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Christian Prigent
Interview
Christian Prigent : combat avec la langue


Christian Prigent

par Thierry Guichard



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Si certains écrivent encore avec des plumes d'oies, Christian Prigent, lui, préfère porter des coups à la langue plutôt que des caresses. Parution d'Ecrit au Couteau.

Il y a des livres qui ressemblent à des météores. Ils traversent le ciel des lettres à une vitesse fulgurante, on les aperçoit, mais sans vraiment les voir, trop fulgurants, trop éloignés des écrits qui s'offrent à nous habituellement. Et pourtant, pour les témoins attentifs, le ciel après ce passage, n'est plus le même. Il en fut ainsi du premier (et seul) roman de Christian Prigent, Commencement, livre lourd de l'entrechoquement des mots, des sons et des images. Christian Prigent aujourd'hui revient en librairie (après deux essais sur la littérature) avec Ecrit au couteau. Malgré la violence et la lucidité cruelle de ce recueil, on sent poindre dans la langue de Prigent une émotion vive taillée dans la chair.

Pourquoi tant de temps entre Commencement (P.O.L. 1989) et ce recueil?
L'écriture de ce livre a commencé à la sortie de Commencement et s'est prolongée pendant toute la période où j'ai écrit mes essais, La Langue et ses Monstres (Cadex) et Ceux qui merdrent (P.O.L.). Ecrit au couteau est une réponse à Commencement, c'est son contraire dans la forme, comme si après une poussée d'obésité (les mots de Commencement courent, serrés, sur toute la page, NDLR) il fallait faire une cure.
L'énergie qui permet de lancer un livre vient de la découverte d'une forme différente de celle du livre précédent. Il faut remplir, réaliser cette forme. Donc, après Commencement qui m'a pris des années, il m'a fallu une forme complètement autre.
Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire ce recueil?

Commencement
a provoqué des réactions très violentes de mes proches et de ma famille. Certains ont considéré qu'il y avait là des passages de leur vie mise à nue, sous un regard, sous une lumière qui pour eux étaient infamants. J'ai eu la sensation douloureuse d'un désaveu. Je voulais que ce roman soit un hymne à la nostalgie, la tendresse et ça n'a pas été perçu comme cela. Alors Ecrit au Couteau, vient d'une écriture qui tente de trouver des formules magiques pour éloigner le mauvais sort. L'écriture me permettait dans le moment de cette réalisation de mettre à distance les conflits.
L'impulsion qui fait écrire est dans la souffrance; il y a un moment où le parler faux, la langue de la communauté devient insupportable alors, soit on réagit à ça, soit on l'accepte et on accepte le parler faux. Le style c'est la trace de la victoire. Les livres que j'écris racontent ce combat avec le moment dépressif. Il faut pouvoir poser dans le bruit ambiant une parole avec laquelle on soit en connivence.
Et ça doit forcément passer par une forme nouvelle?

Oui. Ce n'est pas ce que dit le texte qui fait loi, c'est sa forme, c'est le "trouver une langue" de Rimbaud.
Dans
OEuf-Glotte, vous citez une phrase de votre mère : "Il faut que tu écrives des poèmes que ta mère puisse comprendre". Avec ce recueil, on ne peut pas dire que vous preniez cette voie...
Il y a l'idée que s'arracher au parler faux ça se paye du fait que ce parler vrai n'est pas partageable avec la communauté. Ce parler-vrai s'arrache de la langue maternelle. Pour moi, le langage poétique c'est le langage qui refuse l'assujettissement à la langue (morte) de la communauté. C'est un langage qui tire sa force de cet arrachement tout en sachant qu'au bout il n'y a rien, ou le silence de Rimbaud, ou l'hermétisme.
Mais le livre qui est le fruit de cette écriture, lui, il est restitué à la communauté, il faut alors qu'il soit partageable, non?

Ce n'est pas contradictoire. Publier ce genre de littérature c'est une volonté de faire partager une expérience. Mais ce que l'on veut faire partager n'est pas de l'ordre du sens, du savoir, du plaisir... Ce que l'on a la prétention de faire partager c'est une vérité. Une vérité sur ce qu'est le langage.
C'est vraiment prétentieux..
.
Mais la poésie est prétentieuse. Si on lui donne des notions de l'ordre du sacré, la poésie a de la prétention.
C'est quoi la poésie pour vous?
La poésie est la posture de langage où se donne à voir cette contradiction, à savoir que le langage fait l'être humain et l'arrache à l'expérience animale, l'arrache au monde. C'est l'histoire du parlant et du partant d'Artaud. Il faut mettre le doigt sur le fait que toutes les langues sont étrangères. Le fait même de parler nous rend étrangers au monde.
Est-ce à dire que le langage, avec ses règles, avec ses lois, crée un monde virtuel, étranger au monde naturel dont nous sommes issus?

Si vous voulez, le langage c'est le virtuel au pouvoir.
C'est parce que l'humain est parlant qu'il s'arrache au naturel. Or, il y a dans la poésie la volonté que le langage conserve un lien avec le naturel, l'organique.
Pour revenir à l'organique, il faut comme vous le souhaitez dans Ecrit au couteau simplifier la poésie? Vous en faites presqu'un manifeste...

J'ai voulu, ici, aller vers le plus simple de la poésie, aller vers le noyau, le centre de la poésie. J'ai voulu débarrasser la poésie de tout ce qui n'est pas essentiellement la poésie et ramener ça à la violence, charnelle, de ce qu'est la poésie lorsqu'elle est exigence de trouver une langue.
Entrons un peu dans l'écriture de ce recueil. Vous utilisez l'italique, quel rôle lui faites-vous jouer?

C'est tout simplement pour marquer qu'il y a plusieurs voix qui s'échangent, des voix sans sujets, sans personnages. Une voix que j'introduis est souvent le sarcasme de la voix précédente, et j'ai besoin de me moquer ainsi de ce qui est écrit précédemment sinon je prends une position expressionniste que je ne peux pas tenir, qui est prétentieuse.
D'où cette violence comique?

Oui, il faut les deux. C'est un comique de foire, mais un comique qui est de la pudeur. On retrouve ça chez Queneau, mais surtout chez Corbière. Je me sens proche de Corbière car il a réalisé une poésie lancée dans la douleur mais zébrée de sarcasmes.
Plus que dans aucun de vos autres textes, peut-être, on trouve dans Ecrit au couteau des accalmies où apparaissent la nostalgie et la tendresse...

J'ai beaucoup de pudeur vis-à-vis de ces sentiments. Non pas en tant que Christian Prigent, mais dans la forme. La tendresse dans la littérature est trop liée à la mièvrerie, c'est du faux. Tout me pousserait à cette posture sentimentale, mais je crois que cette poésie revient à se moucher et montrer son mouchoir. La poésie se doit un long détour par l'ironie.
On ressent malgré ce grimage de l'ironie, une très forte intimité avec vous dans la partie que vous avez intitulée Glas...

Pendant le temps de l'écriture de ce livre, mon père est mort, d'où la constitution de cette partie du livre. Ce travail là a été très douloureux. J'ai écrit dans la rétention avec toujours le calcul le plus froid de ce que je devais garder et malgré tout il y a dans cette partie des mots qui ne font pas partie de mon vocabulaire comme "âme".

Ecrit au couteau et
Une Leçon d'anatomie
Christian Prigent

P.O.L
156 pages, 160 FF (environ)

Thierry Guichard

   

Revue n° 005
(décembre 93-janvier 94).
Commander.

Christian Prigent


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