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Claude Louis-Combet
Interview
Claude Louis-Combet : de la prière à la mythobiographie


Claude Louis-Combet

par Thierry Guichard



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Ecrivain de l'expérience intérieure, Claude Louis-Combet voit dans la littérature comme le questionnement d'une quête spirituelle. Son nouveau roman possède la beauté d'un oratorio.

Avec un recueil d'articles critiques, de courts essais, chez Deyrolle et un nouveau roman chez Corti, Claude Louis-Combet ravira tous ses aficionados qui, s'ils ne sont pas aussi nombreux qu'une telle oeuvre le mériterait finissent par constituer un happy-few fort respectable.
Blesse, Ronce noire
qui relate la relation incestueuse entre le poète Trakl et sa soeur Gretl, marie magistralement une écriture onctueuse à un thème violent, obscur, récurrent chez Louis-Combet. A travers la poésie, à travers l'inceste, la création, Claude Louis-Combet poursuit une quête infinie.

"Ecrire au sein de la lecture, c'était là plus qu'une occupation : une manière de conquête permanente contre l'esprit de dissolution." Lorsqu'il écrit Blanc (Fata Morgana, 1980) d'où est tirée cette profession de foi, Claude Louis-Combet a déjà derrière lui plus d'une demi-douzaine de livres. Son premier roman, Infernaux Paluds sorti chez Flammarion en 1970 après dix ans d'écriture, a été le déclencheur d'une oeuvre dense, profonde, bouleversante dans la mesure où sa lecture est, d'évidence, une expérience spirituelle. Né en 1932 à Lyon, Claude Louis-Combet se destine d'abord à entrer dans les ordres et effectue son noviciat chez les Pères du Saint Esprit"avec une émotivité religieuse très forte". Mais la politique de l'Eglise, contre laquelle il s'élève, et une forte crise spirituelle lui font renoncer à poursuivre cette voie. Dans cette rupture, la lecture de Nietzsche a été déterminante avec celle de Sartre qui a suivi. "Je suis comme un être qui reste très nostalgique de la foi. J'aime beaucoup la vie des saints parce que j'y trouve l'expression d'une destinée humaine qui est allée très loin dans l'absolu".
Imprégné des écrivains spirituels auxquels il consacre la collection "Atopia" aux éditions Jérôme Millon, Claude Louis-Combet semble trouver dans l'écriture comme une voie souterraine pouvant conduire vers cet absolu impossible pourtant à atteindre. Il rechigne à parler de mysticisme, mais ce refus sonne chez lui comme de l'humilité. "Quoi que nous écrivions, il y a dans ce que nous écrivons, quelque chose qui s'écrit malgré nous - et nous qui écrivons, il y a un instant où nous assistons à l'écrit, où nous le subissons (amoureusement, peut-être), saisis de ne pas le saisir." (Ecrire de langue morte, Ubacs 1985).
De son modeste appartement de Besançon, une fenêtre donne sur le cimetière, paysage paisible et propre à la méditation, qu'un immeuble en construction s'apprête à griffer à jamais. Claude Louis-Combet parle d'une voix profonde et calme. D'une voix que l'on aurait du mal à ne pas écouter.

Votre nouveau roman, Blesse, Ronce noire fait-il partie de ce que vous appelez une mythobiographie?
("L'autobiographie doit se développer sur le territoire des mythes, des rêves, des fantasmes. Elle réalise, en ce sens, un projet anthropologique. Le narrateur cesse de raconter sa vie. Il s'efforce seulement de la déchiffrer dans les miroirs des songes collectifs ou individuels. C'est ce que j'ai appelé une mythobiographie"
, entretien avec Alain Poirson France-Nouvelle 1980)
Oui, voilà comment cela se passe. Dans un premier mouvement je dois me laisser séduire par un personnage légendaire, je dois me laisser capter. Je deviens l'autre, je me mets dans l'autre et l'autre, je le tire à moi. Je repère des thèmes qui rejoignent mes fantasmes personnels. Ce qu'il me lègue, ce personnage, ce sont les éléments auxquels j'avais plus ou moins rêvés. Par exemple, l'idée d'écrire Marinus et Marina (Flammarion 1979) m'est venue en lisant Les Récits d'un pèlerin russe qui racontent comment un pèlerin parcourt la grande Russie et va prier dans les sanctuaires, notamment dans celui de Sainte Marina. Or, dans l'édition de poche de cet ouvrage, il y avait quatre lignes sur Sainte Marina qui avait passé toute sa vie dans un monastère d'hommes, déguisée en garçon. Lisant cela, j'ai tout de suite pensé que je pouvais écrire quelque chose là-dessus : c'était une note hagiographique qui déclenchait en moi un questionnement fondamental sur qu'est-ce que le féminin et qu'est-ce le masculin et rejoignait le fantasme de l'androgynie, le retour à l'origine, le retour à la mère.

