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Bernardo Atxaga
Interview
Bernardo Atxaga : le renard dans la bibliothèque


Bernardo Atxaga

par Christophe David



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Héros plus qu'il ne le voudrait de la littérature basque avec Obabakoak, Bernardo Atxaga refuse de devenir un écrivain national. Il appartient à une tradition culturelle, la littérature. Parution de L'Homme seul.

Bernardo Atxaga n'en revient pas de pouvoir vivre de la littérature et poutant cet écrivain de quarante-quatre ans a déjà à deux reprises incarné la littérature basque. En 1974, d'abord, avec Etiopia, un recueil de poèmes qui a bouleversé la poésie basque. En 1989, ensuite, avec Obabakoak : Prix national (espagnol) de littérature, Prix de la critique (espagnole) et Prix Euskadi. Pour certains l'heure de la revanche avait sonné : Madrid reconnaissait enfin un écrivain basque.

Atxaga court vite le risque de se retrouver "coincé" dans la situation, à la fois flatteuse et difficile, de l'écrivain basque "de service". Les Basques n'avaient pas attendu ces prix pour faire à Obabakoak le triomphe qu'il méritait : 30 000 exemplaires vendus dans une langue que ne parlent que 700 000 personnes. Bernardo Atxaga, qui, lui, ne rêve que de "manipuler" des formes littéraires dans un coin de son "atelier", reste lucide face aux propositions honnêtes (écrire dans les journaux) et aux malhonnêtes (changer définitivement de langue) qu'on lui fait : "Quand j'étais jeune, je croyais que la tentation était très facile à surmonter. Maintenant je comprends vraiment ce que c'est.".
Véritablement heureux quand il écrit, Bernardo Atxaga s'est retiré dans un village des alentours de Vitoria, à 50 km au sud de Bilbao -"je suis à la retraite". Il ne pourrait plus, dit-il, vivre à San Sebastian. Il y a travaillé onze mois dans une banque après des études de sciences économiques, puis il s'est lancé, sur le tard, dans des études de philosophie pour finalement se consacrer entièrement à l'écriture. Pourtant San Sebastian, Donostia pour les Basques, station balnéaire du début du siècle qui affiche sans retenue sa richesse et sa puissance n'est pas en ces derniers jours de juillet un lieu si désagréable. Des enfants plongent dans les eaux du port et narguent les pêcheurs qui ont jeté là leurs lignes. Des tablées de femmes âgées filent la chronique de l'été dans la fraîcheur des terrasses des cafétérias. A quelques centaines de mètres, sur une place du centre-ville, se tient un meeting nationaliste où l'on discute du bien-fondé d'un "secuestro" (un enlèvement) perpétré par Iparretarrak (Ceux du nord) qui partage en ce moment le pays basque. Un jour comme les autres...
Pour vous, être basque, c'est d'abord parler l'euskera...

Oui, c'est notre seule véritable différence. Le pays basque, Euskal Herria, c'est littéralement "la terre où on parle l'euskera". Je crois que notre rapport à l'euskera est ce qui caractérise le mieux notre comportement et notre manière de vivre. Nous ne pouvons le perdre sans nous perdre nous-mêmes.
Quels sont les préjugés les plus souvent reconduits sur l'euskera?

