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Jean-Pierre Maurel
Interview
Jean-Pierre Maurel ou la substance des livres


Jean-Pierre Maurel

par Christophe Kantcheff



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L'éclectisme n'est pas l'hétéroclisme. Si les deux derniers livres publiés par Jean-Pierre Maurel sont bien différents, ils ont un point commun flagrant : l'amour exigeant de la lecture et de la littérature.

Au début des années quatre-vingts, Jean-Pierre Maurel publie un recueil de nouvelles et un roman d'inspiration romantique, puis plus rien. Neuf ans à attendre que vienne une autre manière d'écrire et c'est Règlement, paru en 1993 chez Gallimard. Livre admirable, entre la fiction spéculative et l'essai subjectif, où l'auteur, né au Tyrol, de mère autrichienne, règle ses dettes envers la littérature et la culture de son pays natal. Il récidive aujourd'hui dans un tout autre genre. A la fin de Règlement, Jean-Pierre Maurel signalait qu'il avait commencé deux romans policiers qu'il ne finirait jamais. C'était sans compter sur la sagacité et la persuasion de Viviane Hamy. Résultat : la parution de Malaver s'en mêle, un polar narquois bourré de talent, qui nous fait aimer Paris autant que le Lagavulin. Eric Malaver, journaliste revenu de tout sauf de la sensualité féminine, s'est reconverti en détective nostalgique et un brin moralisateur. Son enquête le lance sur la piste d'un collectionneur de sacs Vuitton et de Tamouls...

La couverture de Règlement ne porte aucune mention. Ni " roman ", ni " essai ".
Depuis longtemps j'avais envie d'écrire sur des textes littéraires et des auteurs qui m'avaient influencé, mais chaque fois que je m'attelais à un essai, je m'ennuyais. Il était aussi difficile d'exprimer certaines idées sur Musil, Schnitzler ou Stifter dans un pur roman. Un jour, quand j'ai commencé à écrire l'histoire d'un bossu dans un tonneau, donc une fiction, sont venues s'entrelacer les idées que je voulais exprimer.
Le kitsch est l'une des notions centrales de Règlement.

En Autriche, où j'ai passé mon enfance et mon adolescence, j'ai littéralement baigné dans le kitsch. Cet aspect lisse, joli, gentil, sans aucune aspérité des choses, ce paravent qui dissimule la dureté de la vérité, voilà le kitsch et cela m'a beaucoup marqué. C'est une expérience qu'aucun créateur autrichien n'oublie et dont il fait l'un des objets de sa haine. Voyez Thomas Bernhard.
Vous considérez-vous alors davantage comme un écrivain autrichien que comme un écrivain français?

Pour devenir un écrivain français, je me devais de quitter l'Autriche dans l'écriture. Or Règlement se passe en partie en France, à Chartres. De plus je n'y exprime aucune haine contre l'Autriche parce je suis arrivé à en assumer complètement la présence en moi. Mais je me considère surtout comme un auteur français parce que je suis incapable d'écrire en allemand. Et aussi parce que j'essaie d'être de plus en plus sobre. Mon idéal de style est français. Avant de commencer un livre, je relis toujours Adolphe de Benjamin Constant. C'est un modèle parfait où le travail du style est invisible à force de simplicité. On ne sait plus écrire comme cela aujourd'hui. Au vingtième siècle il y a eu Marcel Arland dans ses livres autobiographiques ou Jacques Chardonne. Je lis du Chardonne sans même me soucier de ce qui est dit. Simplement pour me plonger dans le mystère de ce style sans style.
Vous dites qu'on ne sait plus écrire ainsi aujourd'hui?

Disons qu'on n'y arrive plus avec cette perfection-là. Et on prend souvent pour le grand style classique, sobre, ce qui n'est qu'indigence. Ou bien l'écriture est trop travaillée. Par exemple Port- Soudan d'Olivier Rolin, qui est pourtant un livre que j'aime, a parfois un style trop "recherché". Le style ne doit pas être recherché, il doit être trouvé.
Des deux livres, lequel vous a posé le plus de difficulté?

J'ai mis deux mois pour écrire Malaver..., vingt-six jours pour Règlement, l'un et l'autre sans plan préalable. Ce qui m'a forcément posé des problèmes pour Malaver... qui suppose une progression spécifique de l'intrigue. Il m'a souvent fallu revenir en arrière en fonction des nouvelles idées qui surgissaient. Et puis j'ai eu très peur avec la scène de la rencontre du détective et de la femme fatale, parce que mes références étaient inégalables : Chandler ou certains films avec Bacall et Bogart. Pour Règlement, c'était plus facile.
Vingt-six jours pour un texte qui entre profondément dans des oeuvres littéraires et fait appel à des disciplines comme la psychanalyse ou la science?

Oui. Mais Règlement est le fruit d'une culture amassée depuis plus de vingt ans. Ce qui est exaltant c'est de sentir que les impressions emmagasinées, à la faveur d'une excitation très forte -et la création littéraire en est une-, remontent, surgissent à la conscience et s'organisent. L'élaboration de Règlement tient surtout à cette sorte de dynamique interne où fond et forme sont extrêmement liés.
Avez-vous abordé le policier comme un genre mineur?

Non. Enfin, Règlement est le premier volet d'une trilogie que je tiens à terminer. Et je crois qu'il y a plus d'ambition littéraire dans Règlement que dans Malaver... Cela dit, il se peut aussi que j'écrive une suite à Malaver... auquel cas je torpillerai la formule polar. C'est le sens de la présence dans le roman du Gambit du cavalier de Faulkner, un livre magnifique qui est un polar et tout autre chose en même temps.
Dans
Règlement vous dites de l'héroïne du Mur invisible de Marlen Haushofer qu'elle en vient à ne peut plus pouvoir lire que des romans policiers. C'est péjoratif?
Non. L'héroïne du Mur invisible est en train de perdre ses repères. Pour elle, la littérature s'engloutit dans une espèce de brouillard, sauf justement le policier qui impose des codes, et particulièrement le roman noir américain. Exemples : le détective vit seul, boit du whisky, et il ne couche pas. Ces codes, je les ai tous gardés dans Malaver... sauf un : la noirceur, la violence. J'ai acclimaté mon détective à Paris et à un certain esprit français, ironique, séducteur. Malaver... est plus une comédie policière qu'un roman noir.
Règlement
a pour exergue une citation d'Hofmannsthal selon laquelle la réalité est remplie de livres. En êtes-vous si sûr?
Non, hélas. Mais pour moi, il n'y a pas de frontière entre ma vie, les personnages de fiction et la réflexion sur les livres. J'éprouve des difficultés à parler de livres, ici, à Paris, parce qu'on en parle souvent de manière extérieure. On consomme de la discussion sur les livres alors qu'en Europe centrale les livres font partie de votre substance.

Règlement
Gallimard

175 pages, 88 FF
Malaver s'en mêle
Viviane Hamy
265 pages, 85 FF

Christophe Kantcheff

   

Revue n° 010
(décembre 94-janvier 95).
Commander.

Jean-Pierre Maurel


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