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Jean-Loup Trassard
Interview
Jean-Loup Trassard : à la gloire de ma terre


Jean-Loup Trassard

par Philippe Savary



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Depuis une trentaine d'années, Jean-Loup Trassard fait entrer la ruralité dans la littérature. Ses textes sont des instantanés. Pour comprendre, pour apprendre. Aussi un territoire mental à présercer. Contre le temps.

Jean-Loup Trassard : à la gloire de ma terre

S'il existait un musée de la civilisation agricole contemporaine, Jean-Loup Trassard en serait le conservateur. Depuis la parution de L'Amitié des abeilles (1961), il ne cesse dans ses récits et nouvelles d'arpenter, de pétrir, de voir, d'écouter, de recenser les horizons ruraux. Trassard aime la campagne. Au milieu d'elle, il a la certitude de participer au monde. Devant sa fenêtre : un chemin communal, un ruisseau, le chant d'un oiseau, le piétinement d'un bovin.

On a parlé de lui comme d'un écrivain ethno-poétique parce que son matériau, c'est la vie, la terre; et son outil, une langue fine, colorée, sonore qui sait paresser pour émouvoir. Entre Paris et sa Mayenne natale où il élève des boeufs, Jean-Loup Trassard s'occupe également des droits de place dans les foires et marchés pour le compte des communes. Il revient aujourd'hui en librairie avec Traquet motteux ou l'agronome sifflotant, un recueil de textes sur la vie rurale, parus en grande part dans les Cahiers du Chemin et à la N.R.F. A la fois précis d'agronomie et hymne à la résistance.

Qu'est-ce qui vous a poussé à publier ce recueil?
Ce que j'ai écrit pendant vingt ans sur la vie rurale prend aujourd'hui une autre envergure. Je vois s'éteindre la vie agricole avec une telle rapidité. La campagne, malheureusement, tout le monde s'en fout. Ce n'est pas parce que l'agriculture est condamnée qu'il faut condamner le paysage. Le remembrement tue le bocage, dans une intention de rentabiliser alors que l'on produit déjà trop. Chez moi, les agriculteurs massacrent tout. Ils mettent du désherbant, brûlent les arbres, abattent les talus. Ils bousillent tout avant de partir. Ils savent que la cause est perdue.
Vous parlez de "conscience ultime".
..
C'est le dernier moment pour se rendre compte de cette civilisation avant que ce soit le rôle de l'archéologie. A défaut de sauver l'agriculture, au moins essayons d'en sauver la mémoire. Je préférerais garder la vie que sauver la mémoire. Mais faute de mieux...
N'est-ce pas un combat d'arrière-garde, de doux rêveur? Il faut accepter l'évolution...

Je ne crois pas. La civilisation rurale aurait pu évoluer, elle a choisi de se dénaturer. Avant, on défendait sa colline, son paysage. La ferme était un modèle d'harmonie et de mesure. Maintenant, on défend son porte-monnaie. Les agriculteurs sont devenus fous! Rendez-vous compte, en Mayenne, je connais un paysan qui a une caméra dans l'étable et qui surveille les vaches de sa chambre. Le bon blé est vendu au même prix que le mauvais, car il n'y a pas d'aides à la qualité. En France, on ne trouve plus que des goldens! Il paraît qu'aux Etats-Unis, on peut voir des centaines et des centaines de kilomètres de champs de maïs, et soudain une sorte d'usine. En fait, c'est la ferme. Voilà l'évolution promise!
Vous êtes bien seul à dénoncer. Pourquoi si peu d'écrivains défendent-ils la terre?

Cette question, je me la suis posée. Quand j'ai voulu parler des moulins à vent, j'ai battu les bibliothèques pour trouver quelque chose. Rien. Quelques auteurs sont près de la nature, mais pas près de l'agriculture. Ce sont des landes battues par le vent ou la mer qui les intéressent car ce sont des citadins. Je me passionne pour deux choses parmi les moins recherchées finalement : la langue et l'agriculture.
Comment s'articulent-elles?

Dans ce que j'écris, il y a toujours la joie du maniement de la langue et l'amour de la terre. Il y a une page tendue, une main tendue l'un vers l'autre. Mais ce qui fait l'écrivain, ce n'est pas le sujet, mais l'écriture.
Vous faites un gros travail sur la mémoire. Est-ce que la mémoire se cultive?

