Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros

Les articles       

Pilgrim
de
Timothy Findley
Serpent à plumes (Le)
21.19 €


Article paru dans le N° 034
avril - mai 2001

par Benoît Broyart

*

    Pilgrim

Touffu et passionnant en diable, son nouveau roman s'impose comme une plongée irrémédiable et fascinante dans la schizophrénie. Mais Pilgrim est aussi un grand opus voué tout entier à l'imagination.

Avec Pilgrim, Timothy Findley offre sans aucun doute le plus démesuré de ses romans. S'y mêlent, avec une jubilation impressionnante et un sens aigu de la construction, l'histoire, l'art, la littérature, le fantastique et la folie, au sein d'une temporalité balayant la presque intégralité du second millénaire. Le programme annoncé aurait de quoi décourager certains lecteurs et pourtant, Pilgrim se révèle aussi un texte à grande vitesse, curieux, aventureux et en perpétuel mouvement.
L'action principale se situe en 1912. Un certain Pilgrim vient de se pendre. Il est retrouvé mort dans son jardin. Quelques heures plus tard, son coeur recommence à battre. Bientôt interné dans une clinique psychiatrique en Suisse, son cas sera suivi par Carl Gustav Jung.
La fiction digère lentement la réalité, puisque l'écrivain s'appuie sur de nombreux éléments historiques pour faire progresser son récit. Dans Le Chasseur de Têtes (Le Serpent à Plumes, 1996), le lecteur était convié au singulier recyclage de personnages littéraires qu'il pouvait croiser au fil des pages. Ici, l'auteur change de point de vue pour donner une dimension fictionnelle à des figures. Le résultat est saisissant. Impossible de lâcher prise. L'étonnement du début de lecture laisse rapidement la place à la logique imparable du romancier. Findley parvient toujours à pousser son lecteur aussi loin qu'il le souhaite. Vinci, Mona Lisa, sainte Thérèse d'Avila, Oscar Wilde et C. G. Jung feront donc partie, avec d'autres, des relations hétéroclites entretenues par Pilgrim, au fil de ses multiples existences, cela sans qu'à aucun instant, la vraisemblance ne soit malmenée.
En situant l'action de son roman dans la clinique psychiatrique de Carl Gustav Jung, Findley explore une fois de plus l'univers de la folie qu'on retrouve dans tous ses romans, mais ici, il le fait de façon plus radicale. On assiste, avec la naissance du vingtième siècle, à l'évolution de la pensée psychiatrique. Jung, disciple de Freud, rompt progressivement avec son maître à penser. La conception de la folie est en mouvement.
La beauté du geste de Timothy Findley est bien de nous faire croire que le personnage de Pilgrim ne ment jamais. Il est à la fois cet infatigable voyageur, éreinté par ses vies successives et ce mythomane incurable. Au fond, la question soulevée est toujours la même chez l'écrivain canadien. La folie n'est qu'une sorte d'acuité de la perception. Celui qui est considéré comme fou a simplement atteint depuis longtemps la vérité. Son problème tient en quelques mots : la réalité qu'il parcourt est toujours insoutenable.
Né en 1930 dans l'Ontario, Timothy Findley partage aujourd'hui son temps entre le Canada où il vit et la Provence où il écrit. Septième texte traduit en français, Pilgrim appartient à une oeuvre déjà vaste, qui comportent neuf romans, ainsi que des nouvelles et des pièces de théâtres qui n'ont pas encore franchi l'Atlantique. Très connu dans son pays, traduit en près de vingt langues, l'écrivain canadien devrait parvenir, grâce à Pilgrim, à gagner de nouveaux lecteurs en France. Parions qu'après la lecture de cet épais roman, ces derniers seront impatients de se familiariser avec les autres traductions existantes, presque toutes parues au Serpent à Plumes.
Rencontre à Paris, dans le salon cossu d'un hôtel luxueux, avec un des grands maîtres contemporains de l'imaginaire. Timothy Findley, courtois, se plie volontiers à l'exercice de l'entretien, autour d'un verre de vin. Il parle lentement, d'une voix grave.
L'action de
Pilgrim, qui balaie une grande partie du second millénaire, fait sans doute de ce texte le plus ambitieux de vos romans. Marque-t-il un tournant définitif dans votre démarche d'écrivain?
Le Grand Elysium Hotel
était mon premier roman de ce genre. Le Chasseur de Têtes, ainsi qu'un texte qui n'a pas été traduit en français, à propos du voyage de l'Arche de No>=, faisaient partie de la même série. Pilgrim constitue le dernier volet de ce type de texte. Dorénavant, je vais travailler d'une façon différente. Ce sera de la fiction absolue. J'écris en ce moment un court roman. Je m'attellerai ensuite à une pièce de théâtre. J'ai encore un autre projet de roman, mais ce texte sera bref, très bref.
Aujourd'hui, je ne sais pas forcément où je vais mais je suis parvenu à la fin de quelque chose avec Pilgrim. Je ne peux faire plus ou mieux. C'est une façon pour moi de clore une période qui dure depuis 1964. Je ne pense pas disposer encore d'autant de temps. Je suis donc cette nouvelle voie sereinement. J'ai aimé ces grands romans mais vous ne pouvez vous contenter d'écrire de tels livres. Il faut qu'ils soient aussi parfaits que possible, et bien sûr, vous ne parvenez jamais à les rendre aussi parfaits que vous voulez. Ensuite, vous devez donner le meilleur de vous-même pour articuler tout cela.
Le personnage de Pilgrim possède le pouvoir de traverser l'Histoire en se réincarnant. Considérez-vous pour autant
Pilgrim comme un roman fantastique?
Je n'aime pas les catégories. Je n'écris pas une "sorte" de roman. Que les professeurs décident que cela appartient à telle ou telle catégorie, c'est leur privilège. Quant à moi, je ne pense pas être un écrivain d'un genre ou d'un autre.
Quelle dimension supplémentaire la fiction apporte-t-elle à l'Histoire?

