. Il implique un type de lecture complètement différent des lectures de poésie "classiques" ou "traditionnelles". À partir du moment où on lit en public, on donne quelque chose à entendre mais aussi une vision du texte en train d'être lu. Le comportement qu'on va choisir ne doit pas contredire le contenu du texte. Il doit au contraire aider à sa compréhension, en faciliter l'écoute.
Il est difficile pour un lecteur lambda de s'improviser lecteur d'un texte comme Poème Partition T... (éditions Derrière la salle de bains). Ce texte semble de par sa forme totalement ouvert à toutes les interprétations possibles. N'est-il pas, à la limite, illisible pour une autre personne que vous-même...
Oui, complètement, c'est pourquoi j'ai tenu à publier un CD avec le livre.
Avez-vous écrit des textes destinés uniquement à la lecture, disons, solitaire?
Oui, précisément en 1955 j'ai publié Sitôt dit , un recueil de poèmes édité chez Seghers. On me dit qu'on y retrouve les textes que j'écris maintenant...
Vous trouviez-vous déjà dans une impasse face au texte posé sur la page?
À ce moment-là je ne pensais pas du tout au fait de dire les textes. Mais j'étais un fervent auditeur de concerts de musique contemporaine organisés par Boulez. J'entendais une musique dont je ne soupçonnais même pas l'existence, qui était celle des dieux de Boulez, les trois Viennois Berg, Schoenberg et Webern, celle de son professeur Messian, celle de sa génération, c'est-à-dire Boulez lui-même mais aussi Stockhausen, Xenakis, Varèse, Cage... Je ressortais de ces concerts regonflé vis-à-vis de la trajectoire que je venais de prendre. J'entendais une musique en train de se faire et je réalisais que la poésie avait cinquante ans de retard. Je me disais, en écoutant Le Chant des adolescents de Stockhausen, une musique qui tourbillonnait dans la salle autour des auditeurs, sans basculer dans la musique, pourquoi la poésie ne ferait-elle pas la même chose, c'est-à-dire, s'installer dans l'espace.
En quoi la poésie avait-elle besoin d'espace?
Elle avait besoin de reprendre le contact avec le public, contact qui était à mon avis complètement interrompu. Il y a bien sûr différentes possibilités. Moi c'est ce moyen que j'ai utilisé.
Vous repreniez contact avec un public mais vous vous mettiez à écrire une poésie qui n'était peut-être pas au premier abord dans une recherche de sens...
Si, au contraire. J'ai fait une série de textes dans les années soixante qui s'appelait Biopsie et Passe-partout. Une biopsie, c'est un prélèvement d'un tissu pour l'analyser. C'était dans le tissu social que je prélevais mes données que je recomposais sous la forme de poèmes. J'étais banquier et j'ai beaucoup étudié ce domaine économique. J'ai utilisé en quelque sorte des poèmes trouvés, c'est-à-dire des formulaires professionnels ou des directives, des tracts aussi, que j'enregistrais à ma manière ou que je démultipliais par superpositions. Je tentais de mettre en évidence l'incongruité parfois de ces textes administratifs. J'ai toujours conservé la sémantique. Il est très difficile de donner une définition de la poésie sonore parce qu'elle est composée de courants qui sont soit parallèles, soit contradictoires. Certains ont fait de la poésie phonétique allant jusqu'au cri, au souffle comme Henri Chopin ou François Dufresne, d'autres en partant d'un texte mais en le faisant traverser par l'électronique, ont conservé le grain de la voix du texte lu mais le texte est pulvérisé. C'est évidemment à la frontière de la musique. D'autres ont conservé la sémantique, ce qui est mon cas. Mais à partir du moment où j'ai utilisé un magnétophone, j'ai pensé que c'était ridicule de tenter d'imiter des bruits environnants. Il suffisait de prendre un micro et d'aller dans la rue. Ceci dit, les éléments extérieurs enregistrés font partie intégrante du poème. Ils ne sont plus imitatifs mais directs.
Tout poète est-il un lecteur à voix haute en puissance?

Le poète se révèle beaucoup en disant ses propres textes et il révèle la nature de son texte. Certains poètes qui ne se considèrent pas comme des poètes sonores sont devenus, en étant invités à lire leurs textes, des lecteurs tout à fait remarquables. Je pense à Christian Prigent, à Michelle Métail...
Vous avez d'ailleurs travaillé à partir des enregistrements de voix d'écrivains pour écrire
Respirations et brèves rencontres...
Le point de départ des respirations c'est le travail précédent, Le Derviche le Robert. Je suis parti des dix premiers mots de chacune des lettres du Robert dont je ne connaissais pas la signification. Le jeu a consisté à faire jouer dans chacun des textes un rôle différent à ces dix mots. Le résultat a conduit à une structure de texte à chaque fois différente, à un enregistrement différent d'une lettre à l'autre. Et pendant que je travaillais au Derviche, je suis tombé sur une citation de Pound qui disait : "Prenez un dictionnaire et apprenez le sens des mots". C'était précisément ce que j'étais en train de faire. J'ai décidé de faire une lettre de l'alphabet en me servant de cette citation comme un leitmotiv. Au moment de l'enregistrement, ayant des disques de Pound, j'ai pensé introduire la voix de Pound dans mon texte. C'est cette expérience qui a été le déclic pour écrire la série de Respirations et brèves rencontres, dans laquelle je n'utilise pas la voix mais le souffle des écrivains. J'ai donc écrit des dialogues, d'une minute et demie, de faux dialogues dans la mesure où mes interlocuteurs ne me répondent pas, mais les entendant respirer, on voit bien que je m'adresse à quelqu'un qui est présent.
Quel est le véritable projet de Respirations?
L'idée n'est pas d'analyser le travail de ces écrivains mais de faire surgir des fantômes et de faire en sorte que la rencontre donne l'impression d'être véridique. Chacun des propos correspond au personnage..
Vous dialoguez avec des auteurs qui sont parfois très proches de vous, Gertrude Stein, Robert Filliou, Gherasim Luca, parfois très éloignés, Paul Eluard, Paul Claudel, Pierre-Jean Jouve...
Oui, deux critères devaient être réunis. Il fallait que les écrivains dont je réutilisais le souffle soient morts et que ces enregistrements à partir desquels je travaillais soient ou aient été diffusés sur le marché. Ça réduit le choix, évidemment.
Vous vous considérez comme un fabricant de poèmes?
Oui, je suis si vous voulez un fabricant de textes. Jean-Luc Parant donne une image parfaite de son travail quand il dit qu'il est un fabricant de boules et de textes...
Vous n'êtes jamais visité par une muse...
Non, la muse c'est le déclic qui fait que "tiens oui, il y a cette chose-là qui m'intéresse...".

Bernard Heidsieck
Respirations et brèves rencontres
Poème partition T
Éditions Al Dante
144 pages + 3 CD, 180 FF
Éd. Derrière La Salle de bains
12 pages + 1 CD, 100 FF

 Respirations et brèves rencontres de Bernard Heidsieck

 

 

 

 

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