Autant de thèmes récurrents chez vous que vous pouvez traiter ainsi par le biais d'un personnage?
Le fait de pouvoir tenir ces obsessions à distance protège de la psychose. Dans mon activité créatrice, je me sens très réceptif par rapport à quelque chose qui a mûri en moi, qui s'exprime quand le moment est venu. Je crois que je porte déjà des textes, ils sont déjà là, il faut faire l'effort chaque jour de se recueillir, pour que les textes s'imposent. Je ne fais que transcrire quelque chose qui est déjà tout prêt.

Dans Miroir du texte vous écrivez : "Depuis le temps qu'il écrit, l'homme qui écrit, s'il n'a pas peur de se regarder en face, peut se dire qu'il n'a encore rien écrit." Ces textes en vous, reflètent-ils votre part obscure?
L'écriture n'est pas une activité qui m'apporte beaucoup de plaisir. J'ai tendance à repousser toujours l'échéance, en me réfugiant par exemple dans d'interminables lectures pour reporter le moment de la rencontre avec moi-même...

Vous dégagez, en écrivant, votre "part maudite" comme dit Bataille, et pourtant votre langue est excessivement normée, respectueuse de la syntaxe....
C'est parce que cette censure dont parle Freud est acceptée. Je peux écrire des histoires atroces dans une langue qui est pure. Je ne suis pas comme Guyotat (pour lequel j'ai beaucoup d'estime).
Les phrases viennent ainsi, je ne rature presque pas. J'écris dans un effort de proximité avec le plus profond de moi-même. Encore une fois, je ne fais que transcrire quelque chose qui est prêt. Il m'arrive d'arrêter d'écrire au milieu d'une phrase et le lendemain je reprends où j'en étais sans avoir besoin de me relire.

Blesse, ronce noire est l'histoire d'un inceste...
Ce roman s'appuie tout de même sur la vie réelle de Trakl. Je pense que la poésie chez Trakl a préparé l'inceste et l'a rendue nécessaire, que l'inceste a été vécu comme une expérience d'essence poétique et d'essence religieuse et que la poésie qui a suivi cette expérience devient l'expression de la culpabilité, de l'angoisse de mort. Dans l'oeuvre de Trakl, il y a une ascension poétique jusqu'à l'inceste et à partir de là, la poésie se charge d'images d'enténèbrement, de culpabilité, de mort. L'inceste serait le passage à la ténèbre. L'accomplissement de l'inceste, je le vois, je le sens comme la précipitation dans la part obscure du désir qui devenait impératif, obsédant. Mais en même temps que se réalise le passage à la nuit, au sens mystique, le frère, Trakl donc, vit une certaine expérience d'illumination dans la rencontre du regard de sa soeur qui lui renvoie sa lumière. Les poèmes qui suivent l'inceste sont intensément lumineux et obscurs. La beauté est associée à la faute. C'est désespérant pour le poète que la beauté soit liée au péché et conduise à la mort.
(Claude Louis-Combet va chercher un livre :
Situation de Georg Trakl par Jean-Michel Palmier aux éditions Belfond, 1987)
Je vais vous expliquer comment je suis arrivé à écrire Blesse, ronce noire. J'ai écrit ce livre en trois mois entre décembre 1993 et février 1994, avec, constamment sous les yeux, les deux photos (Claude Louis-Combet ouvre le livre à la double page où se trouvent les photos en question) de Georg et de sa soeur. J'ai imaginé que ces deux photos ont été prises à un moment contemporain de l'inceste. Georg est sombre, fermé, Grete semble plus rayonnante.
Blesse, ronce noire
apparaît au confluent de deux séries de lectures et de recherches. J'ai lu d'abord les poèmes de Trakl en 1958. Cette lecture m'a accompagné pendant les dix ans où j'ai enseigné la philo : j'utilisais la poésie de Trakl pour répondre à certaines questions des élèves. J'étais fasciné par l'apparition de la soeur dans les poèmes mais je ne cherchais pas à connaître le lien avec la vie de Trakl. Dans les années 80, j'ai donc lu cette biographie de Jean-Michel Palmier qui m'a apporté une connaissance de la vie de Trakl. Cette première lecture fut purement informative. Dans les années 90, je me suis intéressé à Stanislas Przybyszewski et pour écrire la préface à De Profundis (Corti, 1992 - cf MdA N°1) j'ai dû faire des recherches sur l'inceste entre frère et soeur dans la littérature. Przybyszewski, en fait, rapporte la fin tragique d'une liaison qu'il eût, en donnant à la femme aimée le rang de soeur. "Il y a dans chaque humain une disposition à l'amour sororal" dit Barthes. Dans l'Eros sororal demeure et vraiment s'affirme un équilibre dans le vis-à-vis. L'homme n'est pas dévoré, pas dissout (comme c'est le cas dans l'inceste avec la mère), chacun demeure l'interlocuteur de l'autre. La soeur n'exerce pas l'emprise destructrice que la mère peut exercer. La préface à De Profundis m'a amené à relire la biographie de Trakl en même temps que L'Elu de Thomas Mann, et d'autres textes sur l'inceste. La relecture du livre de Jean-Michel Palmier m'a fait sentir qu'il fallait absolument que j'écrive là-dessus. Parce que dans ma vie demeure toujours très vif le désir de la rencontre avec l'âme soeur.

