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Égaré oublié
Le premier témoin




par Eric Dussert



Tous nos
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Familier des rues new-yorkaises, Daniel Mauroc, écrivain et revuiste, y a fréquenté le gratin de la génération Beat et offert aux lecteurs francophones quelques livres-cultes.

Il a tant de souvenirs qu'ils se mêlent, et lorsqu'il donne une date, ce n'est jamais sans incertitude. Il faut recourir aux achevés d'imprimer pour établir un millésime et garantir un minimum de vraisemblance à un parcours qui part en fumée. Un portrait d'étincelles et de foudres pourtant car Daniel Mauroc, qui regrette peu de n'avoir jamais tenu le journal de ses rencontres, a été un éminent passeur franco-américain. On pourra dire qu'il fut, lui aussi, un passant tant son existence semble avoir été construite au hasard des rencontres.

Né à Paris en 1926, fils du patron d'une petite maison d'édition, il grandit dans la capitale d'abord puis à Toulouse, et lorsque, en 1942, le besoin d'air se fait sentir, il gagne l'Angleterre en traversant l'Espagne. Quinze jours de voyage le mènent à Londres, en compagnie du maître du Grand Orient de France, Sublime Prince du Royal Secret pour les intimes, qui lui présente quelques personnes et lui permet de rencontrer De Gaulle. Dix minutes d'entretien convainquent le jeune homme que les militaires, fussent-ils en exil, ne sont pas gens sympathiques et il tourne les talons. Ses relations lui permettent d'entrer à la BBC où il est chargé d'une chronique d'actualité quotidienne à partir de 1943. Ses premiers contacts prolongés avec la langue anglaise.
À la fin de l'année 1944, Daniel Mauroc rentre à Paris avec un ami. Ils trouvent à piger dans la presse d'ici et d'ailleurs. Les journaux poussent comme des champignons à l'époque et l'écriture est une activité bien tentante. Des poèmes surgissent, des pièces de théâtre également, qui vont se jouer dès le début des années 1950, une décennie vouée à l'art dramatique : le 6 mai 1954, le théâtre donne la première des Poutres. Viendront La Neige cambriole et Sand in my uniform après les premiers poèmes de Tam-tam blanc (Somogy, 1949) et ce Contre-amour (Minuit, 1952), préfacé par Albert Camus.
Les années 50 sont pour Daniel Mauroc le moment de l'envol. À 23 ans, il fonde avec le poète et éditeur américain Elliott Stein la revue Janus, des Cahiers mensuels de la jeune poésie française et américaine qui paraîtront de mars 1950 à l'automne 1951, et dont les cinq livraisons offrent un assez beau panorama de la littérature du temps : se partagent la vedette Henry Miller, Frederic Prokosch, René Fallet, Patrice de la Tour du Pin, Jean Sénac, Gaston Criel, Maurice Raphaël, William Carlos Williams ou James Baldwin, qui n'a encore publié aucun livre et zone dans les hôtels borgnes de Saint-Germain des Près. Cette aventure franco-américaine fait long feu et Daniel Mauroc, attiré sans doute par le mythe new-yorkais fait ses valises. Direction la Grosse Pomme. Il y restera dix ans durant lesquels, fervent des rues et des cafés, il fréquente le gratin littéraire et artistique. Le Français est bien intégré, il coudoie Ginsberg, Burroughs et Kerouac, papote avec Sylvia Plath et Ted Hughes, ou bien avec Warhol à la Factory. On ne peut s'empêcher de garder rancune à Daniel Mauroc de n'avoir jamais pris la peine de jeter sur le papier ces moments incroyables. Il regrette surtout, lui, l'immense liberté de cette vie new-yorkaise.
Pour autant, la lecture de ses proses ultérieures contredit ces premières impressions. Celui qui fut l'hôte privilégié, le premier témoin des grands écrivains de sa génération a en effet essaimé dans Les Etreintes foules (Plasma, 1979) quelques fragments de ses riches heures. C'est là, en effet, que l'homme discret a caché ses trésors. Là, et dans Les Hommes-sandwiches, précédés du Village des évidents (Paul Vermont, 1977), deux récits qui témoignent eux aussi dans une langue fluide, parfois construite sur deux colonnes, d'une expérience unique.
Surtout, de retour à Paris au début des années 1970, Daniel Mauroc a entrepris de traduire la crème de ces auteurs d'outre-Atlantique. On a pu ne pas y prêter attention, ne pas remarquer au fil de parutions espacées dans le temps la présence de son nom, il est rétrospectivement impossible de se méprendre : d'immenses romans américains ont eu pour truchement Daniel Mauroc, traducteur. Se souvient-on, par exemple, de ces chaussures noires du bon faiseur, et réglementaires, appartenant aux agents du FBI qui ouvrent de leur présence noire un roman fameux ? Elles constituent l'inoubliable introduction aux aventures de Ken Kesey et de son Magic Bus, chanté plus tard par les Who, racontée par Tom Wolfe dans Acid Test... Le texte français de cette fameuse épopée beaknik parut au Seuil, en 1975, dans les mots de Daniel Mauroc et ses lecteurs s'en rappellent. Mais on lui doit aussi Ida de Gertrude Stein (Le Seuil, 1978), Retour à Brooklyn de Hubert Selby Jr. (Les Humanoïdes associés, 1980), Le Bûcher de Times Square de Robert Coover (Le Seuil, 1980), plusieurs bouquins de Jerome Charyn, Le Boulevard des trahisons de Thomas Sanchez (Le Seuil, 1989), sans oublier la stupéfiante Fosse aux chiens du Gallois John Cowper Powys (Le Seuil, 1976) et le puissant Crève ! de James Carr (Stock, 1978). Il n'y a assurément rien à ajouter à ce palmarès, sinon que notre témoin aurait atteint sa plénière notoriété, et très tôt, s'il avait consigné... mais trêve de rabâchage, sa bibliographie parle pour lui.

Eric Dussert

   

Revue n° 068
(Novembre-décembre 2005).

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