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De quelques emplois de la première personne, et de ses vertus coercitives.

À Bordeaux donc voilà le tram. Il est maintenant loisible de s'asseoir dans une station rutilante et de laisser venir à soi la grosse machine presque silencieuse. Lorsqu'elle se rapproche au ralenti, certains remarquent alors peut-être un jovial haïku sur ses flancs : " Tzzziut avec la tickarte/ je monte je valide/ swiiift avec le pass ". Tant de technologie, tant de civilisation, et puis tziiiut, et puis swiiift. Il y a là matière à songerie.
Toujours à Bordeaux, circule dans les cartables une feuille frappée du sceau de la mairie, et qui porte en titre Charte de vie : le temps du repas en école élémentaire.

Impossible de tout citer, ladite charte compte quand même une trentaine d'items. Gardons plutôt le meilleur : " je prends soin de choisir mes compagnons avant l'entrée dans le restaurant ", " je me sers de tout sans oublier le pain (maximum deux morceaux au départ) ", " je goûte à tout, la valeur d'une cuillerée à café au moins ", " je parle sans élever la voix et uniquement aux enfants de ma table ", " je me ressers si je le souhaite, mais un deuxième dessert ne me sera accordé que si j'ai terminé mon assiette ". Et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'en corps gras sonne l'heure de la délivrance1 : " Et si je respecte toutes ces règles de vie, je devrais passer un agréable moment ".
Appréciez la saveur du conditionnel. Goûtez la précision comptable (deux morceaux ! une cuillère !). Vous reprendrez bien un peu de discipline ? Mastiquez avec application le je, surtout : comme le tram, la cantine énonce sa Loi à la première personne. Le pronom, diraient les linguistes en leur jargon, est ici a-référentiel entendre par là qu'il ne renvoie à personne en particulier, mais qu'il peut être aisément investi, puisqu'on est tous susceptibles de psalmodier je. C'est donc une sorte de vêtement seyant qu'il s'agit d'enfiler, une fiction à laquelle nous devons prêter nos formes complaisantes. C'est l'incipit obligé des punitions (je ne parle pas à mon voisin), comme l'accroche de nombreux slogans publicitaires (Avec Carrefour, je positive !).
Rien d'exceptionnel, alors ? Si, quand même, un peu. Ce que signalent nos nouveaux règlements, c'est qu'en République Démocratique Avancée les manières brutales ne sont plus de mise. " Je goûte à tout ", et non pas Goûter à tout ou Goûte à tout... Délicatement duplice, le présent semble se borner à décrire, alors que sa valeur réelle est injonctive ; quant à la première personne, sous ses airs d'amicale proximité, elle n'a d'autre but que de frapper d'impossibilité toute transgression. Car comment m'opposerais-je à ce que je suis censé penser ? L'interdit ne s'assume plus comme étant le fait d'une instance extérieure, il se veut d'emblée intériorisé. Il fait corps avec le sujet, il lui colle à la peau. Indéniable progrès, qu'il faut décliner à l'envi. " Clic-clac, je mets mes menottes " : rendons le sourire aux usagers renfrognés des fourgons. Et rédigeons aussi une très générale Charte du citoyen, qu'on prendra soin d'afficher dans tous les lieux publics :
Je prends le travail qu'on me propose et j'en profite pour faire la charité. J'ai envie d'agir et de m'impliquer dans la vie associative. Je fuis les extrémismes comme je condamne les actes terroristes. Je voyage intelligent et je m'abreuve aux sources de Culture. Je ne fume plus, et les seules drogues que j'absorbe me sont prescrites.
Et si je respecte toutes ces règles de vie, je devrais passer un agréable moment.

1Délivrance d'ailleurs toute provisoire, puisqu'un peu plus bas s'égrène la liste des sanctions réservées aux apprentis délinquants : ceux qui manquent aux " règles de savoir-vivre " encourent l'envoi d'une " lettre d'avertissement ", la " mise en jeu de la responsabilité civile des parents ", l'exclusion " temporaire ou définitive du restaurant scolaire". Qui dit mieux ?

Gilles Magniont

   

Revue n° 050
(Février 2004).

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