J'aime l'Histoire, j'aime la lire mais je ne peux y arriver lorsqu'elle se contente d'énoncer une série de dates et de noms. Les meilleurs livres d'Histoire sont écrits comme des romans. Les personnes sont faites pour être vivantes et vous apprenez beaucoup sur l'époque lorsque vous considérez attentivement les gens qui ont vécu en ce temps-là.
La meilleure façon de raconter la construction de Versailles par exemple, est de prendre en compte l'histoire des individus. Pourquoi Versailles? À cause du désir du roi de posséder la grandeur, d'avoir assez de place pour tous les personnages de sa cour. Lorsque vous comprenez cela, vous savez pourquoi cette pièce d'architecture est telle qu'elle est. Vous saisissez pourquoi c'est arrivé à ce moment-là. Si Louis XIV n'avait pas dit "après nous le déluge", il ne s'agirait pas de la même expérience humaine. C'est merveilleux de pouvoir penser à ce moment précis. Si l'Histoire ne parvenait pas à prendre cela en compte, les personnes resteraient de simples corps portant des vêtements. Il faut se poser toutes les questions : qui est impliqué? De qui le souverain a-t-il peur? Qui a peur de lui? Comment est-il parvenu au pouvoir? Où a-t-il gagné tout cet argent? Combien de femmes étaient là? Combien d'enfants? Quelle a été son attitude envers le dauphin, envers les prétendants, envers le Duc d'Orléans? C'est l'histoire de toute une société, d'une nation. C'est pourquoi Pilgrim est raconté de cette façon, à travers la vie de personnages qui appartiennent à l'Histoire.
Pilgrim dit :
"Je suis un voyageur. Je me rendais quelque part, mais on m'a privé de ma destination." Représente-t-il pour vous la figure de l'écrivain?
Pilgrim ne choisit pas de raconter l'histoire de Leonard de Vinci, celle d'Oscar Wilde ou de Rodin pour prouver qu'il connaît ces gens-là. Il veut que chacun d'entre nous comprenne de quoi les instants qu'il a vécus ont été faits et pourquoi ils ne pourront être répétés. Trop d'écrivains, de créateurs, d'artistes de toutes sortes sont confrontés à un même mur. On leur dit : "avez-vous une autre jolie histoire à nous raconter?" "Attendez une minute. Je vous dis quelque chose et vous n'y prêtez pas attention. Vous n'y croyez pas." Si Pilgrim est un écrivain, il est un écrivain triste, car il sait que les gens n'écoutent pas. Mon travail consiste à accomplir pour lui ce qu'il ne peut réussir à faire seul. Je dois présenter à nouveau sa vie. Dans un autre de mes romans, Le Chasseur de Têtes, j'utilise un certain nombre de personnages littéraires, comme Kurtz, Emma Bovary ou Anna Karénine. Conrad, Flaubert et Tolstoï ont écrit ces chefs-d'oeuvre et nous devrions y prêter plus attention. Pourtant, nous continuons d'exploiter les gens comme il est décrit dans Au Coeur des Ténèbres. Et les femmes qui ressemblent à Emma Bovary refusent de comprendre que la vie n'est pas une affaire de surface. Ce n'est pas uniquement une histoire d'amour ou une affaire d'argent. Ces grands personnages ne sont pas assez pris en considération. Les gens lisent puis disent : "c'est merveilleux, que vais-je lire maintenant?" Comme si c'était juste de bons livres, mais ce sont de grands livres. Ils forment une partie de l'univers, de l'humanité, de chacun d'entre nous.
Dans vos romans, le regard de l'enfant apparaît souvent comme contrepoint à la folie qui ronge l'adulte. Ce point de vue est-il totalement absent de
Pilgrim?
Il y a bien un enfant dans Pilgrim mais cette fois, il est resté en moi. Le merveilleux pouvoir que possède l'enfant, c'est de considérer que tout est neuf. Il voit comme s'il voyait tout pour la première fois. S'il s'agit d'une pierre par exemple, il dit : "Oh regarde!". Lorsque vous devenez plus vieux, vous gardez la pierre hors de votre chemin et vous ne la regardez plus. Elles sont une des plus belles merveilles de ce monde pourtant, une part de ce dont nous sommes faits. Et vous pouvez dire la même chose des arbres, des oiseaux, du ciel. Beaucoup de personnages dans mes livres, et c'est délibéré de ma part, voient les choses pour la première fois.
Pilgrim veut montrer qu'il y a un danger à dévoiler sa perception des choses. Les gens profitent alors de vous. Ils profitent toujours de l'innocence. Un enfant qui vous montre ses mains fermées peut vous faire croire qu'il y tient un papillon. Pilgrim agit de cette façon. Comme il le dit, vous devez laisser votre imagination libre. Elle est ce papillon. Mais ce dernier n'existe pas. Il vit uniquement dans votre imagination. Voilà ce qu'est la fiction, l'écriture, l'art. Toute création est quelque chose qui est seulement là si vous faites l'effort de le voir, si vous l'imaginez.
Vos personnages comportent deux faces, deux identités. La schizophrénie rentre_t_elle dans le fonctionnement de tout être humain?

