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Dominique Fabre
Chronique auteur
Aimer les arbres


Dominique Fabre



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Mon voisin le jardinier a remis de l'ordre dans ses idées. Je l'ai vu triste et soucieux ces derniers mois d'hiver mais là, avec le beau temps, il a tout taillé dans son jardin au-dessus de l'ancien chemin de fer. En prime il s'est fait couper les cheveux ! Depuis quelques jours, il retourne veiller au carrefour et il regarde son lopin avec un air sérieux et très entreprenant sous sa belle crinière blanche. Je ne sais pas ce qu'il nous réserve comme plantations mais ça me fait plaisir de le revoir dans cet état. La vie on est toujours comme entre deux rechutes, finalement. Et en plus du beau temps, on a aussi des oiseaux dans les arbres. Je les entends en prenant le PC2, à sept heures et demie du matin.

Je suis content jusqu'à huit heures, et le soir aussi, parfois. Ça compense assez l'entre-deux, de temps en temps. J'aime quand le monde sait vous donner l'envie de le regarder en face. Genre : ils sont venus tailler le grand peuplier qui faisait de l'ombre chez moi, harnachés comme des alpinistes, en se marrant. Sur les platanes géants en face du foyer pour les travailleurs migrants du boulevard, j'ai vu déjà deux, trois bourgeons. Les gens regardent parfois les platanes, incrédules, est-ce que ça va tenir comme ça, est-ce que c'est parti pour de bon ? Aimer les arbres.

Dans le quartier on a fêté récemment le nouvel an chinois, on a eu partout des pétards, des embouteillages, et des petits cadeaux chez les commerçants. Un copain est passé dormir à la maison et pendant les deux jours que ça a duré il n'a pas arrêté de sursauter, à cause des dragons explosifs et des feux de Bengale tournants sur la dalle des Olympiades. Et bientôt ce sera le nouvel an des Hindous. Pour fêter cette nouvelle année-là il faut se déplacer du côté de Strasbourg Saint-Denis, mais elle vaut vraiment la peine. Déjà les gens y semblent moins portés sur les pétards ; les femmes sont magnifiques avec tous leurs bijoux, leurs pierres plus ou moins précieuses, leurs saris de cérémonie. Ils défilent en rouge magenta, bleu cobalt et jaune safran, après qu'ils se sont retrouvés à l'entrée des passages de Strasbourg Saint-Denis. Une belle petite communauté.

Mais si on a loupé le nouvel an des Chinois, celui des Indiens, et si on ne s'est pas bien amusé le soir du 31 décembre, on peut toujours venir se balader par ici et regarder les arbres qui se la jouent, et le soleil quand il se met aussi de la partie. Alors, en général, les choses vont mieux. Juste à côté de mon immeuble, derrière le foyer d'urgence, un arbre tout blanc en fleurs nous arrête tous un peu quand on sort du Géant et qu'on longe les grilles de la petite ceinture. J'étais persuadé que c'est un cerisier du Japon sauf que non. C'est un mirabellier dont les fruits ne sont même pas défendus. Il est trop loin derrière les grilles, on ne pourra pas les attraper pour les manger cet été. Enfin, tout ça pour dire que l'année commence au printemps, dans mon calendrier à moi, quand les arbres le décident et les oiseaux dedans.
En ce moment beaucoup de gens déménagent par ici. Chez moi c'est une zone avec beaucoup de trafic. Ce n'est pas facile d'habiter quelque part quand on ne reste que quelques mois, en attendant mieux. On a à peine le temps de connaître les magasins, les cafés, de repérer les voisins sympas et de se mettre à fantasmer sur les jolies femmes du coin que hop, on doit continuer sa route vers un autre endroit, pour une mutation, quelques euros en plus, quelques mètres carrés, (enfin, parfois), ou bien c'est une union qui casse, et souvent par ici un pays qui vous a chassé. À chaque fois que des gens partent ou arrivent dans ce groupement de l'Opac ma voisine marocaine s'installe à sa fenêtre pour regarder le spectacle en fumant. Elle fait coucou aux gens, les nouveaux arrivants, ceux presque repartis, même aux déménageurs (en général ils n'ont pas trop de temps pour lui répondre à cause des problèmes de stationnement gênant).

Ça m'épate toujours autant : dès que les gens déposent des trucs sur le trottoir, sans même avoir appelé les encombrants, les fourgonnettes arrivent et cinq minutes après, la place est nette. Rien n'aura été laissé des machines qui ne marchent plus, des meubles et des jouets cassés, des vieux écrans d'ordinateur, des trucs dont on ne peut même plus dire le nom. Tout devait disparaître et tout sera récupéré, presque en même temps. Très vite il n'y a plus que des sommiers trop sales. Ils restent à pourrir là sur les trottoirs. Plus bas, sur le boulevard des Maréchaux, à la porte de Vitry, un type en a entassé plusieurs sous le pont. Il n'a plus d'âge. Il vit entouré par des dizaines de pigeons qui lui dorment dessus (et oui : le reste aussi). Mes mômes et moi on le regarde à chaque fois qu'on prend le bus des Maréchaux. Il ne veut plus bouger d'ici il paraît. Juste en face de son agonie, c'est le car wash Titus où on allait, du temps qu'ils étaient petits et qu'on s'amusait à rester dans la voiture pendant le lavage, sous les gros rouleaux blancs qui tournent à peu près sans bruit.

Au fait ! Je pars aux États-Unis ! Je vais faire tout un périple entre moins 7 et moins quatorze degrés (sous abri) de New York à Seattle. L'Amérique j'y ai habité quelque temps jeune homme mais dans la zone où il fait toujours trente degrés au bas mot. Je vais sans doute pas retrouver de souvenirs, j'aurai trop froid. Alors hier je me suis acheté une doudoune chez un soldeur à Belleville, il faisait bien chaud sous les sophoras, j'ai fait provision de mon boulevard préféré avant de partir de chez moi. Je serai de retour avec les premières feuilles, ça me fera bien plaisir de vous retrouver.

Dominique Fabre

   

Revue n° 091
(mars 2008).

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