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Yves Martin
Interview
Yves Martin le tendre geôlier


Yves Martin

par Dominique Sampiero



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Depuis 1964, on se délecte des écrits d'Yves Martin, poète et nouvelliste qui publie aujourd'hui son premier roman (d'après son éditeur), un récit érotique en forme d'apologie de l'imagination. Rencontre avec un des écrivains les plus discrets de la littérature française.

Yves Martin sortait juste des rushes d'un film dont il écrit les dialogues. Il avait encore dans la tête les pensées d'une sourde muette plaquée par un diplomate.
Voix rocailleuse, un peu canaille, écrasant les mots comme des mouches, mais non, trop doux, trop gentil pour faire du mal à une mouche.
Un rire étrange mêlant la gouaille à la fatigue, mécanique détachée du corps, un rire de quelqu'un qui aurait vécu plusieurs vies.

On se sent tout de suite du respect pour l'homme. Et on ne sait pas trop d'où ça vient. Il est direct, attentif, sans manière. Mais avec une sorte d'élégance. Le vieux mot de dignité lui va mal parce qu'il a des éclats de voix d'anarchiste. Il marche lentement, respire entre quelques foulées, il parle beaucoup. Dans le pli des yeux, il tient un sourire, une malice d'enfant. Catcheur, déménageur, montreur d'ours. Mais avec un coeur d'or. Une tendresse de petite fille. Et dans son esprit la vivacité, la ruse féline. Yves Martin doit être du signe du chat. Conversation à coeur ouvert et à bâtons rompus.

Yves Martin, vous avez eu de sérieux problèmes de santé?
Oui, une leucémie.
Depuis longtemps?

Depuis 1989. J'ai des traitements assez lourds. Oh, je ne me plains pas, je vis! Mais je suis flapi, je n'ai plus de force. Le seul risque, c'est de passer un certain taux. Alors là, je tombe... ça m'est déjà arrivé boulevard Saint-Michel. Je me suis retrouvé à Cochin. Je me suis fait mal parce que je me suis cassé le bras, vous savez sur ces plots qu'on pose pour empêcher les voitures de se garer. On appelle ça les bites à Chirac... (rires)... Il m'ont remis le bras comme ça, sans anesthésie. C'est comme ça qu'on fait.
Clerc de notaire, c'était un métier ennuyeux?

Non, non, ça m'a beaucoup appris. On rencontre des gens pour des successions, des partages, des mariages. J'étais dans un service qui s'appelle les Formalités. On publie des actes et on veille à leur bonne rédaction. Cette activité rédactionnelle m'a beaucoup apporté. Je me déplaçais, j'allais dans les bureaux des Hypothèques, à Paris, en province, en banlieue aussi.
La rédaction du texte, c'est faire attention à ce qu'un acte administratif soit bien rédigé, dans quel but?

Pour qu'il soit publié. Et admis dans les hypothèques. C'est une histoire que vous racontez, et il doit y avoir une exactitude des dates, des numéros, des termes. C'est un vieux Monsieur, au début de mon métier, qui m'a enseigné à faire les origines des propriétés, et il était terrible d'exigence. Le clerc de notaire est un scribe.
Vous voulez dire qu'il y avait déjà un rapport à l'écriture littéraire dans ce métier?

Oui, oui. Bâtir un acte, c'est comme au cinéma. Il y a des rapports extrêmement précis entre le cinoche et bâtir un acte de notaire. Comme dans le script, il y a un début, une fin, une histoire.
Le cinéma comme acte notarié?

(rires)... oui, oui, un côté comme ça, rédactionnel. Une maîtrise de l'écriture.
Mais il y a beaucoup d'images qui débarquent dans vos textes et qui évoquent autre chose qu'une maîtrise?

Je suis comme tout le monde quand j'écris. Mais j'écris très très vite. Je fais ensuite un second jet. Et ce n'est définitif qu'au troisième.
Le premier jet est raturé?

Non, c'est de la sténo. Enfin, une sténo à moi. Il y a des images et surtout du rythme. Le reste ensuite c'est une question de montage. Comme au cinéma. Du moment que vous avez tous les éléments. Je suis ce qu'on appelle un pinocheur.
Un bosseur?

Non, non un pinocheur. J'écris une heure ou deux, et puis voilà. L'après-midi, je vais au cinéma. J'aime les mots, j'aime que ça se tienne.
Il y a une profusion du texte chez vous?