Il y a la mémoire et l'écriture de la mémoire. Pour Tardifs instantanés et L'Espace antérieur, il s'est agi d'attraper au passage de mon ciel mental des souvenirs de ma petite enfance. Il fallait les noter, les saisir par la queue. Ces souvenirs existent mais on ne peut pas les convoquer. J'ai fait un travail d'anamnèse, de remémoration volontaire comme si je descendais sous la mer. Les détails remontent. Pour les textes sur la vie rurale, la part du souvenir est facilement convocable puisque je suis immergé six mois sur douze dans ce milieu.
Ce travail sur la mémoire n'est-il pas une forme de repli sur soi?

Non, écrire n'est pas se replier sur soi mais essayer de transmettre aux autres la conscience de ce qu'on aime.
Mais vos personnages parlent si peu. Dans
Campagnes de Russie, vous dites que "l'affinité ne peut être que muette".
Ces sortes de personnages sont des figures de la condition humaine. Je les imagine seuls car finalement on est seul devant sa naissance et devant sa mort. Les dialogues, j'en ai eu longtemps peur car je n'étais pas content de ceux que je rencontrais, mis à part ceux de Céline ou ceux qu'on rencontre dans les polars bien construits : trop poétiques, trop irréalistes (Giono), trop réalistes souvent ou encore trop démonstratifs (Conversations dans le Loir-et-Cher de Claudel). Je préfère employer le dialogue dans son "presque rien quotidien", car dans la relation avec les autres, il y a beaucoup de phrases neutres.
Vous recourez très peu à la psychologie...

Dans l'écriture, la psychologie m'a toujours fait horreur. Il n'y a pas de justification à cela. Le travail littéraire n'est pas fait pour rendre compte de la vie. En fait, je compense énormément. Dans la vie, j'aime les femmes et suis très bavard (rires).
A quoi sert donc la littérature?

L'une des responsabilités de l'écrivain est de revivifier la langue qui se trouve fatalement usée par son emploi quotidien. C'est une affaire de tournures. Je lutte aussi contre la pauvreté de mon vocabulaire. Le lecteur doit ressentir le mot comme s'il ne l'avait jamais rencontré aussi fort.
Vous puisez beaucoup dans la lexicologie dialectale...

Oui, en dehors des déformations et d'une prononciation locale, la patois mayennais vient de l'ancien français. L'employer est une façon de retourner aux racines de la langue, pas à la pureté mais au fonds. Le patois, c'est la langue qui s'est mêlée à la terre agricole au fil des siècles.
Qu'attendez-vous du lecteur?

Une connivence. Qu'il accepte de jouer l'autre partie du jeu. Je propose un jeu de retardement, de dévoilement, de surprises. Cela peut paraître prétentieux, mais je voudrais que la lecture de mes textes débouchent sur leur relecture. La lecture ne vous donne que si vous lui donnez. L'image du sablier est juste. Par l'étroitesse du mot, on passe d'un coeur à un autre, d'un univers poétique à un autre.
Quel est le meilleur compliment que l'on pourrait vous faire?

Il arrive qu'une personne vous dise que la lecture de votre livre l'a aidée à vivre.
Propos recueillis
par Philippe Savary

Traquet motteux ou
l'agronome sifflotant

Le Temps qu'il fait
189 pages, 110 FF

Philippe Savary

   

Revue n° 008
(juillet-août 1994).
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Jean-Loup Trassard


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Nous sommes le sang de cette génisse    
Traquet motteux ou l'agronome sifflotant    
Objets de grande utilité    
Dormance    
Les Derniers Paysans    
L' amitié des abeilles
Inventaire des outils à main dans une ferme
Images de la terre russe
La Composition du jardin    
La Déménagerie    
Nuisibles
Tardifs instantanés
Paroles de laine
Des Cours d'eau peu considérables
L'Espace antérieur
La Déménagerie
Le Voyageur à l'échelle    
Amère la mer
Conversation avec le taupier
Sanzaki
Traquet motteux
Eschyle en Mayenne
L' Homme des haies

 

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