Pardonnez-moi, mais ce n'est pas mon interprétation de la schizophrénie. La schizophrénie, comme je l'entends, n'implique pas une personnalité à deux faces, ou quelqu'un portant quelqu'un d'autre en lui. Les schizophrènes évoluent dans un autre monde, c'est pourquoi ils ne peuvent se connecter au nôtre. Eux ne vivent pas dans un univers préfabriqué. Ils ont leur concept de la réalité. Les personnages de mes livres appréhendent le réel comme il est. Quant à nous, nous vivons dans une confortable vision préfabriquée du réel. Je ne veux pas voir les crottes de chiens sur le trottoir donc elles n'existent pas. Elles ne sont pas une part de ma réalité. Les schizophrènes vous voient comme vous êtes. Lorsqu'ils vous disent : "je vous connais, je vous ai déjà vu quelque part", vous leur dites : "oh non, vous vous trompez." Mais ils ont raison. C'est pour cela qu'ils deviennent fous, parce que personne ne veut admettre que leur réalité est une réalité. À l'inverse, nous portons de beaux vêtements, nous sommes assis dans cette pièce qui n'est ni trop chaude, ni trop froide. Nous nous complaisons dans une réalité confortable. Si les schizophrènes ne peuvent se sentir bien, c'est parce que la réalité est trop réelle. C'est pourquoi on dit qu'ils ont deux personnalités, mais ce n'est pas vrai. Nous avons deux personnalités. Il y a ce que nous décidons de montrer et ce que nous cachons.

Pilgrim
Timothy Findley
Traduit de l'anglais (Canada) par Isabelle Maillet
Le Serpent à plumes
504 pages, 139 FF

 Pilgrim de Timothy  Findley

 

 

 

 

pub

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

Benoît Broyart

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos