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Charles Juliet
Interview
Juliet, l'insoutenable légèreté de l'abîme


Charles Juliet

par Dominique Sampiero



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Un visage taillé dans la pierre. Un regard pour scruter au-dedans. Après le succès de L'Année de l'éveil et de Ce pays du silence, Charles Julier publie chez P.O.L. le quatrième tome de son Journal. Profondeur et simplicité de la voix.

De l'enfance, Charles Juliet n'a pas appris à aimer la solitude. Mais à s'en effrayer. Les monstres cachés dans les prairies et dans les arbres ne sont rien à côté de ceux qu'il découvrira enfouis en lui. Ou peut-être sont-ils les mêmes.
Juliet est d'une génération qui ne parle pas. Ou peu. Surtout dans les campagnes. Ce silence qui n'est pas le sien est dressé en lui comme un totem, un gardien, un grand chien noir prêt à le dévorer. Une force d'anéantissement présente à chaque seconde. Ecrire serait rompre ce dévorement, et du coup, le journal un travail de contrebande. Pas à pas.

L'écrivain n'est pas fasciné par la nuit, par le néant, comme Beckett, il est happé.
Il va prendre alors les particules de cet obscur, une à une, et les hisser à la lumière. Ni phrases, ni poèmes, mais les pépites dures de l'être : le plus précieux qu'un homme puisse sauver au moment où tout l'anéantit.
D'une timidité adolescente, il a gardé l'exigence, l'acuité, et une sorte de présence nonchalante, comme exclue d'elle-même. Du coup, c'est un homme attentif à l'autre, doux, délicat. Mais à l'entendre, on sent que quelque chose en lui reste impossible à atteindre, à convaincre. A dire. Un pan de vide entier est intact dans son corps. Une falaise où vient se briser le temps.
Rencontre avec Charles Juliet, au coeur de Paris, dans la cacophonie des vaisselles, les conversations de bistrot et le vrombissement des automobiles. Parole imperturbable pourtant.

Vous avez publié les trois tomes de votre journal chez Hachette, et ce 4e chez P.O.L., est-ce une rupture avec un éditeur?
Non, pas du tout. Lorsque j'ai publié chez Hachette, c'est Paul Otchakovsky-Laurens qui dirigeait la collection.
Maintenant il a créé sa propre maison d'édition. C'est donc à lui que je l'ai confié.
Comment vous situez-vous par rapport à la poésie qui s'écrit aujourd'hui?

Je n'ai jamais eu ce souci de me situer. Je pense que c'est peut-être critique de le faire. Mais j'écris en dehors de toute considération d'époque. Je suis absent de tout ça. J'écris ce que j'ai envie d'écrire. Comme je peux l'écrire.
Votre enfance est exclue du journal, pourquoi?

Je ne sais pas. Pendant longtemps j'ai nié mon enfance, mon adolescence. Je sentais que c'était des choses qui ne pouvaient pas paraître. Mais ce n'était pas délibéré, plutôt des freins, des défenses dont je n'avais pas conscience et qui m'empêchaient d'en parler.
Vous ne craignez pas qu'on ne retienne de vous que ce journal?

Non. Certains lecteurs connaissent la prose. D'autres, la poésie. D'autres encore, le journal. J'espère qu'il y aura des lecteurs pour l'ensemble.
Vous êtes un poète du je, alors que d'autres utilisent le tu, le il, le nous, le on. N'est-ce pas en contradiction avec votre projet d'effondrer, de raser le ghetto du moi, tel que vous l'écrivez dans Fouille, chez Fata Morgana?

Non. Je vis la chose autrement. On ne peut écrire qu'à partir de soi. Quelque soit le pronom que l'on emploie, il y a toujours un je derrière le tu, le il, le nous et le on. L'écriture a un caractère autobiographique. Je dis je mais c'est un je travaillé en profondeur. Ce n'est plus le je d'un individu particulier. C'est le je de quelqu'un qui cherche la part commune et qui, à travers ce qu'il est, exprime, je l'espère aussi, ce qui peut concerner autrui.
D'un journal à l'autre, avez-vous senti un mouvement, quelque chose qui vous dit où vous allez et d'où vous venez?

Oui bien sûr. Il y a un mouvement très perceptible. Très sensible. Je suis parti d'une grande confusion, d'un grand doute sur moi-même, sur ce que je faisais, de beaucoup d'inhibitions, pour tenter de me dégager de toutes ces entraves. Et progressivement je suis parvenu à me construire, pour atteindre un peu de sérénité et de stabilité. L'évolution est dans ce cheminement. C'est le propre de toute vie, de tout être humain. Vivre est cette marche.
Cet accomplissement est-il un soulage-ment par rapport à la pulsion de mort, à l'envie de se détruire?

Oui, c'est un immense soulagement. Cette haine de soi, cette volonté de se détruire ne se présentent plus. Il y a maintenant une profonde adhésion à la vie. Cela change tout du paysage intérieur.
Mais un journal qui dure ne devient-il pas spectacle de soi-même? Entre les premières pages dont on ne sait pas si elles vont être publiées, et la réussite littéraire, n'y-a-t-il pas la tentation d'exploiter un filon?

On peut se poser la question, évidemment. Tout dépend alors de l'authenticité que l'on est capable de garder. Si l'on continue d'écrire, en essayant de forer davantage, de réfléchir, de continuer à se poser des questions sur l'être, sur la vie, l'écriture et ses pourquoi, la réflexion est alimentée par ces questions. Par contre, si l'on com-mence par prendre la pause, comme cela se constate chez certains, effectivement, c'est la fin d'une aventure.
Il y a une force, une hantise de l'au-thenticité en vous, c'est quelque chose qui vous mène et qui peut vous détruire, mais par exemple vous ne parlez jamais d'érotisme dans ce journal?

C'est évident mais on peut être authenti-que dans tout ce que l'on dit. Et choisir de ne pas parler de certaines choses. J'ai écrit des poèmes d'amour assez intenses et brûlants pour que cette dimension soit présente dans ma poésie mais pas dans mon journal.
Il y a donc deux espaces différents dans votre vie, celui du poème et celui du journal?

Non, cela se fait tout seul. Les poèmes s'écrivent, les notes aussi. Un peu comme des saisons.
Dans le journal, je ne veux pas tomber dans l'exhibitionnisme, et ce n'est pas si évident, si facile qu'on le croit. Il y a une juste mesure à garder.
Une biographie du moi ou une biographie du vide dans le moi?

... (sourire)... ou si vous voulez une biographie du moi avec ses vides. Parce que l'on n'est pas continu dans la pensée. Il y a aussi de grands moments de creux, de vide. On n'est rien, on ne pense à rien.
Ecrivez-vous dans un lieu privilégié?

Je peux écrire partout maintenant alors qu'avant je n'en étais pas capable. Je ne suis plus tributaire du lieu, du décor. J'aime écrire chez moi parce qu'il y a le silence. Mais je peux écrire en tout autre lieu. Au printemps dernier, je suis resté quatre mois dans un tout petit village des Alpes-Maritimes, dans un ancien monastère désaffecté.
Dans votre quête de la profondeur, justement, il y a une sorte de mystique qui apparaît, une sorte de mystique profane?
C'est très clair pour moi, ça n'a rien à voir avec une religion, une croyance religieuse. Je pense simplement qu'un artiste qui s'engage à fond dans son travail ne peut pas ne pas vivre cette aventure intérieure qui le conduit de la confusion et de l'ignorance à la connaissance de soi. Vers une certaine lumière intérieure. On peut appeler ça de la manière que l'on veut, mais on le trouve chez les mystiques d'une manière plus nette, plus franche. Leur lecture m'a permis de mieux comprendre mon cheminement. On pourrait mettre en regard des tas de textes qui ont été écrits à des siècles de distance. Ils sont un. Rigoureusement identiques. Et même parfois écrits avec les mêmes mots. C'est ce qu'il faut voir : il y a une universalité profonde.
Beaucoup d'écrivains se réclament de cette lumière intérieure, mais concrète-ment comment la vivez-vous?

