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Didier Daeninckx
Interview
Daeninckx : arpenteur de nos histoires


Didier Daeninckx

par Thierry Guichard



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Marginaux, échoués de l'existence, meurtriers, artistes et simples quidams, l'univers de Didier Daeninckx vient de s'enrichir de deux nouveaux recueils de nouvelles. Rencontre avec un observateur attentif.

On pourrait lire les quotidiens avec assiduité, on en saura toujours moins qu'à lire une nouvelle de Didier Daeninckx. Au discours scalpelisé du journaliste qui, derrière les faits, ne voient que des faits, l'écrivain substitue son regard qui perçoit, au-delà de l'événement, la parabole d'une existence, qui offre à l'anodin le refuge d'une mémoire où le moindre détail revêt tout à coup une importance que seuls, nous ne lui aurions jamais accordée. Didier Daeninckx a cette faculté de nous faire ouvrir les yeux, en cela il est aujourd'hui un écrivain subversif.

Pour venir à notre rendez-vous, Didier Daeninckx, est passé rue de Flandres, devant un immeuble condamné. Au rez-de-chaussée, un ancien pressing avec écrit sur la devanture : "Nous sommes obligés de fermer. Nous remercions notre aimable clientèle pour 45 ans de fidélité", d'une écriture frêle, à la main. En arrivant à notre rendez-vous, l'auteur avait déjà l'envie de nous raconter une histoire.

Didier Daeninckx, vous avez quitté la littérature policière avec laquelle vous avez fait vos premièrs pas. Le polar vous a permis de trouver votre voie?
La forme du polar m'a permis en effet d'écrire des romans parce que je pouvais en maîtriser la marche. J'ai besoin, pour écrire, d'être aspiré vers la fin, de savoir ce qui va se passer. Le polar m'a permis de maîtriser les problèmes de structure. Ne restait alors que l'écriture proprement dite.
C'était aussi un moyen de résoudre le problème de la légitimité de celui qui prend la parole?
Aussi. Tous les auteurs qui ont commencé dans la Série noire (Pennac, Delteil...) ne faisaient pas partie du sérail littéraire. Nous n'étions pas dans l'édition. Et le milieu littéraire ne s'occupait pas beaucoup de nous, c'était formidable parce que ça nous donnait beaucoup de liberté. Ce n'est peut-être pas un hasard si les auteurs de la Série noire lorsqu'ils se rendent chez Gallimard doivent descendre au sous-sol, alors que les autres auteurs de la maison, eux, montent à l'étage.
Pourquoi avoir cessé d'écrire de la littérature policière?

Après six textes écrits pour la Série noire j'ai ressenti l'impossibilité de faire fonctionner les personnages avec tout ce qui se passait dans la réalité, les bavures, le vrai-faux passeport... Il me fallait quitter les personnages stéréotypés, échapper aux mécanismes, à des habitudes d'écriture.
Figure habituelle du polar, le journaliste reste très présent dans vos nouvelles. Vous avez une expérience dans ce domaine?

Oui. D'abord, j'ai été ouvrier imprimeur pendant 12 ans avant de prendre une place de localier pendant trois années en Seine Saint-Denis pour un canard qui s'appelait 93 actualité. Chaque semaine j'avais 2 pages à réaliser, articles et photos.
On voit mal aujourd'hui un localier enquêter pour connaître la vie d'une victime d'un accident de la circulation...

