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Intemporels
Au nom du bien

Les intemporels


par Didier Garcia



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Dans ce récit posthume publié en 2007, Curzio Malaparte revient sur la défaite de l'Italie mussolinienne. Tout en pudeur.

Alors que Mussolini vient d'être déposé par le Grand Conseil fasciste puis emprisonné, alors que l'Italie a capitulé en catimini, les forces alliées, qui occupaient déjà la Sicile, traversent le détroit de Messine et débarquent en Italie. Nous sommes au tout début du mois de septembre 1943, dans ce que les manuels d'histoire nommeront plus tard le tournant de la Guerre.
En Calabre, un détachement d'une quinzaine de soldats italiens attend l'arrivée des troupes anglaises avec une tranquillité d'autant plus surprenante que pour eux, dans cette guerre qui n'est pas la leur, tout est perdu (ce débarquement annoncera leur fin).

L'un d'entre eux, Calusia, un chasseur alpin bergamasque d'origine paysanne, va devenir malgré lui le personnage principal de ce récit, ses compagnons d'armes ne survivant pas aux combats. Juste avant de mourir, le lieutenant Cafiero lui demande de ramener sa dépouille à sa mère, qui vit luxueusement à Naples. Calusia lui donne bien sûr sa parole. Il improvise aussitôt un cercueil de fortune avec des planches qu'il arrache des parois de la baraque du Commandement, s'empare d'un âne abandonné, qu'il baptisera Roméo, et quitte Reggio de Calabre pour remonter en direction des Alpes. C'est ainsi que commence son chemin de croix, présenté avec beaucoup de poésie et de délicatesse.
En chemin, dans une Italie désormais condamnée à être l'ombre d'elle-même, plongée en plein chaos, traversée par un flot ininterrompu d'exilés, il rencontre d'abord Concetta, une jeune orpheline de 17 ans, que les récents bombardements ont brusquement rendue à la liberté. Refusant de retrouver les privations de l'orphelinat, elle va l'accompagner quelque temps, mais son inusable défiance envers Calusia finira par lui porter préjudice puisqu'elle sera bientôt reprise par ceux qu'elle espérait fuir. Plus loin, c'est une solide et belle femme que le hasard place sur son chemin : Maria Giulia. Avec elle, il s'inventera un frère susceptible de l'épouser, et ira jusqu'à Naples, probablement jusqu'à Bergame pour s'installer avec elle, mais le récit de Malaparte sera déjà achevé.

Un peuple démuni, piégé par les caprices de l'Histoire.

Sur les routes, nous aurons assisté à l'exode des femmes, que des proxénètes tentent d'acheter à vil prix, en les traquant comme des bêtes ; nous aurons vu Calusia demander à un prêtre de donner la bénédiction à son lieutenant, puis prendre la défense de ceux qui n'ont personne pour les défendre, ou exhorter le peuple italien à lutter contre ceux qui profitent sans scrupules de la guerre, ces voleurs qui sont à ses yeux les véritables ennemis de l'Italie. Et nous aurons surtout découvert la misère d'un peuple démuni, piégé par les caprices de l'Histoire.
Autour de cet épisode historique, Malaparte a brodé une histoire toute simple, sans fioritures, écrite intégralement au présent, ce qui lui confère une formidable actualité. Pour le lecteur, rien ne se passe vraiment en septembre 1943 : dans le présent de notre lecture, nous voyons des hommes se battre, des femmes être humiliées, des voleurs rester impunis, et des familles fuir sur les routes, comme si nous nous trouvions à leurs côtés, et comme si, pendant quelques pages, nous avions à partager leur destin et cette marche qui semble ne plus avoir de sens.
Resté inédit jusqu'en 2007, date du cinquantième anniversaire de la mort de son auteur, Le Compagnon de voyage vaut d'abord pour son réalisme (on sait que l'écrivain italien projetait d'en faire un film, qu'il en avait écrit le scénario, et qu'il envisageait de rencontrer l'actrice Maria Shell), mais plus encore pour sa sobriété, son économie de moyens (les phrases y sont parfois presque rudimentaires à force de simplicité), comme si l'essentiel n'était ni la beauté d'un style ni le clinquant d'une intrigue mais l'homme, en l'occurrence Calusia, avec son sens du devoir, et sa très haute idée de ce qui est moral ou de ce qui ne l'est pas. Naturellement, il restera fidèle jusqu'au bout à la parole qu'il a donnée, quoi qu'il puisse d'ailleurs lui en coûter, mais il se montrera aussi plein d'indulgence et de générosité envers ses semblables les plus démunis, capable d'une tendresse presque instinctive pour ces pauvres diables que la guerre a jetés sur les routes de la péninsule. Sans doute Calusia incarne-t-il les valeurs que Malaparte a tardivement faites siennes, en passant du fascisme à l'extrême gauche, mais il incarne surtout l'Italie entière, qui aspire désormais à retrouver, avec son vrai visage, toute sa dignité.
Malparte signe là une sorte de fable, certes dépourvue de morale, mais pleine de pudeur, comme s'il fallait s'abstenir d'en dire trop afin de permettre au lecteur de cheminer lui aussi, de se frayer son propre chemin au milieu de ses propres chaos, et d'apprendre à distinguer puis à choisir entre le bien et le mal.

Le Compagnon de voyage
de Curzio Malaparte
Traduit de l'italien par Carole Cavallera
Quai Voltaire, 112 pages, 14 e

Didier Garcia

   

Revue n° 107
(Octobre 2009).

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