Vous utilisez des images récurrentes (les lèvres, notamment avec cette dernière métaphore très belle de "...l'horizon et son entaille, par laquelle coulait tout le sang du soleil..."), vous vous servez également de la répétition, est-ce que cela ne finit pas par ressembler à une prière?
C'est juste. Au fond l'écriture, depuis le temps que j'écris et que je travaille dans la même thématique, me tient lieu de prière. C'est quelque chose qui a pris le relais d'une expérience spirituelle que j'ai dû abandonner, qui n'avait plus de sens. De toutes façons, l'écriture est ce qui s'efforce de combler un manque de dialogue; elle prend la place d'une parole manquante. Quant aux rythmes, j'y retrouve une réminiscence des chants grégoriens. C'est vrai qu'il y a là, dans ce que j'écris, un côté incantatoire.

Et mystique?
Je me sens constamment repoussé d'une sphère qui est la présence. Si mystique il y a, c'est une mystique de l'absence, de la blessure.

L'écriture comme trace du religieux?
Je dirais que l'écriture se déploie à partir d'une expérience religieuse, qui est une expérience de la rupture, de l'échec; mais sans illusion : elle sait que jamais elle ne prendra la place de l'expérience religieuse originelle. Elle ne prétend pas remplacer ce qui fait manque.
Au petit séminaire des Pères du Saint Esprit, j'écrivais des poèmes dont l'essentiel était d'exprimer l'inquiétude religieuse. L'écriture à la fois me raccrochait au religieux, au spirituel et à la fois marquait ma différence, accentuait la séparation.

Votre actualité, c'est aussi Miroirs du texte chez Deyrolle...
C'est François-Marie Deyrolle qui m'a sollicité. Il voulait des textes sur l'écriture. Mais je n'ai pas d'inédits. Tout a été publié soit sous la forme d'articles, soit en livres ou en revues.
Je tiens beaucoup à publier chez Corti, c'est une maison importante pour moi, qui convient très bien à la dimension de mon public; je ne vends jamais plus de 1 500 exemplaires.
Vous savez, j'écris profondément pour moi, pour soulager des tensions internes. Je me suis très bien débrouillé avec ma névrose.

Vous écrivez pour vous : est-ce à dire que vous vous souciez peu de savoir quel avenir auront vos livres. Vous ne sentez pas la nécessité aujourd'hui de vous engager pour défendre la littérature contemporaine?
Je comprends ce que vous voulez dire, je comprends mais ça ne me touche pas. Je ne vois pas plus loin que le bout de mon nez. J'écris parce que je sens une sorte de tension, un poids intérieur qui m'y contraint. Si je reste quelque temps sans écrire, je suis mal à l'aise, mal dans ma peau. L'écriture a quelque chose d'hygiénique.
L'interrogation sur la postérité; qu'est-ce que ça va devenir après moi? Ça ne m'intéresse pas. J'ai des répulsions concernant les manifestations publiques. D'ailleurs je n'ai fait dans ma vie que deux séances de signatures : à Paris, à la librairie Les Cahiers de Colette et à la librairie Compagnie.
Aujourd'hui, j'écris des textes courts parce que je suis pessimiste sur mon propre avenir. Je ne peux pas m'engager sur une écriture trop longue de peur de ne jamais pouvoir la finir.

Durant l'échange, Claude Louis-Combet aura cité bon nombre de ces auteurs spirituels qu'il fréquente. Homme d'une culture exceptionnelle, il semble évoluer dans un univers où l'esprit règne sur toute chose, bien loin donc du monde qui bruit.

Blesse, Ronce noire
José Corti
142 pages, 90 FF

Miroirs du texte
Deyrolle éditeur
118 pages, 98 FF

Thierry Guichard

   

Revue n° 011
(mars-mai 1995).
Commander.

Claude Louis-Combet


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Le Boeuf-Nabu ou les métamorphoses du roi des rois    
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