C'est une langue de gens simples. On en déduit alors que c'est une langue trop simple, incapable d'exprimer les choses de l'âme ou celles de la culture. Ce préjugé est insoutenable. Il y a une équivalence ontologique des langues. Les linguistes -Jacobson, Bloomfield- ont réglé depuis longtemps cette question. On peut exprimer en euskera tout ce qu'on peut exprimer en espagnol ou en français. Je trouve cette idée raisonnable, mais elle n'a pas beaucoup de succès.
Les Basques parlent en général espagnol. Si l'euskera est une langue universelle, faut-il par principe l'utiliser de préférence à l'espagnol?
Beaucoup de Basques connaissent très bien l'euskera, mais pas tous. En revanche, tous les Basques qui parlent l'euskera connaissent très bien ou au moins assez bien l'espagnol. Bon, après c'est une question de comportement, de choix linguistique. Par exemple, on peut écrire de la philosophie en basque, mais c'est un pari. Si l'on veut être publié, peut-être vaut-il mieux écrire de la philosophie en espagnol. Tout le monde me disait : "N'écris pas en euskera, c'est une langue difficile à traduire, personne ne lira ce que tu écris". Mais changer de langue me répugnait. De plus, quand j'ai commençé à écrire, l'idée de vendre 5000 exemplaires me faisait horreur. J'étais hostile au marché. J'ai choisi à l'époque d'écrire en basque en sachant que je risquais de n'avoir pas plus de 1 000 lecteurs. Maintenant je suis traduit en 16 langues, comme si j'avais écrit en espagnol. La caisse de résonance est la même.
Pourtant il ne me semble pas nécessaire de tout faire en euskera. Par exemple je trouve que faire du cinéma en euskera n'est pas très intéressant. On doit "économiser" la langue. On peut écrire des romans en euskera -il y a un lectorat pour le roman basque- mais traduire systématiquement les dernières théories de l'accouchement ou de la cosmologie juste pour prouver que nous avons aussi ces textes en traduction euskerienne est pour moi une position nationaliste qui n'est pas intéressante. Il faut faire des choses dont nous avons besoin pour être plus heureux, pas pour montrer que, nous aussi, nous pouvons les faire.
Tenez-vous à vous définir comme un romancier basque?
Non, que j'écrive en euskera est à la limite anecdotique. En tant qu'écrivain j'appartiens à une tradition culturelle, la littérature, qui est une tradition universelle. En Finlande j'ai écouté la conférence d'un écrivain originaire du Sri Lanka qui habite à Londres et quand il a évoqué les problèmes que pose l'écriture j'ai très bien compris ce qu'il voulait dire. Je suis parti avec très peu de bagages. J'ai lu Gabriel Aresti à vingt ans. Trois ans plus tard j'avais fini de lire toute la littérature basque disponible. Ce qui ne veut pas dire que nous n'avons pas de tradition. De nos jours, et c'est l'une des caractéristiques de la modernité, tout le passé littéraire aussi bien celui de l'Arabie, que celui de la Chine ou de l'Europe, est à notre disposition. Chaque écrivain peut ainsi se créer sa propre tradition. L'écrivain d'une langue minoritaire doit se comporter comme un renard dans un village habité par des poules.
Ecrire en euskera ne pose pas de problème particulier?
Le langage littéraire est unique, il n'y en a qu'un, il est universel et peut s'exprimer dans n'importe quelle langue. Les premiers textes écrits en anglais n'avaient pas d'autres recours syntaxiques que le and et le but et tous les récits se construisaient en ajoutant les parties du discours à l'aide de l'une ou l'autre de ces deux conjonctions. Toutefois peu de temps après les premières traductions de la Bible à partir du latin, le langage littéraire anglais s'est sophistiqué. Les auteurs anglais ont commencé à utiliser des constructions syntaxiques compliquées et des figures rhétoriques héritées du latin. Même chose en euskera. Des auteurs comme Dechepare ou Axular, qui connaissaient le latin et l'euskera, en appliquant au deuxième les ressources du premier ont préparé leur langue maternelle à l'écriture. Aussi l'euskera ne pose aucun problème particulier à l'écrivain.
Vous avez vous-même traduit Obabakoak en castillan. En quoi l'auto-traduction diffère-t-elle de la traduction ordinaire?
