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Dominique Fabre
Chronique auteur
Des vies meilleures


Dominique Fabre



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Dans le jardin de la petite ceinture où les trains ne passent jamais, c'est devenu la forêt vierge ces dernières semaines. Les framboises mûrissent pour rien, les potirons pourrissent, les haricots (?) sont montés en graine, les rhubarbes aplaties à même le sol à cause de tous les gros orages qu'on a eus. Les roses fleurissent mais elles sont abîmées d'être derrière les grilles et de ne servir à rien. Plus aucune n'est offerte aux passantes comme les années d'avant. La dernière fois que je l'ai vu, il y a deux bonnes semaines, mon voisin le jardinier portait de grosses lunettes noires. Je n'ai pas fait le rapport tout de suite, tellement dans ce petit quartier de la rue du Château des Rentiers, il fait partie de nos vies.

Depuis quelque temps il ne se rapproche plus des femmes pour leur dire qu'elles sont belles et leur offrir ses fleurs ! Il ne va plus pouvoir s'occuper du jardin de la petite ceinture, parce qu'il n'y voit plus rien. Une mauvaise cataracte. Il évite le plein jour, il ne voit plus ce qu'il fait. Vraiment, pas mal de gens auraient mérité des vies meilleures, je ne peux pas m'empêcher de me dire ça de temps en temps. Je ne vois plus l'Africaine qui vit dans le photomaton du couloir du métro porte d'Ivry. Pas mal des Roumains de l'avenue ont disparu. Mendiants sans bras, sans dents, estropiés de nulle part, sans rien du tout. Mal nés.

En tout cas dans mon immeuble de la rue du Château des Rentiers on est tous remontés comme des réveils en ce moment. Depuis trois mois on se demandait tous s'ils ne se trompaient pas d'adresse en nous envoyant nos factures du loyer ? Une dame vietnamienne du cinquième étage a pris notre destinée en main, avec sa calculette et son sens inné de l'organisation. On a fait une pétition plus une réunion de voisins dans une des cours entre deux bâtiments, près des poubelles jaunes, vertes et bleues (nous avons trois sortes de poubelles). On aurait pu imaginer d'autres raisons de se retrouver, et là encore on aurait pu avoir des vies meilleures, vrai : certains d'entre nous n'oseraient même pas l'imaginer. Ce soir-là, fort de cette constatation, on a bu l'apéro à la maison fenêtres ouvertes, le chantier de la rue était arrêté. En ce moment des Komatsu creusent l'asphalte. Du coup la jolie voisine d'en face qui aime bien se faire mater par les numéros pairs de la rue du Château des Rentiers se promène moins souvent nue, entre sa chambre et sa cuisine, d'où elle revient nous voir avec une pomme ou un verre d'eau. Six heures du soir et aucun bruit ! Comme quoi on a aussi des vies parfaites, ou des journées, ou des quarts d'heure, ou peut-être des instants, enfin, je ne sais pas bien.

On a un peu sympathisé, le gardien et moi. Je l'aperçois souvent au Café Pourpre, je regarde toujours vers les comptoirs même si je ne vais pas trop dans les cafés. Un vendredi soir, en revenant du travail, on a un peu parlé, il allait voir AC/DC au stade de France. AC/DC, le vrai ? celui d'Angus en bermudas ? Exactement. Il a tenu à me montrer son album de photos, on a quitté le café pour sa loge. Il fait partie des fans à cent pour cent, qui ont des vies parfaites du genre une fois par an (lui au moins deux car il est aussi fan de Johnny Hallyday). Son premier concert datait de 1979, il avait aussi des autographes sur des serviettes de table, des tickets de métro, des vieux papiers. Ce qui m'a le plus ému c'était sa photo à 19 ans, aux côtés de quel Brian rocker Truc-Machin ? Son premier concert au Bourget, avec ses cheveux noirs bouclés et une bière à la main. On se ressemble souvent par le passé (Je ne pense pas à Angus Young en disant ça, mais au gardien). Chez lui, sa petite fille métisse aux cheveux bouclés dans son parc et sa femme africaine qui regardait la télé. Papa revient, oui, attends. Au stade de France, c'était complet.

Il connaît très bien le quartier. Il m'a parlé d'Ivry. Il a une façon de dire le nom des rues qui est pleine de souvenirs, de joie et d'espoirs déçus. Je me suis baladé derrière le boulevard périphérique en suivant ses indications, j'ai vu les maisons borgnes, la zone n'est pas tout à fait nettoyée par ici. Les gens habitent d'improbables bicoques, les fils électriques pendouillent entre les deux trottoirs. Les jardins sont minuscules, comme s'ils avaient été interdits et qu'on les cultivait en cachette. La zone on peut s'y croire à l'abri des autres, du temps qui passe, et des mauvais coups d'une vie. On croise souvent des gens d'un monde qui n'existe plus et parfois même, on en fait peut-être partie ! Puis, on regarde vers les tours de la porte et sa montre. Déjà ? Ça m'a bien plu, de me balader dans Ivry. J'aurai beaucoup marché pour rien dans la banlieue, et grâce à ces pas perdus, j'aurai eu beaucoup de jours, d'heure ou deux de bonheur complet, sans aucun besoin de le raconter, de le partager, juste l'envie d'avancer de-ci de-là, et pour rien d'important.

Au fait, bonjour la claque aux élections ! Mon pote m'appelle tout énervé. D'après lui dans les quartiers bobos de Paris les listes écologistes ont fait 33, les socialistes 12, les communistes 3 ! Oh, vrai ? Bien sûr que c'est vrai ! À son avis c'est même pour ça qu'on a des expos sur la faune, la flore et les bestioles organisées à prix d'or par la mairie de Paris ! Le maire a peur de se faire distancer ! La prochaine fois j'te jure les bobos voteront pour Marie-Antoinette ! Marie qui ? Non, tu crois ? Tu vas bien à part ça ? Ben oui, ça va. À part ça, plutôt bien. Surtout qu'en fait, elles sont presque là les vacances ! À nous les jolies vagues ! On va bientôt presque tout oublier. On ira se rouler dedans sans penser à rien. Le temps finit toujours par nous rattraper, je sais bien. En attendant je vous embrasse, et bon été !

Dominique Fabre

   

Revue n° 105
(Juillet-Août 2009).

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