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Henry Miller
Intemporels
À livres ouverts

Les intemporels
Henry Miller

par Didier Garcia



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Entre examen de conscience et hommage, Henry Miller revisite les livres qui ont nourri sa vie. Des retrouvailles vertigineuses.

Dans les années 1950, Henry Miller (1891-1980) adressa à plusieurs libraires une liste des livres qu'il souhaitait se procurer ; à ses dires, il reçut presque toujours en retour le même billet, dans lequel on s'étonnait d'un assortiment aussi hétéroclite de titres. Telle sera probablement l'impression du lecteur au sortir des Livres de ma vie : on y trouve vraiment de tout, comme souvent chez Miller.
Comment rendre compte d'un tel volume et réaliser la synthèse de ces quatorze chapitres qui n'ont guère en commun que le principe objectif de l'ouvrage, à savoir " rendre hommage à qui le mérite " ?

Rien de plus compliqué semble-t-il pour Miller que de coller à un sujet : la digression est sa manière, son naturel. Ambitionne-t-il ici de saluer l'ami Cendrars (un des trois frères avec Céline et Giono qu'il a fréquentés durant son exil parisien, aux temps heureux pour lui de la Villa Seurat) ? Le voici rapidement qui dévie, transite un temps par l'oeuvre de D.H. Lawrence (auteur de L'Amant de Lady Chatterley), avant de revenir aux textes de Cendrars. Puisqu'il est possible d'attaquer ce florilège à peu près n'importe où, ouvrons désormais sa " Lettre à Pierre Lesdain ", dont la rédaction s'est étalée du 3 au 20 mai 1950. Quelle est au juste sa matière ? Il s'agit bel et bien d'une lettre sur tous les sujets, puisqu'il y est question de Whitman, d'Helen Keller, de Lawrence (encore), de Heinrich Schliemann (l'archéologue allemand qui a découvert les ruines de Troie, Delphes, Mycènes, Tirynthe, qui connaissait dix-huit langues et qui écrivait ses lettres dans la langue du destinataire), des " types épatants " avec lesquels il a travaillé au 30 Broad Street à New York, de Gogol, et quand il en arrive à évoquer une lettre, " bien intéressante et fort révélatrice ", de Sherwood Anderson à Théodore Dreiser datée du 2 janvier 1936, nous n'en sommes encore qu'au premier tiers de la lettre...
Autre difficulté pour le lecteur : Miller y pratique sans cesse la démesure. Dans les " Appendices " par exemple, il a glissé une liste monstrueuse de plus de 70 pages (celle des livres qu'il a le souvenir d'avoir lus). Il faut prendre le temps de s'y perdre : les noms s'y télescopent en vertu de la seule logique alphabétique (Kaheil Gibran précédant André Gide), l'ésotérique y côtoie le littéraire, et les écrivains français s'y trouvent à leur avantage. La lettre précédemment évoquée court sur une petite centaine de pages, et quand il confie au lecteur sa lignée généalogique (celle, très attendue, des écrivains susceptibles de l'avoir influencé), il y convoque en quelques lignes une cinquantaine de noms, de Boccace à Nijinsky, des dramaturges grecs de l'Antiquité au bouddhisme zen... Une profusion qui ne l'empêchera pas de déclarer avoir été un " amoureux constant " en lecture !
On pourrait s'attendre à ne trouver que des considérations érudites ; heureusement, il n'en est rien. Naturellement, on sent que Miller a lu, énormément lu, et qu'il a fait siennes un grand nombre d'oeuvres. Mais comme il le précise dans une préface qu'il est bon, pour une fois, de lire en préambule, les livres sont ici " considérés sous l'angle de leur rapport à la vie ". Miller s'abstient donc de donner dans l'exégèse. Tout au plus s'autorise-t-il à prodiguer des conseils : se tenir au plus loin des recommandations de l'université pour pratiquer une lecture libre et surtout vivante (Les Livres de ma vie acquiert en cela le statut d'un plaidoyer) ; préférer " l'usage judicieux de l'opium " à " ce faux stupéfiant qu'est l'encyclopédie ". Et c'est en sage qu'il s'exprime dans le célèbre chapitre " Lire aux cabinets " : " Si vos intestins refusent de fonctionner, allez consulter un médecin herboriste chinois ! Ne lisez pas pour distraire votre esprit de l'opération en cours. "
On l'aura compris : impossible de réduire ce livre au seul thème de la lecture. Il y a les livres, certes (ceux de l'enfance, ou encore ceux de Krishnamurti, Rudolf Steiner ou Elie Faure), mais il y a surtout ce qui entoure chaque lecture. Autrement dit le passé, et bien sûr la vie (" les livres font partie de la vie au même titre que les arbres, les étoiles ou le fumier "). La chose écrite n'est donc qu'un prétexte, un moyen parmi d'autres pour accéder au vécu. L'essentiel de l'investigation porte moins sur le patrimoine littéraire de Miller que sur l'écrivain lui-même, dont la vie vaut bien des romans. On l'y retrouve d'ailleurs tel qu'on se l'imagine, préférant aux lectures de salon celles réalisées dans un bois ou auprès d'un torrent, et réagissant avec son éternelle sensibilité d'enfant : sitôt après avoir refermé un bon livre, il s'installait à sa table et s'empressait d'en informer le monde entier.
Quand Les Livres de ma vie paraissent en 1957, Henry Miller est un écrivain confirmé ; mieux encore : reconnu (il a déjà derrière lui une bonne partie de son oeuvre romanesque). Par son ton, sa manière, son absence de fil conducteur, ce volume peut lui aussi se lire comme un roman, mais alors un roman plein de tendresse, de bonne humeur et de bienveillance envers les autres (qu'il s'agisse d'hommes de lettres ou non). S'il fait si bon y séjourner, c'est qu'à chaque page Miller y rappelle que la véritable expérience, la seule qui importe vraiment, c'est la vie. Et qu'elle dépasse toujours la fiction.

Les Livres
de ma vie

Henry Miller
Traduit de l'américain par Jean Rosenthal
Gallimard,
" L'Imaginaire "
504 pages, 7,50 e

Didier Garcia

   

Revue n° 081
(Mars 2007).

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