Pour la prose, c'est vrai. Mes nouvelles prennent de plus en plus d'ampleur. En poésie, je suis beaucoup plus sec. Dans certains livres, je suis même minimal.
J'ai eu beaucoup de problèmes dès l'enfance au niveau du corps. C'était à la fois un bien et un mal. Un bien dans le sens où cela m'a permis le retrait -retrait de l'école, des autres- donc l'écriture.
L'écriture est venue tôt dans votre enfance?

Inconsciemment, c'est ce que je voulais faire. J'écrivais des romans à 12 ans, très influencé par François Mauriac. J'adorais cet auteur parce qu'il décrivait les gens. Il parlait admirablement des averses. Chez lui, il y avait aussi un sens du péché qui correspond bien à notre génération. Et de la transgression forcément.
Tout jeune j'étais un grand lecteur. Il faut reconnaître que mes parents n'ont jamais empêché ça. Moi, les motos, les autos, tout ça me barbait... j'allais au cinéma. Mes parents étaient sûrs qu'avec moi, il n'y avait aucun problème. Quand j'allais au cinéma, j'y allais! Je ne courais pas les filles ou faire des conneries.
Vous étiez un enfant timide?

Oui
Et le sexe?

Bah, je n'ai jamais été un matamore... (rires)...
Il y a pourtant une grande sensualité dans votre écriture?

Il est bien connu que c'est ceux qui en sont le plus privés qui en parlent le plus. Notre génération était différente. J'ai été élevé chez les curés, le sexe était tabou. Il ne s'agissait pas de parler d'onanisme ou de masturbation, vous pouviez vous faire foutre à la porte. C'était dur. Même au niveau familial.
Le corps n'est jamais un lieu d'apaisement pour vous?

La sexualité n'apaise rien. Quand on vient de faire l'amour, on a envie de refaire l'amour. Je pense qu'il y a beaucoup de souffrance là-dedans. Le corps fait souffrir, il nous emmerde. Il est à la fois admirable et détestable. La sexualité est la poursuite perpétuelle de peut-être quelque chose qui n'existe pas. C'est un leurre. Une espèce de voile pour cacher notre absurdité profonde. Mais ce n'est une solution en rien. Les gens se mentent. Il y a une grande hypocrisie, de la part de la société surtout.
Vous n'avez jamais vécu en couple?

Non, je suis surtout un amateur, et ce n'est pas un secret... (rires)... des professionnelles, des courtisanes, des mondes parallèles.
Il n'y a pas d'affectivité possible alors avec ces femmes?

Il y a la sexualité mais avec une franchise qui n'existe pas dans un couple. Dans un couple, il y a l'organisation sociale. Et pour moi c'est quelque chose d'assez horrible! Il y a des filles auxquelles on s'attache et qu'on retourne voir.
Vous dites courtisane, vous ne dites pas pute, c'est hypocrite?

La conception actuelle est différente de la mienne. Je suis resté dans l'état d'esprit des années 30. Les gens de ma génération, les premiers trucs sexuels, on les a vécus avec des courtisanes. Vous pouvez interroger un tas de gens de ma génération. Ou alors par une soeur, par une cousine. Quelqu'un de la famille. On appelle ça l'inceste, c'est un grand mot.. ça n'a rien perturbé ni de leur famille ni de leur relation. Là-dessus il y a un ramassis d'hypocrisie. Et si vous dites les choses franchement, les gens vous regardent d'un sale oeil.
Il y a une présence érotique de la petite fille dans votre écriture?

Erotique mais idyllique. Je ne suis pas pédophile comme certains auteurs. La petite fille, c'est la future femme, elle en a toutes les qualités et moins les défauts. C'est ce qui me les rend chères. Elles ne sont pas encore organisées socialement comme le sont les femmes qui ont toutes un projet derrière la tête.
Yves Martin est macho et se réfugie derrière quelque chose d'enfantin?

C'est vrai que c'est enfantin. Mais la femme est aussi un être redoutable avec un projet social. Comme l'homme d'ailleurs...ça n'a rien de macho, c'est une constatation. Moi je n'ai pas de projet.
Même de faire oeuvre littéraire?

Même pas. C'est une passion, ce n'est pas un projet. J'aime ça. Mais ce n'est pas lié à un désir de réussite sociale: être le plus fort, le plus grand, le plus célèbre. Je ne dis pas que je ne suis pas content quand quelqu'un me dit:"Ce que vous écrivez, c'est bien". Je suis heureux. Mais exactement heureux comme un type qui fait des sabots et à qui on dit "Vos sabots sont bien, je marche bien avec...".

Dominique Sampiero

   

Revue n° 009
(octobre-novembre 1994).
Commander.

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