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Valère Novarina
Interview
Novarina, naissance par les gouffres


Valère Novarina

par Thierry Guichard



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Les éditions P.O.L. publient L'Animal du temps et l'Inquiétude de Valère Novarina et les éditions Tristram proposent les mêmes textes, joués par André Marcon son acteur fétiche, gravés sur deux disques compacts. Rencontre avec un écrivain à lire et à entendre.

A propos de l'oeuvre de Novarina Philippe Sollers écrivait dans le Monde du 22 août 1980 : "Je ne crois pas qu'on ait jamais rien exprimé d'aussi précis, d'aussi violent et lucide sur les techniques d'écriture (...) que le discours académique et le marché s'en défendent, rien de plus normal (...), mais l'art nouveau, l'esprit nouveau n'en continuent pas moins leur marche. Ars nova, ars novarina ..."
"Ars nova"
? Assurément.

Que ce soit avec les 2587 personnages du Drame de la vie, les 1111 oiseaux "en voie d'apparition" du Discours aux animaux, que ce soit avec L'Atelier volant, La Lettre aux acteurs, Le Monologue d'Adramélech, l'oeuvre de Valère Novarina, par son énergie, sa créativité charnelle, s'est imposée comme un nouveau continent au monde des Lettres. Combien de textes paraissent plats, fades et insignifiants après que l'on eût découvert l'écriture novarinienne! Comparé tour à tour à Rabelais, Joyce, Beckett, Vialatte, Jarry, voire Céline, Valère Novarina ne semble pouvoir trouver sa paternité littéraire que parmi les grands hommes de lettres. Pour juger de la "monstruosité' (dans le sens de démesure) de son écriture, il suffit d'entendre, seulement entendre, (l'écoute viendra après) les deux disques compacts L'Animal du Temps et L'lnquiétude* de Novarina, joués par André Marcon (voir Le Matricule N°3). Aujourd'hui, les éditions P.O.L publient ces deux textes qui forment une adaptation pour la scène du Discours aux animaux.
Deux disques compacts et deux livres en quelques mois, l'occasion était bonne pour rencontrer cet auteur dont "l'OEuvre, écrit Christian Prigent, où on entre pourtant sans difficulté et comme par enchantement, est en tout cas l'objet littéraire le plus littéralement "poétique", le plus énigmatique et le plus fascinant qu'ait produit notre modernité récente". (Ceux qui merdrent, P.O.L.1991). Valère Novarina n'accorde pas beaucoup d'entretiens. Inquiet de nature, il a cependant accepté de nous recevoir dans son atelier parisien. Là Valère Novarina écrit, peint et prépare la mise en scène de ses propres pièces.

Comment vous est venue l'idée, le besoin d'écrire?
Valère Novarina :
L'écriture pour moi est arrivée de quelque chose d'entendu, de l'ouverture d'un espace dans l'oreille : enfant je m'étais fabriqué un poste à galène et sur cette radio, j'ai entendu une sonate pour piano de Beethoven qui m'a complètement ébloui. Voilà, ça vient de là. L'écriture c'est comme quelque chose qui se développe dans l'espace. Tout mon drame, c'est que j'écris dans l'espace.
En ce moment, par exemple, je travaille sur un texte comme je travaillerais sur une peinture. Ce texte est terrifiant parce qu'il est ouvert totalement, ce sont des galeries que je creuse. Au bout d'un moment cela constitue une certaine architecture. Vous voyez, je n'écris pas une page plus une page; j'ai vraiment l'impression de travailler à l'envers. Je travaille en négatif. Et ça ne commence pas sur la page, ça commence dans un volume. Les textes qui m'ont marqué le plus sont ceux, justement, qui ont créé un espace, comme La Divine Comédie de Dante. Pendant deux ans je n'ai pas arrêté de le lire, en français et en italien.

On a parfois l'impression que vous avez été marqué par les mathématiques. La géométrie, avec cette idée d'une parole inscrite dans l'espace, et la logique que vous triturez souvent...
Les maths? Non, je ne crois pas... J'ai beaucoup travaillé sur les chiffres oui, mais pas d'une manière scientifique, disons plutôt pour leur dimension kabbalistique. Mais la science oui, c'est un domaine qui me fascine. Quand j'étais petit, je lisais beaucoup l'encyclopédie Quillet, les pages consacrées à la science. Mes premiers textes étaient des "théories" scientifiques. Je me fais parfois l'impression d'être un savant perdu.
Ensuite, j'ai lu Pascal. Ce fut très important.
Je n'ai lu que très peu de romans.
D'où vous vient cette écriture, si particulière, cette langue qui est la vôtre?

Le Lac Léman sur les bords duquel j'ai grandi, n'est français que depuis 1860 et c'est une frontière linguistique. En vous promenant en vélo vous vous retrouvez dans des lieux où l'on parle l'italien, l'allemand, le français, le franco-provençal. Alors j'écoutais beaucoup. J'écoutais le langage des campagnes, j'écoutais l'argot... J'ai exploré là-bas la pluralité de la langue française.
Le français a une formidable puissance germinative. Il faut écouter l'intérieur des mots.
Rabelais doit vous passionner...

