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Andrée Chédid
Interview
Andrée Chédid : l'humain de la métaphore


Andrée Chédid

par Dominique Sampiero



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Au fil des romans et des nouvelles, Par delà les mots, paru chez Flammarion, reprend la quête insatiable du poème.

Née au Caire, résidant à Paris depuis 1946, Andrée Chédid parle avec un accent qui lui donne une voix chaude, grave et qui fait un peu rouler les r. Peu de son enfance, ou de sa vie personnelle. Ses nombreux romans, s'ils lui permettent de projeter parfois des figures de sa vie intérieure, sont sa manière la plus claire d'être présente au monde, à la communauté des hommes. Son véritable engagement.
Quand elle parle du poème, son regard s'éclaire, sa voix s'anime. C'est tout à coup quelque chose d'essentiel. C'est l'origine de son écriture.
Alors qu'elle était adolescente, elle avait laisser traîner son premier manuscrit sur une table. Un jeune journaliste qui venait rendre visite à son frère s'est emparé des feuillets sans en connaître l'auteur : "ça, c'est un écrivain". Cette phrase, elle ne l'a jamais oubliée. Après l'entretien, c'est la seule anecdote qu'elle laissera échapper alors que le Dictaphone était débranché.

Si nous parlions d'Andrée Chédid, la personne?

Je n'aime pas tellement ça. J'ai l'impression que la poésie est un autre je. Un je qui veut rejoindre les autres. Le côté anecdotique, je l'efface. Ça n'a pas tellement d'intérêt.
On est étiqueté par l'endroit d'où l'on vient, l'âge que l'on a, écrire de la poésie ou écrire du roman... alors que les êtres nous échappent toujours. C'est cette liberté qui m'attire. Elle signifie qu'on se dégage de toutes les entraves. Le fond de la poésie, c'est ça : démolir les façades, toutes les étiquettes.
Dans
Par delà les mots, vous parlez du central de l'Etre?
C'est un noyau que je sens en moi, un noyau où les choses se relient.
Dès l'enfance, j'ai commencé par la poésie. Si vous racontez des événements, des choses sentimentales, c'est mauvais. Les gens s'imaginent écrire un poème parce qu'ils ont eu un chagrin d'amour. Le roman habille. Le poème avance nu. Rien ne va plus loin.
Existe-t-il des liens entre vos romans et vos poèmes?

J'ai écrit un roman qui s'intitule L'Autre. C'est l'histoire d'un tremblement de terre. Un vieil homme passe dans un village et se prend d'amitié pour un jeune touriste. Puis la terre s'effondre. Tout le récit est la recherche du jeune homme par le vieillard qui ne veut pas que la vie meure. Le jeune va sortir des décombres par l'entêtement, la folie, la force du vieillard. A la fin du roman, j'ai compris que c'était une métaphore de l'écriture. Cette espèce de passion pour quelque chose que l'on ne connaît pas -on ne sait même pas si ça va sortir ou pas- et l'effort qu'il faut pour faire apparaître ce qui doit surgir.
Nous sommes des méta-phores. L'homme n'est réel qu'avec la part de son irréalité.
Dans un livre d'entretien publié à
Paroles d'Aube, il y a le récit d'un enfant qui refuse de parler. C'était vous ce personnage?
Ce n'est pas qu'il refuse de parler mais plutôt d'être pris au piège des mots. De la banalité des mots. C'est ce qu'incarne cet enfant imaginaire. Il y a quelque chose d'indicible qu'il essaie de dire, de capter. Nous essayons de faire entrer la liberté de notre cri intérieur dans le langage qui est souvent usé, qui nous banalise et nous enferme.
Avez-vous des souvenirs de votre enfance en Égypte?

Je ne pense pas beaucoup au passé, je ne suis pas une nostalgique. Ma génération est assez cosmopolite. Le fait d'avoir eu une culture mixte, à la fois orientale, mais également anglaise et française, a fait que je ne me suis jamais sentie enracinée dans un seul lieu.
Dans la poésie, on ne peut pas cerner un lieu.
Vous écrivez
"il faut parier sur la lumière et sur l'espoir".
C'est une question de tempérament. Je vois les choses lucidement, mais quelque chose m'empêche de tomber dans le pessimisme, l'amertume. Les méditer-ranéens ont ce tempérament. Même dans les crises les plus sombres, il y a toujours un moment où tout se réconcilie. Où tout s'ensoleille.
Etes-vous croyante?

Je suis agnostique. Je ne pose aucune réponse, ni positive, ni négative. Je le dis clairement dans La Femme de Job "le mystère était un bienfait, l'énigme, une largesse, elle s'y tiendrait jusqu'au bout".
Il y a une mémoire collective qui se manifeste sans doute dans une manière d'écrire, une sensibilité.
Les choses essentielles de la vie appartiennent à tous. C'est ce que j'appelle le "visage premier" et qui dépasse le personnel. Nous naissons je ne sais par quel miracle extraordinaire. Et nous allons tous mourir. Comme s'il y avait un code quelque part, un ordre. Mais de là à mettre une figure derrière tout ça.
Comment vous glissez-vous dans la peau d'un personnage?

Tout être humain est confronté à ça. On peut se glisser dans un personnage qui ne nous ressemble pas, un animal par exemple -dans Le sixième Jour il y a un petit singe que j'aime beaucoup- et bien on peut devenir ce singe. Momentanément.
Je ne me réfère jamais à ma propre vie. Maintenant que l'âge est là, je commence à raconter des petites choses de mon enfance, dans certaines de mes nouvelles. Par exemple dans Mondes miroirs magies, je parle de mon père qui est mort jeune, à 48 ans. Je peux le faire parce que le temps est passé. C'est moi, en n'étant plus moi.
On écrit aussi des personnages qu'on n'aime pas du tout. Là, c'est autre chose. Il faut être capable de comprendre le côté monstrueux de l'homme.
Mais je ne suis pas poursuivie, obsédée par ça. Dès que je quitte ma table de travail, ça s'arrête. Cela me vient avec le côté physique de l'écriture.
Il y a tellement d'amour et d'idéal dans votre poésie qu'on se demande où sont passées votre colère, votre présence au monde?
Dans une protestation.
Contre quoi?

Contre la violence. Contre l'homme qui retombe toujours dans les mêmes schémas et qui passe son temps à progresser, à régresser. Contre la cruauté du monde. Le rôle du poète ne peut être que momentané. Que faire d'autre que dire?
La nature humaine est terrifiante. On pense que c'est fini avec le nazisme. Et puis ça recommence d'une autre façon. Les gens se massacrent, s'assassinent. Quand on est jeune, on s'imagine que l'histoire progresse. C'est vrai qu'il y a un petit progrès et que la conscience s'éveille. Mais chaque jour on observe que tout recommence. Ça débute avec les bactéries : pour survivre, elles se bouffent entre elles. Le monde s'entre-dévore perpétuel-lement. C'est sa nature profonde. Et d'autre part, il y a cette splendeur, cette gratuité totale qui fait que l'homme crée de l'art. On peint, on invente des mots. C'est ce qui nous soulève et nous permet de vivre.

Par delà les Mots
Andrée Chédid

Flammarion
154 pages, 79 FF

Dominique Sampiero

   

Revue n° 012
(juin-août 1995).
Commander.

Andrée Chédid


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