C'est qu'il ne font pas leur boulot. Moi, j'essayais de faire des enquêtes. Quand on cherche dans un lieu, on trouve toujours quelque chose à raconter. Par exemple, l'histoire d'Yvonne (personnage de la première nouvelle d'En Marge) vient d'un fait divers sur lequel j'ai travaillé. L'histoire d'une femme amnésique qui est restée pendant 19 mois dans une même station service en bordure d'autoroute. Et le lieu où se passe l'action dans le livre, c'est exactement là que sera implanté le grand stade. Ce carrefour, ce lieu va disparaître. Personne n'avait jamais parlé de cet endroit, a priori anodin, moi j'en parle et j'apprends un peu plus tard qu'il va être rasé. Je suis fier d'avoir sauvé ce lieu, de l'avoir inscrit dans la mémoire.
Autre trace du polar dans vos nouvelles, il y a beaucoup d'enquêtes, de reconstitutions...
Ce qui préside à l'écriture c'est l'enquête. Quand je me mets à écrire tout est prêt. Avant j'ai arpenté un lieu, pris des notes sur place, parfois enregistré sur magnétophone des observations faites sur le motif. Je fais beaucoup de photos aussi. En Angleterre, par exemple, j'ai marché pendant des kilomètres le long d'un canal au nord de Londres. Il y avait des tonnes de choses à voir, à noter. C'était un canal abandonné dont les berges abritaient une multitude de groupes rock. Je me souviens d'avoir vu là-bas une superbe voiture, une jaguar abandonnée avec une caravane, comme ça dans un endroit décalé.
Vous vous intéressez aux gens "en marge", aux ouvriers, aux banlieusards, aux "petites gens"...

J'ai l'impression qu'il y a tout un modèle de société (société industrielle, héritage du XIXe siècle) qui s'écroule. On détruit des usines, on détruit les banlieues. Il y a aujourd'hui énormément de choses qui sont en train de disparaître. J'ai besoin de fixer ça pour voir ce que ça dit, pour pouvoir continuer. C'est aussi une révolte de ma part, contre l'humiliation que l'on fait subir aux gens. Les S.D.F. d'aujourd'hui, ce sont d'anciens ouvriers, ils ont participé à la société industrielle, ils ont contribué à la faire fonctionner, maintenant il faut qu'ils disparaissent.
De parler de tout ça, de tous ces lieux, de tous ces gens, le simple fait de s'en saisir par l'écriture, de changer le regard, c'est leur donner une dignité.
Donc la plupart des nouvelles sont issues de la réalité?

Oui, c'est vrai pour beaucoup. mais ce n'est pas du réalisme. Je me nourris de ce que j'ai vu et noté pour faire oeuvre de fiction. Par exemple, Journal sur Seine (nouvelle d'En Marge) est issu des notes prises pour écrire Hors Limites (Julliard).
Vous travaillez l'écriture pour la rendre plus proche du langage de la rue?

Le simple fait d'être dans les endroits où se passe l'action implique une façon d'écrire qui coule toute seule. J'écris en lisant à voix haute, je joue mon texte pour voir si ça sonne. Quand j'ai commencé à écrire, je me suis fabriqué une sorte de magnétophone et je piratais les conversations dans les bistros, les fêtes foraines. pendant des semaines, j'ai travaillé sur ces enregistrements pour comprendre comment fonctionne ce langage qui en fait est un galimatias incompréhensible...
La dernière nouvelle de En Marge renvoie à la photo de couverture et c'est un choc pour le lecteur, parce que ce visage, en ouvrant le livre, on n'y fait pas attention, et votre dernière phrase nous culpabilise. C'est une idée qui vous est venue comment?

Je finissais le livre au moment où l'on ne parlait que de Germinal; et voir la gueule de Depardieu, qui avait tourné moyennant quelques millions une pub pour des pâtes, dans le rôle du mineur, ça me semblait une hérésie. Et pas plus qu'on ne peut filmer les camps de concentration, j'ai eu le sentiment qu'on ne pouvait pas filmer ainsi la mine. Le type sur la photo a 47 ans! Il est mort quelques mois après ce cliché de Willy Ronis.
Et puis en plus, renvoyer ainsi le lecteur au début du livre, c'est un clin d'oeil au roman policier.

En Marge et Main Courante
Didier Daeninckx

Denoël et Verdier
155 p., 85 FF et 136 p., 78 FF

Thierry Guichard

   

Revue n° 006
(février-avril 1994).
Commander.

Didier Daeninckx


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