Il est possible de définir le texte littéraire comme une chose qui change dès qu'on y touche. Une traduction littérale est impossible. Traduire, c'est toujours donner sa version d'un texte. La différence entre une traduction normale et l'auto-traduction c'est seulement le degré de liberté. Quand on écrit, c'est comme si on avait, dans chaque langue, un pilote automatique dans le dos. Il agit sur le cap que prend l'écriture, mais il ne modifie pas l'essentiel. Il y a deux choses qui ne changent pas d'une langue à l'autre : l'intrigue et cinq ou six mots par page... les mots qui sont les clefs poétiques du texte. Si je ne peux pas utiliser ces mots à l'endroit exact, ils sautent quelques lignes, mais ils apparaissent. C'est comme un système de vases communicants. C'est une expérience difficile à expliquer. Elle est propre au bilinguisme de quelqu'un qui parle l'euskera et le castillan à un même degré de langue.
Malgré votre volonté d'ouvrir l'euskera et la littérature basque sur l'universel, ne restez-vous pas le Basque "de service"?
Le danger qui me guette maintenant, en tant qu'écrivain de langue minoritaire, c'est de devenir un écrivain national. Avant le Salon du livre de Paris, je me suis mis en colère parce qu'on m'avait inscrit dans la colonne des écrivains minoritaires. J'ai expliqué à la Direction du livre que je voulais bien y aller comme romancier, nouvelliste, poète ou écrivain pour enfants mais pas comme écrivain basque. Je ne veux pas être un écrivain national. Je ne veux pas finir comme Neruda, le poète du Chili. Je suis peut-être plus proche de l'écrivain du Sri Lanka dont je parlais tout à l'heure que d'un écrivain basque qui habite près de chez moi.
Votre travail, comme on l'a vu, se situe au plus près de la langue. D'où vous vient ce goût pour la forme?
Quand j'avais vingt ans et que j'écrivais mes premiers textes, la littérature "absurde" était à la mode. Nous aimions bien l'idée que Tzara ait joué aux échecs avec Lénine en Suisse. J'aimais bien aussi l'Oulipo et surtout Queneau. J'aime encore beaucoup ce type de littérature un peu "autiste". Mais par-delà cette raison sentimentale, il y a autre chose. A cette époque on publiait beaucoup de choses littéralement sans forme comme des notes ou des cahiers. Beaucoup d'écrivains parlaient de leurs expériences, de la vie quotidienne. Moi, je trouve que notre métier a un rapport avec la forme. Je crois vraiment que nous avons une responsabilité envers la forme. Je trouve que l'écrivain doit se réserver un coin de son atelier pour manipuler les formes, comme les savants de comic's. (Et Atxaga de joindre le geste à la parole).
Le réalisme est donc, à vos yeux, une absence de forme...
Le réalisme c'est la convention la plus conventionnelle, la plus neutre, le degré zéro. Si l'on y regarde bien, la littérature n'est qu'un résumé de l'expérience qui elle est infinie. Si je voulais écrire toutes les choses que j'ai faites ou pensées aujourd'hui, ce serait impossible. Un poète du Moyen Age espagnol parlait de "la poquedad del decir" (la pauvreté du "dire"). Comme on ne peut pas tout raconter, on doit faire un résumé signifiant de l'expérience et c'est pour cela qu'on a besoin de la forme. Comme le dit Baudelaire : "Pour comprendre l'infini de la mer, un mile vers l'horizon suffit". Les romans, la poésie tels que je les conçois sont des infinis virtuels.
Votre dernier roman
L'Homme seul ainsi que la nouvelle "Ciels" (Un Cheveu sur la langue) semblent appartenir à une veine plus "existentielle" que vos autres textes...
C'est possible... mais le travail formel invisible sur lequel j'ai construit l'Homme seul est ce que j'ai fait de plus difficile. On peut montrer la convention, mais on peut aussi la cacher. C'est plus intéressant quand le noyau de la convention reste invisible. Un vrai voleur agit sans ostentation (sourire).
Les problèmes d'écriture semblent davantage retenir votre attention que les problèmes politiques?
Je suis beaucoup plus heureux quand je suis dans mon atelier que quand je n'y suis pas. De plus, ici, la situation politique est très compliquée et très ennuyeuse. Elle ne présente pas de réel intérêt théorique. J'ai eu quelques petits problèmes parce que je me suis déclaré contre tant de stupidité. Si un Allemand, un Français et un Basque devaient écrire un livre sur l'amour, l'Allemand écrirait un ouvrage en cinq tomes intitulé Autour du problème de l'amour, le Français, un livre léger, L'Amour, toujours? et le Basque un essai sur L'Amour et le problème du pays basque. Les gens sont très actifs ici, mais la théorie est très pauvre. C'est la première fois au pays basque qu'il y a un nationalisme si nationaliste.

Christophe David

   

Revue n° 013
(septembre-octobre 1995).
Commander.

Bernardo Atxaga


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L' Homme seul    
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Obabakoak    
Deux Frères    
Un cheveu sur la langue
Le Fils de l'accordéoniste    
Sept maisons en France

 

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