Oui, c'est extraordinaire comme ouverture de toutes les langues. Plus on creuse plus il y a de forces qui poussent derrière. La langue n'est pas un instrument, c'est un corps vivant. Le français a une formidable puissance germinative. Il faut écouter l'intérieur des mots.
Comment écrivez-vous?

J'écris par reprises perpétuelles. Il me faut un temps fou alors qu'il existe des romans magnifiques qui ont été écrits très vite. Mes textes sont toujours repris à chaud pendant de longues périodes de travail. Je m'enferme avec l'idée de traverser quelque chose, de vivre une expérience du corps. Je me représente ce travail un peu comme le travail d'un acteur.
Ou comme celui d'un plongeur qui irait toujours plus profondément chercher quelque chose et qui ne remonterait qu'une fois atteint son objectif...

C'est vrai, il y a très nettement l'idée d'une expérience mentale, quelque chose qu'il faut mener jusqu'au bout. Il faut pousser les choses très loin.
Pour vous ce n'est pas dangereux?

Si, sûrement. On change son corps, réellement on voit des choses qui apparaissent. Le monde qu'on découvre, ce n'est pas le même monde que celui que l'on veut nous raconter. Ce travail c'est l'ouverture vers une nouveauté où se mêlent à la fois ivresse et angoisse. Mais ce travail c'est mon travail, je ne l'ai pas choisi. J'ai été, comment dire?, désigné pour le faire...
Votre rôle n'est-il pas un peu celui du chaman qui de son voyage spirituel, parfois douloureux, revient chargé de connaissances?

Oui. On retrouve cela aussi chez les acteurs - Michel Serrault, André Marcon, Alain Cuny -. L'expérience de l'acteur rejoint une expérience spirituelle. L'acteur est quelqu'un qui disparaît, il sait que le "moi" est haïssable. Il y a là aussi un véritable danger.
Le psychanalyste pourrait parler de ça, du voyage dans le langage. Car je voyage dans les mots, vraiment. Les mots sont comme des puits, ce sont des passages par où voir.
Votre univers ressemble aussi à celui de Beckett, vous utilisez peut-être plus le comique que lui..

Beckett, je lui ai écrit quand j'avais quatorze ans...
Plus comique? Beckett, ce n'est pas que du sombre, de la noirceur. D'ailleurs, je suis convaincu qu'il n'existe pas de situations dont on ne puisse se sortir par le langage. Le comique c'est le langage victorieux. L'écriture c'est une résurrection.
Votre écriture porte en elle une bonne part de mysticisme : résurrection, chamanisme...

A "mystique", je préfère le terme "spirituel" qui vient aussi de "respirer". Au mot "croyant", je préfère le mot "ouvert". Si je devais garder un seul mot de la bible, c'est "Ephâta" qui en araméen signifie "ouvre-toi" C'est le mot que le Christ dit à l'aveugle.
Il y a aussi cette phrase extraordinaire dans le livre de Daniel: "Il sauve, il libère".
Les deux livres qui sortent chez POL et les deux compacts chez Tristram sont deux textes adaptés du
Discours aux Animaux?
Oui. En même temps que j'écrivais le livre, j'écrivais la partie théâtrale pour Marcon aux Bouffes du Nord et à l'Athénée. Le théâtre est une épreuve de vérité. Le moindre défaut d'un texte apparaît sur scène en pleine lumière... Le théâtre c'est libératoire, joyeux mais impitoyable.
Vous accepteriez qu'un acteur procède à des changements dans vos textes?

Non! Non! Marcon n'a pas changé un mot, pas une virgule de l'adaptation. Les acteurs sont contraints à l'exactitude.
Est-ce que, comme Beckett, vous refuseriez que la pièce soit jouée par une femme?

J'aimerais bien au contraire, ça m'intéresserait beaucoup de voir maintenant les deux textes joués par une actrice...
Vos projets aujourd'hui?

Arriver à pouvoir présenter l'an prochain à Avignon le texte que je suis en train de faire le texte.
Vous dîtes "faire" et non "écrire"?

"Faire" me semble plus juste qu'"écrire". C'est plus organique.

*Les deux disques compacts sont publiés par les éditions Tristram.
Larroque
32 810 Castin
130 FF le disque, frais de port compris

Thierry Guichard

   

Revue n° 004
(octobre-novembre 1993).
Commander.

Valère Novarina


Livres sur le site
( signale un article critique) :

La Chair de l'homme    
L' Inquiétude    
Le Repas    
L' Animal du temps    
L' Opérette imaginaire    
Devant la parole
L' Origine rouge
Le Drame de la vie
L' Équilibre de la croix
La Scène
Le Discours aux animaux (2 CD)
Théâtre des paroles
Pendant la matière
Le jardin de reconnaissance
Vous qui habitez le temps
Théâtre 1
L'espace furieux
Lumières du corps
La Scène (DVD)
Au dieu inconnu (suivi de) Sauve qui peut ! (CD)
Le Vrai sang (CD)
L' Acte inconnu    
L’ Acte inconnu
L’ Envers de l’esprit
La Loterie Pierrot    
Journal du drame : Lecture 1981 (CD)
L’ Atelier volant
Ecritures contemporaines 11
Le Vrai Sang
Paysage parlé
La Quatrième Personne du singulier
Je, tu, il
Une langue inconnue
L' Opérette imaginaire

 

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