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Frédéric H. Fajardie
Interview
Frédéric H. Fajardie : vive la littérature populaire


Frédéric H. Fajardie

par Christophe David



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Ecrivain de romans noirs et de politique-fictions, Frédéric H. Fajardie est un visionnaire, franc-tireur à la plume ancrée dans le réel. Retour aujourd'hui du commissaire Padovani dans la France de Balladur.

Articuler écriture et politique, pour Fajardie, c'est militer aussi pour une littérature populaire. Son communisme n'est pas théorique. Le Capital est toujours dans sa bibliothèque, mais il tient à souligner que le chapitre I du Livre I est... le meilleur. Patte de velours, son dernier roman, c'est le retour du commissaire Padovani, sa première enquête après dix ans de placard. Pado n'a pas changé. Il continue à "subvertir la police de l'intérieur afin de "servir le peuple"".

Et comme on le lui fait remarquer : "certaines réinsertions sont problématiques, complexes, atypiques...". Son équipe "un peu marginale qui fêtait ses succès dans des restaurants arabes en buvant de la vodka et en braillant L'Internationale" ne faisait pas, malgré ses succès, l'unanimité dans ce "milieu sans surprise, conventionnel et réactionnaire" qu'est la Police. Avec le retour de Padovani, Hautes-Etudes et Primerose, "cette boîte qui a perdu tous ses flics gauchisants, tous ses fantaisistes, ses dilettantes" va revivre et sauver la République de... l'impérialisme américain- "parce que nous croyons en certaines valeurs, c'est aussi con que ça". Où l'on s'aperçoit que Padovani tient plus de Fajardie que... Madame Bovary de Flaubert.

Vous avez publié votre premier roman en 1979, c'était Tueur de flics...
Oui. Je l'ai écrit en 1975. Je l'ai donné à des copains dont la boîte était en difficulté (NDLR : les éditions Phot'oeil dont la collection Sanguine a été l'un des haut lieux de ce qu'on a appelé le néo-polar). Je l'ai relu quand il est ressorti à La Table ronde. C'est un livre qui a maintenant une vingtaine d'années, je l'ai écrit en 1975, eh bien, il est encore lisible. Je l'avais écrit avec le même sérieux que l'on peut mettre dans un roman de littérature dite blanche.
Quand j'étais jeune, le poète Charles Vildrac, un ami de résistance de mon père m'avait dit que j'avais une patte. Et l'important c'est ça, c'est d'avoir un style. J'ai commencé à écrire en 1965 et je n'ai été publié qu'en 1979. Ça a pris du temps. J'ai eu un papier dans Le Matin signé Jean-Paul Kaufmann, le lendemain un autre dans Libé qui ne veut jamais être en retard d'une nouveauté et c'était parti...
Vous n'avez pas écrit que des polars. Comment vous définissez-vous?

Ce que je fais, c'est de la littérature populaire. La culture populaire, c'est la culture qui reste. L'Illiade et L'Odyssée, ce n'est pas Homère qui en est l'auteur. Ce sont tous ceux qui ont raconté l'histoire, tous ceux qui l'ont construite et lui ont donné sa forme en la racontant. C'est cette culture qui m'intéresse. Pas l'autre. L'élitisme mène à la déculturation et la déculturation au fascisme. Dans Charlie Hebdo, où je fais de la critique littéraire, deux fois par mois, je chronique souvent des poches. Ça me paraît important.
Un jour, je faisais mes courses dans une grande surface vers la porte d'Ivry. Une femme avait deux de mes livres en main. Je l'observais. Elle hésitait puis elle les a jetés dans son caddie entre un poulet et des pommes de terre. D'autres écrivains l'auraient mal pris. Moi, j'étais content. La politique socialiste de Jack Lang a été une politique élitiste. Pour moi, il n'y a pas de genre mineur. Il n'y a que des bons écrivains et des mauvais. Un écrivain, c'est un tempérament et un style, une patte. Quand j'avais quinze ans, mon père m'a fait lire Les Mémoires de Saint-Simon. Si avec ça on ne comprend pas ce que c'est que le style...
Un tempérament, un style et un statut social?

