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Manuel Vázquez-Montalbán
Interview
Manuel Vázquez Montalbán entre mémoire et désir


Manuel Vázquez-Montalbán

par Christophe David



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Dans une Espagne qui rêve d'Europe pour oublier ses scandales politiques, Vásquez Montalbán poursuit, plus proche d'un Sciascia que d'un Chandler, sa comédie humaine de la transition démocratique.

Livre après livre, influencé par l'importance accordée à la cuisine dans son univers romanesque et par la prolixité polygraphique du Catalan, le lecteur de Manuel Vásquez Montalbán finit par l'imaginer comme un ogre, une sorte d'Orson Welles. Contre toute attente, Vásquez Montalbán est un petit homme qui a le sens de la mesure. Il est sûr de lui. On le sent capable de parler de tout. Rien ne semble pouvoir arrêter sa capacité d'analyse. Une dialectique, qu'il ne plaque pas systématiquement de l'extérieur sur les choses mais qu'il sait retrouver en elles avec un véritable naturel, structure tout son discours.

Après le virtuose Moi, Franco cet hiver au Seuil, paraît chez Christian Bourgois le dix-septième et atypique roman de la série des Carvalho Sabotage olympique. Les deux romans datent de 1992 et donnent une idée de ce qu'est capable de mener de front Vásquez Montalbán même s'il semble évident que l'écriture de Sabotage olympique sous forme de feuilleton lui permettait de se distraire de l'écriture tendue de Moi, Franco.
Au début vous déclariez vouloir limiter la série des Carvalho à dix romans. Pourtant le dix-neuvième (Roldán, ni vivo ni muerto) est paru en Espagne cet hiver...
Quand j'ai commençé la série, j'ai dit qu'elle serait limitée. Je n'aimais pas l'idée de faire une longue série, une sorte d'industrie littéraire et j'ai respecté l'ordre que j'ai annonçé dans les années 74-75. J'ai bien écrit quelques petits romans de Carvalho qui ont été publiés dans les journaux, j'ai aussi écrit des nouvelles mais le projet général des longs romans a été respecté. J'ai fixé un certain rapport entre le temps biologique de Carvalho et le temps historique ou social : Carvalho deviendra un jour un vieillard et il ne pourra plus continuer comme privé. Je ne peux pas encore dire comment finira Carvalho mais j'ai déjà une petite idée. Je crois que j'écrirais encore deux longs romans de Carvalho et quelques nouvelles.

Vous dites souvent que, pour vous, le roman policier est avant tout un support technique. Le genre policier comme tel ne vous intéresse-t-il pas?
Quelques romanciers policiers m'intéressent beaucoup : Hammet, Chandler, Chester Himes, Patricia Highsmith. Je crois que ce sont de grands écrivains. La poétique du roman policier m'intéresse parce qu'elle est un peu la poétique créée par le système capitaliste, le plus dur, le plus concurrent. Je crois que c'est une poétique créée par les Américains des années 20 à la suite de la grande dépression. C'est une nouvelle poétique, une poétique de la contradiction interne au système entre la loi et le délit, une contradiction très moderne, pas une contradiction de type romantique. Il faut attendre que l'Europe devienne un système comparable au système américain pour écrire un polar à l'européenne. Quand la culture, les rapports psychologiques, sociaux et économiques européens deviendront presque américains ce sera possible. En attendant on peut toujours utiliser l'architecture du roman policier américain, comme l'a fait l'Italien Leonardo Sciascia(1) qui a ainsi construit de grands romans politiques. Son travail m'intéresse beaucoup. J'ai une démarche comparable à la sienne face à la culture et à l'Histoire espagnole.

Pourquoi vouloir un roman policier européen?
L'Europe n'existe pas... même si malgré tout elle existe. Il reste à construire un imaginaire européen. Il y a déjà un patrimoine plus ou moins collectif mais il appartient en fait surtout à une minorité d'intellectuels. L'imaginaire populaire européen, lui, n'existe pas encore. C'est à la littérature et au cinéma de le construire.

Pour ajouter un supplément d'âme à une Europe qui n'a de réalité qu'économique...
L'Europe n'a pas de conscience collective. Les Américains ont conscience d'être américains. Les Européens ont conscience d'être français, espagnols, italiens... La mémoire populaire européenne est encore une mémoire nationaliste parce que l'histoire enseignée dans les écoles est encore une histoire nationaliste. Il faut faire une histoire populaire différente comme il faut aussi faire une littérature populaire différente. Ce n'est qu'ainsi qu'on pourra construire la conscience collective qui manque à l'Europe.

Souvent vos analyses politiques sont en fait des constats éthiques. Quel rapport pensez-vous qu'il existe entre éthique et politique?
Aujourd'hui une éthique utilitaire, pragmatique et cynique s'est emparée de la politique qui est devenue un jeu de spécialistes. Le peuple et les politiques se tiennent à distance et n'ont de rapports qu'occasionnels au moment des élections. Une terrible crise de la politique et de la raison démocratiques commence aujourd'hui. Nous sommes en train de détruire la raison démocratique. Dans les histoires de Carvalho, on peut trouver l'expression d'un certain scepticisme par rapport à la politique, au monde politique mais pas un scepticisme qui tourne à l'apolitisme. Il faut un retour de la politique au peuple sans démagogie ni populisme. Il faut faire de la politique de façon différente. Il faut désormais construire une utopie possible, pas une utopie totale comme celles qui ont échoué.

