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Égaré oublié
Michel Lebrun, grand pape du polar




par Alfred Eibel



Tous nos
égarés oubliés

Une centaine de livres publiés dont quelques joyaux comme Autoroute : cet homme orchestre du roman policier a vadrouillé dans les eaux troubles de la réalité quotidienne avec une irréprochable élégance.

Le roman policier, le roman noir sont-ils conçus pour durer et, soyons optimistes, ont-ils une chance de braver l'épreuve du temps? À lire les romans français des Presses de la Cité, du Fleuve noir dans leurs multiples collections des années 1950-1960, on découvre dans un fatras de publications des auteurs surprenants. L'un des meilleurs de cette époque glorieuse est sans conteste Michel Lebrun (1930-1996) écrivain doué, gourmand, gourmet, convivial, érudit, oulipopien (d'OuLiPopo : Ouvroir de Littérature Policière Potentielle), grammairien, traducteur, romancier, scénariste, essayiste, conférencier, directeur de revue, homme orchestre du polar ou plus prosaïquement un homme qui a vendu son âme au polar.

Michel Lebrun est représentatif d'une époque où le roman populaire n'avait pas encore emprunté la voie de la sophistication. On écrivait vite, sur commande, parfois ce qui vous passait par la tête. Il fallait fournir de la copie à l'éditeur, aller de l'avant, on travaillait à la chaîne. Il est vrai que de cette cadence infernale ne sont pas sortis que des chefs-d'oeuvre. On a eu droit à un nombre non négligeable de romans bâclés, prix à payer pour réussir quelques romans de qualité. Sur la centaine de bouquins publiés par Michel Lebrun quelques-uns méritent l'oubli. Leur auteur était fort conscient de ce qu'il faisait et savait parfaitement retrouver ses petits.
Nourri auprès des grands écrivains américains d'avant-guerre (Dashiell Hammet, Horace McCoy, William Faulkner, Erskine Caldwell, Ernest Hemingway, John Steinbeck, John Dos Passos), Lebrun n'oubliait pas son jardin secret : Marcel Aymé, Paul Léautaud, Céline furent longtemps ses auteurs de chevet, au même titre que le Journal de Samuel Pepys ou Le Gala des vaches d'Albert Paraz. Lebrun disait que pour raconter une bonne histoire policière il fallait à tout prix éviter de faire de la "littérature". Cette discipline qu'il s'était imposée assure la pérennité de ses meilleurs livres. Il savait comment ajuster un roman pour qu'il fonctionne le mieux possible auprès du lecteur. Il scrutait l'époque comme on scrute les marées. Lorsqu'il obtient en 1956 le Prix de la littérature policière pour Pleins feux sur Sylvie (réédité chez J'ai Lu en 1984), il venait de décrocher sa première timbale. Ce roman a vieilli dans son intrigue. En même temps, il fournit une idée assez juste quoique typée d'un certain cinéma de catégorie B avec des metteurs en scène qui n'ont pas les moyens de leurs ambitions et des starlettes sans dons réels rêvant de mener une grande vie.
L'Occupation et l'après-guerre ont été traversées par des trafics en tout genre. Dans ce climat de grand désordre le faussaire hollandais Hans van Mergeren, auteur de faux Vermeer, fut l'objet d'un procès retentissant qui dura de 1949 à 1956. On peut supposer que Michel Lebrun s'est inspiré de cet épisode pour son roman Reproduction interdite de 1955 (rééd. Presses de la cité, 1971) situé dans le monde des faussaires. Roman bien rythmé, on en dira autant de Caveau de famille à vrai dire son tout premier livre paru en 1953 (rééd. J'ai lu, 1986). Étrange histoire au cours de laquelle un homme découvre à travers un livre oublié une erreur judiciaire. On aurait tort d'imaginer que les romans de Michel Lebrun sont comme détachés de sa personne. Par exemple, Les Ogres publié dans la collection Un Mystère en 1971 (Presses de la Cité) touche à ses fibres les plus secrètes. Dans le genre oulipopien Noirs dess(e)ins est une réussite. La lecture assidue de l'Ulysse de James Joyce n'est pas étrangère à sa conception.
Homme de cinéma avec huit romans portés à l'écran et vingt-quatre collaborations aux scénarios de films entre 1959 et 1986, Michel Lebrun a pu observer un milieu dont on retrouve les traces dans Hollywood Confidentiel (Collection Un Mystère, 1970), Le Rendez-vous de Cannes (Jean-Claude Lattès, 1986) document précieux sur une époque du cinéma disparue. La Caravane passe (Un Mystère, 1958) indispensable pour connaître les rivalités entre coureurs cyclistes du Tour de France de cette époque. L'Auvergnat (J'ai lu, 1966) est un sommet dans l'oeuvre de Lebrun avec En attendant l'été (J'ai lu, 1986) qui aborde le problème des sectes bien avant qu'elles ne fassent la Une et les manchettes. Deux très ambitieux romans Autoroute (Rivages, 1993) et Le Géant (Rivages, 1996) clôturent l'oeuvre du romancier. Le premier exprime à travers des actions parallèles les dangers de la route, ses abominations. Le second annonce les dangers inhérents aux supermarchés, ses codes, ses folies et les menaces venues de l'extérieur. La réédition en 1996 dans la Série noire d'un roman atypique de 1982 Loubard et Pécuchet montre une écriture très actuelle. Enfin Rue de la soif (Seghers, 1993) est la première tranche d'une autobiographie qui devait en comporter plusieurs. C'est une traversée d'un Paris alcoolisé et peut être également un manuel du parfait soiffard.
C'est dans les notes et commentaires des cinq premiers tomes de l'Almanach du crime (Guénaud, 1980, Veyrier 1982, La Butte aux cailles 1983 et 1984) que Michel Lebrun se montre le digne élève du Paul Léautaud du Théâtre de Maurice Boissard. Incisif, corrosif, vitesse de l'écriture, lazzis en nombre, ces notes qui ne dépassent guère quelques lignes sont un modèle du genre. Les nécessités de l'existence, l'engrenage du gagne-pain, un certain désenchantement ont aiguillé l'écrivain Lebrun vers le seul polar. Car s'il fut friand du genre, il l'était tout autant du roman populaire dans ses meilleurs manifestations. Pour sentir les années 1950 et 1960, il est irremplaçable. Ses romans possèdent un charme évident. Ajoutons la véracité des récits, les traits d'humour et ce qui le dépeint en entier, une élégance irréprochable.

Alfred Eibel

   

Revue n° 029
(janvier-mars 2000).


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