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Dominique Fabre
Chronique auteur
Bouger les bras


Dominique Fabre



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Comme tout le monde j'aide un peu mon fils pour ses devoirs, mais ce coup-ci c'est du sérieux, c'est les fractions. J'ai beau essayer d'y couper, rien à faire ! Il ouvre tous ses livres, il prépare ses cahiers, téléphone à un copain pour être sûr de la page, et là je me rends compte que bon, décidément, pas moyen d'y échapper. Il va seulement danser un peu devant la glace de la salle de bains, cinq minutes il me dit, la tektonik il adore ça. On m'a dit qu'elle venait des petits ados de la banlieue ouest, et qu'elle gagne du terrain. Je les vois qui dansent aussi du côté de Reuilly-Diderot, et même sur les marches de la gare Saint-Lazare. En tout cas il a l'air de préférer nettement aux fractions, moi je soupire, c'est qu'il fait grand beau dehors.

On a un vrai été indien à Paris. En plus, malgré les bouchons sur les Maréchaux, j'entends des oiseaux gazouiller, je me demande bien où ils sont ? Je ne peux pas résister moi non plus, je veux en avoir le coeur net, je sors dix minutes je reviens, je lui dis. Be ready !

La lumière tombe à l'oblique, de derrière les tours de la porte d'Ivry et de Choisy. C'est comme si elle chantait quand elle fait ça. Mais qu'est-ce qu'elle chante ? On voudrait qu'elle annonce quelque chose de beau, sauf qu'on n'a pas le mode d'emploi. On a rarement le mode d'emploi. Comme d'habitude je n'ai pas repéré les oiseaux en bas de chez moi, ils se cachent quelque part entre les baraquements pour les travaux de l'Opac. J'ai marché, plus loin que l'avenue d'Italie, après la rue du Tage, la rue de la Vistule, c'est des jolies maisons par là-bas, les clochards du square en face de la clinique des Peupliers pour les chimios en hôpital de jour étaient hilares, dans la lumière douce qui tombait. Je n'ai pas osé les rejoindre pour leur demander pourquoi. J'aurais pu marcher des heures, sans les fractions. Encore combien de belles journées de ce genre-là on allait avoir cette année ? Et en somme combien d'années ? Ça m'a bien pris la tête. Quand je suis revenu, mon fiston m'a expliqué ce que je devais lui expliquer. Genre : deux tiers plus cinq septièmes, s'il trouvait juste, ça lui ferait combien d'argent de poche à la fin du mois ? Bref, au boulot ! Pas moyen d'y échapper.

C'est vrai que tous les gens sont de retour, par chez moi. Chaque jour dans le bus PC2 nous nous cernons les uns les autres, et pour qu'on ne soit pas gênés, on nous refile plein de gratuits, soir et matin. C'est effrayant tout ce qu'on lit à cause de la Ratp ! les sondages sont très très favorables à notre président survolté. Un soir de la semaine dernière, trois pages entières sur Amélie Nothomb. Elle a l'air bien sympa et elle aura peut-être le prix Goncourt dans un mois. Mais quelques soirs après, trois pages entières sur Brice Hortefeux, le grand copain du président, qui n'a pas l'air trop bien j'ai trouvé. Allez vous y retrouver avec ça ! les matches de rugby, stop ou encore ? Etes-vous content-content ou très content ? Et dans le métro c'est pareil. Etions-nous moins dociles avant, ou alors quoi ?
Par chance, les mômes ne lisent pas encore les gratuits. Ils dansent la tektonik, ils se disputent sur le trottoir, ils tapent dans des ballons, ils égarent leurs affaires, ils n'en ont rien à cirer. On a l'espoir qu'on peut dans certaines circonstances. Les enfants sont un espoir pour dans longtemps, bien flou, juste un peu trop éloigné. Dans sa lettre aux éducateurs Nicolas Sarkozy explique qu'on n'a même plus le temps de réfléchir au sens du mot éduquer, tellement ça craint. Il faut agir et voilà tout. Penser après ? Les enfants seraient donc devenus nos ennemis ? D'abord les enfants sans papiers. Ceux d'Alsace dont l'inspection académique voulait la liste - ha bon, une maladresse ? Et puis, les mômes qu'on soumettrait à des tests Adn pour le regroupement familial. L'orphelin adopté ou l'enfant seulement recueilli par sa famille suite à la mort de ses parents ne pourraient donc pas venir ? Il faudrait les abandonner de nouveau pour avoir sa place ici? Et la jeune Chinoise sans papiers qui s'est défenestrée dans le 10e arrondissement : notre été indien. Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux, on dirait deux vieux gosses de riches bien hypocrites, le genre qui ne supporte pas de partager la cour pendant les récréations. Et Rachida Dati, pour caution morale solidaire ? Même pas honte, Rachida ? Je ne sais pas. En tout cas c'est à gerber.

Mais bon, avec ce beau soleil de fin d'été, les gens s'allongent partout sur les berges de la Seine. Ils gardent leur maillot de bain et plient soigneusement leur costume pour le remettre nickel à la fin de la pause déjeuner. Ils surveillent leur bronzage. Ils se baladent avec acharnement tous les week-ends. Est-ce pour continuer à croire que tout va comme ça peut, ni mieux ni pire, comme avant ? Ou c'est peut-être seulement pour le beau temps qui va bientôt s'en aller. Parfois, le monde hésite encore à redevenir sérieux. Il est comme mon fiston, qui préfère la tektonik aux fractions non rémunérées. Je ne peux pas lui donner tort, évidemment.

Elle s'appelait Anne Thébaud. Elle écrivait des belles critiques de livres dans La Quinzaine littéraire. Elle avait publié un récit, Reliquaire, aux éditions Maurice Nadeau. C'est un beau livre, dangereux, difficile, elle est tout entière dedans. Ou du moins je la vois comme ça. Elle s'est jetée dans la Seine, victime d'une dépression dont elle n'arrivait pas à se débarrasser. Elle était intelligente et très sensible, elle avait du mal avec la vie, elle était très fidèle en amitié. Elle avait 41 ans. J'espère qu'elle ne sera pas oubliée.

Dominique Fabre

   

Revue n° 087
(Octobre 2007).

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