Je ne me prends pas au sérieux comme écrivain. Je fais partie des rares personnes qui ont refusé d'aller à Apostrophe. Je ne veux pas aller non plus chez P.P.D.A. ni chez Rapp. Je veux bien passer à la télévision, mais c'est seul ou rien. Je suis passé douze fois au journal télévisé, invité par des journalistes politiques, ce qui est quand même plus gratifiant. Quand j'ai commencé à écrire, je ne voulais pas vivre de mes livres. Un réflexe de prolo. Je trouvais que ce n'était pas de l'argent gagné. J'avais pris plaisir à écrire... Je me suis bien fait arnaquer au début. Et puis j'ai compris qu'il faut oser dicter ses conditions. Ça marche. Un jour j'avais rendez-vous chez un éditeur pour signer un contrat. J'étais bien remonté. Quand il m'a demandé combien je voulais, au lieu de dire 50.000 F, j'ai dit 100.000 F. Il n'a pas bronché. Depuis, j'ai compris que l'éditeur se fait, en langage marxiste, une plus-value sur le dos de l'auteur et je me fais payer cher par principe.
Pourquoi écrivez-vous?

Pourquoi j'écris? J'ai trois raisons. Pour être en osmose avec le monde. Pour épater ma femme et pour la garder... J'écris pour dire autre chose que ce que je lis. Pour parler des gens que je ne vois pas dans les livres. J'ai toujours mis dans mes livres des personnages issus de minorités: des arabes, des pédés... J'ai grandi vers la porte d'Ivry, un quartier communiste. Je trainais avec les bandes, je me battais. Ces gens-là je ne les trouvais pas dans les livres...
Savez-vous qui sont vos lecteurs?

Je reçois beaucoup de courrier. J'ai quelque chose comme 5.000 "fidèles". C'est assez étonnant, ces rapports passionnés que j'entretiens avec mes lecteurs. Certains deviennent des copains, des amis. Je reçois aussi pas mal de lettres de lectrices. Il y a même un vieux général de 84 ans qui m'envoie des éditions originales de Simenon. Je préfère n'avoir que 5.000 lecteurs intelligents plutôt que 150.000 cons. Si Le Pen me disait : "J'adore vos livres" -ce qui m'étonnerait quand même un peu- je serai bien emmerdé... Je ne cherche pas à mettre de distance entre mes lecteurs et moi. Ça déçoit parfois. Je me rappelle d'une signature dans une ville de l'est de la France. J'étais invité avec un autre auteur. Il n'avait écrit qu'un polar et il jouait son rôle d'auteur. Il signait avec son Mont-Blanc. Moi, je discutais avec les gens. C'est lui qu'ils prenaient pour un écrivain, pas moi.
Vous avez fait partie de la Gauche prolétarienne...

Ma famille est de gauche depuis la Commune. Ma première manifestation, c'était Charonne. Mon père m'avait emmené avec lui, j'avais douze ans. La haine du flic a été instantanée. J'ai toujours été dans l'opposition. Je suis un rebelle. De toute façon, on arrivera à une forme de socialisme, de communisme primitif. Ce sera une fête rouge... avec des jeunes femmes rouges toujours plus belles...
Mais vous publiez maintenant à la Table ronde dont le directeur, Denis Tillinac, n'est pas vraiment un gauchiste...

On s'est rencontrés sur la péniche de L'Evénement du jeudi, quand Jean-Paul Kaufmann était détenu au Liban. J'y venais avec Vautrin. On est devenus potes. A la Table ronde, je suis libre. On ne m'emmerde pas. Quand on parle politique, je finis toujours par le traiter de sale réac' et lui par me traiter de gauchiste...
L'amitié semble être quelque chose d'important pour vous...

Pour moi la fidélité et la loyauté sont des valeurs absolues. Mes peurs d'enfant, c'est d'être abandonné ou trahi. J'ai poussé parfois l'amitié jusqu'à l'absurde. Une fois, je me suis battu contre deux types avec un ami qui s'était mis dans une situation délicate. Quand on en a fini avec eux, je lui ai expliqué que c'était lui qui avait tort dans cette histoire. Pourtant, je l'avais aidé...
Et l'humour?

L'humour, c'est une arme d'aristocrate.

Patte de velours
La Table ronde
293 pages, 105 FF

Christophe David

   

Revue n° 009
(octobre-novembre 1994).
Commander.

Frédéric H. Fajardie


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