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Le proverbe a menti : ce n'est pas à Rome que mènent tous les chemins.

Consacrant sa causerie télévisée au thème de la transmission, Franz-Olivier Giesbert réunissait diverses têtes pensantes. Et ce qui devait arriver arriva, les cervelles firent des étincelles. " Les enfants, il faut qu'ils lisent " (Michel Tournier), " lorsqu'on écrit, on s'adresse à l'enfant qui est dans le lecteur " (Elie Wiesel), " les fous et les enfants s'entendent très bien " (Wiesel, décidément en forme), etc. Mais trêve de sarcasmes : c'est envisager les choses par le détail, et extraire des répliques isolées ; il est permis d'avoir une vue plus large, et d'envisager les grandes " masses " de l'entretien, comment celles-ci s'enchaînent, et quelle dynamique en ressort.

Reprenons. Giesbert lance Wiesel sur la mémoire des camps, rien que de très normal, il s'agit de parler de transmission. Puis il passe la balle à Ismaïl Kadaré et Marcel Gachet, à charge pour le dissident et pour l'intellectuel d'évoquer la mémoire du communisme orientation discutable du débat (c'est rejeter de fait le communisme dans le passé, c'est finement l'assimiler au nazisme), mais qui préserve une certaine logique thématique. Vient alors le tour du psychanalyste Malek Chebel, auteur du Kama-Sutra arabe. Là, on comprend moins quel lien fort unit Kama-Sutra et transmission. Transmettre quoi ? Enseigner des figures ? Ce qui est certain, c'est que le visage de l'animateur s'éclaire. Il gigote sur sa chaise, et d'une interrogation goguenarde, cède ainsi la parole au représentant d'un " Islam éclairé " : " Vous avez des gardes du corps ? Ça va pas plaire aux barbus ". Nous y voilà donc, l'émission peut vraiment commencer. Barbus-fanatisme-fondamentalisme, un interminable rodéo s'engage. Chebel y tient très bien son rôle. Bonne bouille d'immigration positive, il ne cesse d'offrir les preuves de son humanité (" vous voyez, je suis très doux ") comme de sa conscience critique (les terroristes sont des " peine-à-jouir ", des " coincés ", des " psycho-rigides "). Mais la patte n'est pas encore assez blanche, et Wiesel reviendra faire un tour pour la forme : " je suis content que vous disiez ça, en tant que musulman vous devez le dire ", " avouez quand même que vous faites partie d'une minorité dans l'Islam ". Tant d'efforts pour rien : on compatit pour notre jovial psychanalyste.
Bien sûr, par paliers successifs (Les Mille et une Nuits, les livres d'enfants, Michel Tournier), ils revinrent au sujet annoncé. Mais assez rapidement, comme contrits par le cahier des charges, comme pour la forme, puisqu'on avait réglé le fond. Et pourquoi s'en offusquer ? Ce qui faisait le coeur du débat est devenu le passage obligé de nos conversations. Quand on s'interroge pour les élections, quand on rentre de vacances, quand on attend le tajine, quand on ne sait plus trop quoi dire. Ou quand on veut faire parler d'un livre : ainsi Christian Bourgois vient-il de rééditer, pour ouvrir sa nouvelle collection " Titres ", la tragédie de Voltaire Mahomet le prophète. Une collection de poche qui, curieusement, ne comporte pas d'autre oeuvre classique au programme des parutions et celle-ci s'imposait-elle tant d'un point de vue littéraire, quand on sait Voltaire aussi brillant tragédien que fin poète... Mais n'allez pas penser à mal. D'ailleurs, pour vous en dissuader, on reproduit en quatrième de couverture le jugement apaisant de Pierre Larousse : " En attaquant le fanatisme musulman, il est bien entendu que Voltaire a voulu prendre à partie tous les fanatismes ". Bien entendu : en quelque sorte, le fanatisme est ici le thème du débat.

Gilles Magniont

   

Revue n° 074
(Juin 2006).

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