Le romancier chilien Luis Sepulveda a écrit que le roman policier "formule la plus contemporaine des esthétiques : l'art de savoir perdre". Chez vous aussi le thème de la défaite est omniprésent. La défaite vous paraît-elle être la tonalité de l'époque?
Finalement le polar c'est une littérature qui reste romantique. Le héros du polar n'est pas un vainqueur, c'est un fils de pute (sic), un héros romantique. L'esthétique romantique est une esthétique de la défaite. La victoire est devenue aujourd'hui quelque chose de résolument non-esthétique. Il me semble difficile de faire une littérature de vainqueurs et plus intéressant de faire une littérature de perdants.

Mais cette littérature de perdants n'est-elle pas aussi, du point de vue politique, une littérature de vaincus?
Carvalho est un héros déçu. Moi, je me sens obligé, par rationalisme, de rester constructif d'un point de vue critique. Carvalho, lui, c'est un anarchiste, un nihiliste.

Vous parlez d'une
"crise de la modernité" en Espagne, vous pensez que 1992 aura été l'"année de la fausse modernisation" pour l'Espagne. Quel est le problème de l'Espagne par rapport à la modernité?
1992 a été un objectif créé de façon artificielle. Parler de modernisation en Espagne signifie adapter la réalité espagnole postfranquiste au néocapitalisme international. On a créé de toutes pièces et entretenu l'idée que l'Espagne allait devenir un pays moderne, une locomotive pour l'Europe. Pour cela on a eu recours à deux mises en scènes théâtrales : les Jeux olympiques et l'Exposition universelle. Les Jeux se sont finis en août, l'Exposition en octobre. Trois semaines après une crise économique éclatait en Espagne et l'objectif fixé devenait irréalisable. De nouvelle Manhattan, l'Espagne est redevenue du jour au lendemain une sorte de Somalie. Cette construction imaginaire de la modernité s'est avérée vide de tout contenu. La frustration a été grande.

Votre oeuvre poétique a été réunie en Espagne sous le titre Memoria y deseo (Mémoire et désir). Ces deux termes reviennent souvent sous votre plume. Comment s'articule leur rapport?
Memoria y deseo
regroupe mon oeuvre poétique jusqu'en 1986. Depuis j'ai publié un autre recueil qui conclut cette logique poétique (2). J'espère tout republier sous ce même titre Memoria y deseo l'année prochaine. Je suis en train d'écrire un nouveau recueil de poèmes, différents, qui s'inscrivent dans une nouvelle logique. Je crois que le titre Memoria y deseo exprime bien la tension dialectique de toute mon écriture, le droit de garder la mémoire personnelle et historique du passé et l'ouverture du désir sur ce qui vient, sur l'avenir. L'unique territoire où le désir est possible, c'est la mémoire.

Moi, Franco et Galindez sont deux romans qui posent le problème de l'écriture de l'histoire...
Le Pianiste
et La joyeuse Bande d'Atzavara aussi. Il revendiquent le droit de conserver la mémoire historique, de l'utiliser comme un instrument idéologique contre la culture dominante qui est une culture hostile aussi bien à la mémoire qu'à l'utopie. Notre culture ne jure que par le présent, elle interdit qu'on le repense, qu'on prenne une distance critique par rapport à la réalité. C'est ce qui intéresse le pouvoir culturel aujourd'hui dans la mesure où il est l'instrument du pouvoir économique. Tout le monde doit se satisfaire du présent. Seul le présent existe, le passé est inutile et le futur sera toujours imparfait. Inutile de faire des plans.

Quelle est la différence entre une façon romanesque et une façon scientifique d'écrire l'histoire?
Après avoir renoncé à l'ambition d'être une histoire totale, l'histoire scientifique s'est intéressée à la vie quotidienne, aux idéologies. Mais ce ne sont que des aspects complémentaires du savoir historique. L'histoire scientifique a renoncé à l'ambition d'orienter le processus historique, de lui donner un sens et d'assurer ainsi la liaison entre le passé et le futur. Je crois par contre que le roman peut encore avoir l'ambition de dire la totalité.

Mais le roman donne une vision subjective de l'histoire, l'histoire scientifique une vision objective...
Objective, c'est vrai. Pas impartiale. Nous, qui avons vécu sous Franco, nous avons un diagnostic différent de celui qu'aura l'historien du futur. Quand nous lisons dans un dictionnaire encyclopédique l'histoire d'un dictateur du passé elle se réduit à quelques épisodes et les vaincus en sont exclus. Le rôle de l'écrivain, c'est de conserver leur mémoire.

Propos recueillis
par Christophe David

1. Sciascia est l'inventeur d'un genre policier dont l'étiquette de "polar sicilien" manque la spécificité. Sciascia préfère parler de racconto, de conte policier. Ce sont des récits satiriques doublés d'une intrigue policière desquels se dégage une morale dont le sens est politique et souvent dirigé contre la Mafia.
(2) Pero el viajero que huye, Visor, Madrid, 1991.

Christophe David

   

Revue n° 012
(juin-août 1995).
Commander.

Manuel Vázquez-Montalbán


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