Pour moi elle n'est pas une illusion parce que je peux mesurer la différence entre ce que j'étais dans ma jeunesse -la confusion, le noir, l'ignorance, c'est-à-dire lourdeur et étouffement- alors que cette lumière dont je parle est réelle aujourd'hui. C'est une légèreté intérieure, une clarté, une vision beaucoup plus nette des choses.
Et d'une certaine manière c'est une métaphore pour désigner l'état dans lequel je suis. Quelque chose est le produit d'une aventure, d'une évolution qui s'est poursuivie sur 40 ans, et participe de tout ce que vous êtes, là, à demeure.
Cela voudrait dire que celui qui voulait mourir est celui qui voulait la lumière?

Absolument. Vous dites quelque chose de très juste. Je crois que si l'on vit ardemment cette recherche-là, on vit au début dans la haine de soi, parce que l'on se juge tellement médiocre et insuffisant, au regard de cette exigence qui vous écrase.
Dans le monde rural de votre enfance, n'y-a-t-il pas eu un contact intuitif, spontané, avec cet absolu?

D'où cela vient personne ne peut le dire. Je suis d'un milieu paysan, on était à des années lumières de tout ça. Pourquoi c'est né en moi, je ne peux pas le dire. Quel chemin il a fallu faire pour oser accepter ça. Et trouver les mots pour le dire. Mais oser l'accepter déjà.
Est-ce que l'on écrit les mots que nos pères n'ont pas trouvés?

Ah ça, j'aimerais beaucoup... (silence)... Il pourrait se faire que ma mère qui est morte d'étouffement de n'avoir pu parler... trouve à parler à travers moi.
Je vais écrire un récit bientôt à ce sujet. Je l'ai abandonné il y a plusieurs années. Je crois que je vais le reprendre.
Par l'écriture je suis arrivé à l'humain. A l'homme, à la vie. Rien d'autre ne m'intéresse. C'est immense. Cela me passionne au premier chef. Je pourrais vivre trois siècles, je crois que cela ne pourrait jamais s'épuiser.

Dominique Sampiero

   

Revue n° 007
(avril-juin 1994).
Commander.

Charles Juliet


Livres sur le site
( signale un article critique) :

1982- Accueils, Journal IV    
Giacometti    
Rencontres avec Bram Van Velde
Fouilles (suivi de) L'oeil se scrute (suivi de) Approches (suivi de) Une lointaine lueur
Un lourd destin
L' Autre Faim (Journal V 1989-1992)    
Une Joie secrète
Au pays du long nuage blanc
Trouver la source (suivi de) Echanges
Journal Vol.2, Traversée de nuit : journal 1965-1968
Attente en automne (suivi de) Maria (suivi de) Turbulences
L'année de l'éveil
L'autre chemin
Journal Vol.4, Accueils : journal 1982-1988
Lambeaux
Journal Vol.1, Ténèbres en terre froide : journal 1957-1964
Journal Vol.3, Lueur après labour : journal 1968-1981
Carnets de Saorge
Rencontres avec Samuel Beckett
Failles
Attente en automne (suivi de) Maria (suivi de) Turbulences
Dans la lumière des saisons : lettres à une amie lointaine
Lambeaux
L'Inattendu
D' une rive à l'autre
Cézanne : un grand vivant
L' Opulence de la nuit
Au pays du long nuage blanc
Ces mots qui nourrissent et qui apaisent    
Lumières d’automne : Journal vol.6 1993-1996    
Accueils (Journal IV - 1982-1988)
Moisson

 

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