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Antoine Emaz
Interview
Les mots menus d'Antoine Emaz


Antoine Emaz

par Emmanuel Laugier



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Minimale, sèche, saillante et rase, la poésie d'Antoine Emaz dit ce qui passe entre le dehors et ce qui nous est intérieur. Les mots d'Entre, son dernier recueil, en sont les traces serrées.

Sec, le carré bleu de Gauloises dans la main, venu d'Angers où il vit pour nous rencontrer chez son éditeur, Antoine Emaz (né en 1955), la voix hésitante ou mal assurée, a accepté cet entretien, sachant que dire ou approcher le pourquoi ou le comment du poème (sa cuisine) est toujours un exercice voué à l'échec. Antoine Emaz parla donc de ce mot de poésie, mot qui l'aimante, le creuse, chaque jour, sans confier aucun élément de sa vie privée, cette vie que l'on n'a pas à connaître pour lire ses poèmes. Il parla des liens illisibles que nous avons avec le monde, avec ce bout de jardin ou de ciel, avec la lumière d'un gyrophare dans la rue, du dehors, cet obstacle. Ne reste alors que la minceur du poème, sa plage maigre et sa sécheresse. Antoine Emaz, des mots qui comptent...

Antoine Emaz, vos poèmes ne chantent pas; ils se bornent toujours, avec très peu de mots, à dire ce qui reste et ce qui se passe, en fait, entre le corps et ce qui lui est étranger, autre...

Il y a dix ans, j'ai hésité entre deux écritures. Je travaillais alors sur deux poèmes Le chant des pauvres et Poème de la fatigue . Ces poèmes avaient deux directions différentes. Quelque chose m'a amené à continuer dans la voie de Poème de la fatigue, c'est-à-dire à ne pas faire chanter le poème, mais plutôt à le faire être dans le tarissement du chant. Toutefois, il n'y a pas eu de véritable décision de ma part. Les poèmes viennent et dessinent presque seuls ce qu'ils vont être. Au lieu de travailler sur du "serré", sur du "sec", il se peut que revienne quelque chose de fluide dans le poème. Une sorte de complémentarité entre le vers court et le poème en prose.
En deçà (éd. Fourbis), C'est (Deyrolle)
, Entre, qui titre votre dernier recueil, ces trois mots suffiraient à dire ce vers quoi tendent vos poèmes...
Là encore, il y a un mouvement de réduction dans mes poèmes. Essayer de serrer le poème sur ce que c'est que d'être là. Ce resserrement du poème sur quelques mots simples et banals me conduit à penser que, chez moi, le poème se veut un lieu commun. Il s'agit pour moi de dire des événements ras : à savoir, d'être face et contre quelque chose, le monde, les choses, les êtres...
Ce rapport se réduit toujours à un constat, il y a les mots de "masse", de "bloc", ceux qui disent le mince, le mou, le dur, ce qui envahit ou se rétrécit, le dedans, le dehors, ce qui sépare ou ce qui fait que tout est perméable, ce qui abat et ce qui calme, une absence totale de jugement?

Il n'y a pas de jugement à l'intérieur du poème. Le poème pose ce qui est. Point. Poser ce qui est doit suffire pour provoquer un jugement. Ce que j'écris devrait suffire à imposer un jugement sur un état de fait du monde et de la société. Le poème ne formule pas mais dénonce ce qui dans l'état de fait du monde est intenable quand on est face au monde. Il y a une force de refus dans le poème. Le poème se fait dans le négatif.
Vous vous méfiez d'ailleurs de tout ce qui voudrait être une pensée dans le poème...

Oui, le poème n'est pas le lieu de la pensée, on pense avant ou après, sur et autour du poème : le poème est un travail du corps, de la langue et de la mémoire. Ce qui dirige la tête chercheuse du poème, c'est une force, une énergie en deçà des mots. La pensée n'a pas de place là-dedans. Écrire consiste d'abord à rejoindre l'énergie illisible des mots. C'est tout ce que l'on peut demander à un poète.
Vous parlez pourtant de l'acte de lecture, des livres, sans qu'ils soient jamais nommés, dans vos poèmes, à quoi cela tient-il?

La présence du livre dans le poème est un espace parallèle. Le livre est pour moi une sorte d'abri, de refuge. Les livres sont là dans l'écriture parce qu'à un certain moment une tentative de dire ce qui serait le rapport à la langue et aux mots vient à nous. Il n'y a aucune volonté de faire des effets de miroir, de référer à des champs de réflexion sur le livre.
Par rapport à
C'est (Deyrolle éditeur), on dirait de Entre, de ses six poèmes, qu'il est un recueil où il y a un souci d'architecture, celui de constituer finalement un livre qui soit à lui seul une véritable unité?
Ce qui différencie C'est de Entre, c'est l'écart du recueil au livre. Entre est en cela mon premier livre. Avant, je n'ai fait que des recueils. Toutefois, il n'y a pas eu de souci d'architecture dans Entre. Il y a eu seulement un poème qui tournait autour du jardin. Entre est ce travail d'un an. L'unité de cet ensemble rejoint celle d'un journal de bord : dire ce qui se passait dans l'acte de voir le dehors.
Entre
ne rompt pas avec vos autres recueils, mais le dehors que vous nommiez avant par des lieux lointains la falaise, la plage, le sable, "un paysage au large" finalement est devenu plus quotidien, plus proche : vous parlez des bruits de la vaisselle, de l'ambulance, du jardin, des cris des enfants, de l'hôpital...
C'est vrai, surtout dans le premier poème. Je m'aperçois, depuis, d'un accroissement qui me conduit à intégrer des éléments qui, avant, entraient peu dans mes poèmes. Il y a une part de quotidien qui se marque davantage, qui résonne, mais sans qu'il y ait pour autant de rupture avec mes recueils précédents ; il s'agirait plutôt d'accentuations de tel ou tel aspect, d'une part la mémoire enfouie, de l'autre ce qui se passe devant nous, sans distance presque et immédiatement.
Toutefois, vous court-circuitez toute tentation autobiographique jusqu'à ce que la voix qui dit et fait le poème soit la plus neutre possible, vous ne dites jamais "je", dans
Entre...
Je n'aime pas le "je". Je ne suis pas à l'aise avec lui. Le biographique me paraît parfaitement inutile dans le poème. Ce ne sont pas les événements qui constituent une vie, mais leurs résonances qui font le poème. L'événement qui est à la source du poème peut être arrivé dans ma vie ou celle d'un autre, jusqu'à ce que j'en vienne à l'intégrer en moi et à l'écrire. Le poète est une espèce de plaque sensible qui travaille avec ce qui l'attaque et l'atteint. Là dedans, démêler ce qui serait biographique ou non n'apporte rien quant à ce qu'implique l'acte d'écrire.

Entre
Antoine Emaz

Deyrolle éditeur
90 pages, 98 FF

Emmanuel Laugier

   

Revue n° 011
(mars-mai 1995).
Commander.

Antoine Emaz


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Entre    
Fond d'Œil    
C'est    
Boue    
Soirs    
Ras    
Lichen, lichen    
K.-O.
Os
André Du Bouchet : debout sur le vent
Sur la fin
De l'air
Caisse claire : poèmes 1990-1997
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Je ne / Ich nicht (trilingue allemand, arabe)
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