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Jean Aicard
Égaré oublié
Le barde des Maures


Jean Aicard

par Eric Dussert



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Chantre de la Provence, Jean Aicard (1848-1921) connut une carrière soutenue par la chance et la reconnaissance. Trop peut-être.

On se penche rarement, dans le cadre de cette rubrique, sur le sort des académiciens disparus dont l'oeuvre dort d'un sommeil mérité que la postérité se garde bien de troubler. Irait-on s'inquiéter du sort de la littérature d'un Marcel Prévost ? Il s'en faut pourtant que les chenus du quai Conti aient toujours été de piètres auteurs. Un habile mélange d'écrivains en vogue et de vraies plumes a toujours prévalu sous la coupole, comme le démontrera, peut-être, ce qui suit, puisque Jean Aicard fut de cette compagnie en un temps où elle comptait encore.
Jean Aicard est peut-être né coiffé, le 4 février 1848 à Toulon : fils d'un publiciste toulonnais qui collabora à la rédaction de l'Encyclopédie nouvelle (1833-1848) du socialiste Pierre Leroux, il vécut dans cette Provence varoise bénie des dieux en appréciant leurs bontés.

Si nous ne pouvons plus avoir qu'une vague idée de ce territoire dont les paysages mêmes ont changé de Toulon à Bandol en passant par Solliès ou La Garde, il reste les écrits de la trinité Alphonse Daudet (1840-1897), Paul Arène (1843-1896) et Jean Aicard pour se figurer ce que pouvait être cette terre que Marcel Pagnol racontera à son tour avant que les congés payés ne conduisent au grand lotissement bétonneur.
La découverte par Dominique Amann d'un manuscrit inédit, Jacqueline, qui justifie une édition de beaux récits provençaux, montre à quel point l'enfant du Var était attaché à son pays, ce pays qu'il avait brillamment illustré de poèmes, de contes et d'un roman qui fait la paire avec Tartarin de Tarascon, le pittoresque Maurin des Maures (1908), publié un an avant que l'Académie ne l'élise.
Aicard avait entamé très jeune sa carrière d'homme de lettres en suivant l'exemple de son père journaliste et de Lamartine qu'il fréquentait lorsque ses études le menèrent au lycée de Mâcon. Accueilli souvent dans la propriété du poète à Milly, il fut contraint de cesser ses visites lorsque son état de santé poussa ses parents à le faire revenir dans le Midi où il poursuivit ses études au lycée de Nîmes. Là, en 1867, à l'âge de 19 ans, il fut remarqué sous le pseudonyme de Jean Dracia en publiant les poèmes de Jeunes Croyances et, successivement, Les Rébellions et les apaisements (1871), Poèmes de Provence (1874) et La Chanson de l'enfant (1875). Naturellement, il tâta de l'écriture dramatique et fit jouer en 1870, à l'Odéon, un acte en vers, Au clair de la lune, qui fut suivi de Pygmalion (Odéon, 1872). Sa plus grande réussite en la matière fut Le Père Lebonnard, drame en deux actes joué au Théâtre Libre en octobre 1889 après avoir été reçu à la Comédie-Française en 1886. Mais à partir de 1890, c'est au roman qu'il consacra son énergie. Et l'évocation de la Provence devint son thème favori, au point qu'en son discours de réception à l'Académie, Pierre Loti déclara le 23 décembre 1909 : " C'est le peuple effervescent des campagnes de Provence qui vous a élu pour son barde. " Et loti ajoutait qu'il était naturel qu'Aicard occupe le siège de François Coppée, les déclarant " les deux poètes contemporains les plus populaires de notre pays. " Ce qui, aujourd'hui, a de quoi surprendre.

Célèbre pour le charme de sa parole enjôleuse.

Avec Roi de Camargue (1890), Notre-Dame d'Amour (1896) et Tata (1901), Jean Aicard se préparait à la grande réussite de son Maurin des Maures - qui sera doublé d'un second volume, L'Illustre Maurin (1908) -, récit pittoresque des exploits d'un braconnier hâbleur, célèbre pour ses dons de chasseur et le charme irrésistible de sa parole enjôleuse. Personnage légendaire du massif des Maures, ce coin de Provence en forme de " colline " au bord de l'Esterel, dont les communes se nomment Bormes, Cogolin ou Collobrière, Maurin était également grand braconnier, habile à déjouer la maréchaussée de son rival en amour le gendarme Alessandri, et organisait sans vergogne des battues auxquelles participaient notables et gens de préfecture. Mieux, il conquit le coeur de la belle Tonia la Corsoise, qui finit par lui faire un sort, de jalousie.
Jean Aicard connut avec le merveilleux Maurin des Maures son apothéose. Le cinéma s'en mêla, il était la personnalité dont on parle : raillé ici et là, jalousé sans doute, il connut jusqu'aux rigueurs de la plume vacharde de Victor Méric dans Les Hommes du jour du 19 février 1910 et ces commentaires du Journal de Jules Renard, prompt à la saillie lui aussi : " Jean Aicard, un peu, un peu plus qu'un Jean Rameau, un Jean Rameau et quart. " (10 avril 1894). Ou, à propos d'une réunion de la Société des gens de lettres dont Aicard sera plus tard le président : " Jean Aicard se promenait, le buste droit et l'oeil franc. Il ressemblait au jeune frère du Maître des forges, moins gras, moins grand que l'autre, mais pouvant s'écrier enfin : C'est mon tour ! " Il est vrai que s'il ne manqua pas de chance au grand jeu de la vie littéraire, Jean Aicard en pâtit quelques fois aussi, par retour des choses : envié pour ses succès, ses prix, et cette élection à l'Académie qui lui avait échappé par trois fois, il fut rejeté par les auteurs de la génération montante - n'était-il pas vieux, et si province ! Pour autant, en avait-il cure ? Maire de la commune de Solliès-Ville, près de Toulon, il lui restait la Provence.
Au terme de sa vie, troublé par la guerre, Jean Aicard retrouva aussi ses premières amours en donnant deux recueils poétiques, Le Témoin (1916) et Le Sang du sacrifice (1917). Avant de s'éteindre à Paris en mai 1921, il fit encore jouer en 1920 un drame en vers, pour commémorer la réunion de la Provence à la France, Forbin de Solliès ou le Testament du roi René. C'était le dernier signe d'un enfant du pays que l'on ne connaît plus.

Jean Aicard Contes et récits de Provence, édition établie par D. Amann, Gaussen, 208 p., 20 e et Maurin des Maures, Phébus, 335 p., 9,90 e

Eric Dussert

   

Revue n° 113
(Mai 2010).

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