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Theodore Francis Powys
Intemporels
L'homme à la faux

Les intemporels
Theodore Francis Powys

par Didier Garcia



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Un roman loufoque de T.F. Powys, dans lequel un village se voit contraint d'accueillir la mort en personne. Entre farce et dérision.

On ne sait s'il faut situer Dodder dans l'imaginaire de Theodore Francis Powys (1875-1953, un des nombreux frères du plus connu John Cowper), ou si ce village existe réellement, mais après tout peu importe : l'essentiel est qu'il incarne l'Angleterre rurale, et qu'il vive comme tout village, replié sur lui-même, au point de tenir pour une terrible menace l'arrivée d'un étranger sur ses terres.
En l'occurrence, un étranger hors du commun, qui prétend s'appeler Le Trépas. Ce singulier personnage a perdu un parchemin de la plus haute importance (on découvrira plus tard qu'il porte un ordre de mission lapidaire, complété d'une signature qu'il vaut mieux ne pas affronter du regard : " DÉSINCARNER / Susie Dawe / Joseph Bridle "). Soit pour se donner une chance de remettre la main dessus, soit pour s'octroyer un peu de bon temps, Le Trépas décide de prendre des vacances à Dodder, et d'y passer ses jours à batifoler et polissonner...

Manifestement, cet homme-là n'a rien du citoyen ordinaire. Ce que l'on apprend sur son compte au fil des pages n'est jamais très explicite, mais cela suffit à le rendre peu sympathique. Il a pour maître une nuée d'orage, qui lui confie des missions tristement catholiques depuis des temps immémoriaux ; il a le chic pour disparaître, et mieux encore s'évaporer ; et quand il ne court pas la villageoise, tout le village l'entend affûter sa faux pendant des heures. Détail étonnant : peu de voix s'élèvent contre l'écornifleur. Durant son congé à Dodder, au contact du grand air et des dessous de certaines dames, il devient plus humain, faisant brutalement l'expérience de la jalousie ; une gamine effrontée va même se payer sa tête, et ridiculiser publiquement le potentat le plus puissant du monde (lequel n'a même plus sa faux pour se faire respecter, puisqu'on vient de la lui dérober).
Dans ce petit coin de verdure, où l'homme n'a rien de mieux à faire que de pousser comme le lys des champs, il s'en passe quand même de drôles. Autour de cet importun s'agitent des compères extravagants. Prenez Mr Solly. Ce qu'il redoute, lui, c'est l'Amour. Que ce poison s'invite en sa demeure (car " si l'amour était entré par la fenêtre, la tranquillité s'en irait par la porte "). Aussi a-t-il pris soin d'entourer sa maison d'une haie de noisetiers (mais, comme un voisin avisé le lui fait remarquer, rien ne garantit que l'amour n'aime pas les noisettes). Et c'est précisément pour goûter ce fruit autorisé que l'Amour se fraie un chemin à travers ce rempart végétal et fait irruption dans sa vie. Les autres personnages sont des types virilement brossés, pour la plupart portés sur la bagatelle comme sur la boisson ; on trouve même un chaudronnier en faction en haut d'une colline, une prostituée qui se vend pour trois fois rien, et une femme qui se prend pour un chameau...
Sur le destin des deux protagonistes que le factotum divin doit expédier dans l'au-delà, on se gardera d'en dire trop, afin de préserver un suspense qui demeure entier jusqu'aux dernières lignes. On se contentera donc d'annoncer qu'il n'y aura pas de happy-end, mais simplement une fin, en queue de poisson, fidèle à l'esprit qui règne dans toutes ces pages.
Et c'est cet esprit-là qui fait la saveur du roman. En consultant la liste des titres des 54 chapitres, on sentait bien que la progression romanesque réserverait quelques surprises. À la vérité, c'est cousu à la diable, apprêté grossièrement, Powys n'hésitant pas à interrompre son chapitre au moment où une scène devient plaisante, pour passer à un épisode sans lien avec le précédent.
Dès les premières pages, Powys introduit son lecteur dans un univers loufoque : on se retrouve en compagnie d'un renard qui pense, prône l'aristocratie terrienne et fait l'éloge des hobereaux à ses petits. Ailleurs, ce sont des scènes champêtres dignes des albums pour enfants : les lapins " flânaient, cabriolaient haut dans les airs, se couchaient sur le dos de sorte que leurs ventres blancs brillaient au soleil. Ils en vinrent même à se livrer à des ébats fort lestes, à se poursuivre, à sauter les uns sur les autres sans se soucier de Susie qui assistait à leurs gambades ". D'un côté cette mièvrerie (dont on ne sait s'il faut s'en émouvoir ou en rire), de l'autre des préambules aux allures philosophiques (sur l'amour notamment, mais aussi la femme, le dimanche, les cérémonies du culte, les stratégies divines), et un fantastique imprégné de magie et de pouvoirs occultes... On s'étonne que des ingrédients aussi disparates trouvent à cohabiter. On se demande surtout si Powys s'amuse, s'il se joue du lecteur, ou si tout cela correspond à sa vision du monde (lui-même ayant exercé les dons magiques d'un visionnaire et passé sa vie à la campagne dans plusieurs presbytères). Un monde au sein duquel tous les registres se mêlent, où la pureté côtoie le vice, ou la farce le dispute au tragique, où le cocasse atténue le sérieux, et où la mort affleure sans cesse sous le vivant. Ici, sous cette forme masculine qui est celle d'un pitre. D'un bouffon. Ce qui lui donne un visage moins austère.

De vie à trépas
T.F. Powys
Traduit de l'anglais
par Marie Canavaggia
Gallimard
" L'Étrangère "
336 pages, 10,70 e

Didier Garcia

   

Revue n° 079
(Janvier 2007).

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