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Pierre Dumayet
Interview
Pierre Dumayet au parloir


Pierre Dumayet

par Christophe Kantcheff



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Les phreses de Pierre Dumayet sont comme sa voix : elles se cassent, adruptes lorsque le point les arrêtent.Rest alors en écho, la tendre ironie qu'elles portaient. Entretien avec un adepte du contre-pied.

La scène aurait pu se passer dans Le Parloir, le dernier livre de Pierre Dumayet. Celui-ci était interviewé en fin d'après-midi. Il écoutait attentivement les questions, auxquelles il répondait, l'oeil goguenard, en évoquant un peu Charles Martel, parfois Jeanne d'Arc, ou même la perversité des Anges. Il se souvenait de sa première publication en 1946, dans une revue dirigée par Queneau, Tardieu et Lescure, Message, et plus particulièrement de ce court texte : "La forme même des pyramides n'est-elle pas là pour nous prouver qu'en Egypte comme ailleurs les ouvriers travaillent de moins en moins?" Il s'amusait bien, le questionneur aussi.

Et, au bout du compte, il abordait ce qui lui importe. Comme dans Le Parloir. Un très drôle de livre dont le vrai sujet peut en cacher un autre : l'amitié, le soliloque intérieur qui ne cesse jamais et qui s'empare à nouveau de vous chaque fois que vous vous taisez, l'écriture même.

Vous avez publié votre premier livre en 1967, puis treize ans ont passé avant La Tête (Grasset), et depuis Brossard et moi en 1989 vous publiez plus régulièrement. Ne ressentez-vous pas la nécessité impérieuse d'écrire?
J'ai toujours un peu écrit. Mais la télévision et les nombreuses lectures ont exigé du temps. Quant à la nécessité impérieuse, je n'y crois pas follement. Je crois à l'élan, à l'entrain, à une certaine faim d'écrire. Mais la nécessité, ça me paraît être un grand mot. En principe, on ne doit pas dire cela.
Ça dédramatise un peu.
Il y a des cas où écrire est forcément dramatique : Artaud, Lautréamont ou Rimbaud. Mais je ne crois pas que Proust ait éprouvé la nécessité d'écrire. Il y a peut-être quelque chose de plus important que la nécessité : l'envie de faire une peinture avec des mots, une architecture, c'est-à-dire quelque chose d'un autre genre, donc impossible. Si on se dit : "Les Joueurs de cartes de Cézanne est ce qu'il y a de plus beau. Comment rendre ce tableau avec des mots?" Cela correspond moins à une nécessité qu'à une envie ou à une espèce de juvénilité abusive
Cézanne vous donne envie d'écrire?

Oui. Il y a aussi des phrases de Proust qui sont stimulantes. Quand il décrit La Raie de Chardin, il écrit : "Un chat vivant marche sur des huîtres." Il a écrit "vivant" parce que derrière il y a : "Une raie morte pend au mur". Mais peut-être a-t-il mis "morte" après avoir écrit "vivant". Il pouvait mettre aussi : "Un chat marche sur des huîtres", "une raie pend au mur". La précision assez inutile du chat "vivant" ou de la raie "morte" m'intéresse beaucoup.
Sur
Le Parloir ne figure pas la mention "roman", comme sur Brossard et moi. Pourquoi?
Je n'avais pas remarqué. Ce ne sont pas des romans alors. C'est emmerdant (rires). Parmi les choses qui m'agacent, il y a les livres qui sont faits pour être crus. Un livre est surtout fait pour être lu. Je n'aime pas la volonté de préhension comprise dans le mot "romanesque". "J'ai été pris par ce livre." Je n'aime pas beaucoup être pris, et je n'ai pas envie de prendre. Quand Michaux écrit La grande Carabagne, il écrit pour être lu, pas pour être cru. Il y a un côté conte abusif dans le roman qui m'énerve. Et pour créer une émotion, je compte plus sur la petite étincelle que deux phrases peuvent générer que sur une situation périlleuse du point de vue sentimental.
Vous décrivez minutieusement les gestes.

Les gestes non dominés sont ce qui me frappe le plus dans la vie. Ce ne sont pas des actes manqués mais plutôt des actes réussis. De la colère à l'affection, le geste est quelque chose de précieux. Par exemple, je me souviens très nettement d'un plan dans un film qui montrait dans une ferme une femme alitée. Son alliance se trouvait sur la table de chevet. Quand on trait quotidiennement des vaches, l'alliance devient extrêmement fine, usée. C'était une image formidable. Cette femme ne disait rien, mais il y avait là un superbe geste. De qui d'ailleurs? De l'or finalement. C'était un geste qui demandait 25, 30 ans. J'ai aussi connu un homme qui commençait toutes ses phrases par "Depuis que mon frère est mort". Il n'y avait qu'une chose qui le consolait, c'était qu'il était "benjovant", disait-il. On lui demandait ce que cela signifiait. Il répondait : "Les gens sont contents de me voir." Voilà un personnage qui pour moi est l'équivalent de Saint-Antoine, en qui je ne crois pas spécialement mais à qui je pense. Parce que ce type tellement triste de la mort de son frère mais qui était resté "benjovant", c'est quasiment une merveille, non? Le langage se trouve encore.
Il y a une différence entre les gestes silencieux et les propos de cet homme où les mots vous sont donnés.
Non. Parce que je vais écrire autre chose à partir de ça. Une phrase comme "Depuis que mon frère est mort" devrait m'inciter à trouver quelque chose, probablement très différent, qui serait votif. Il y a des phrases qui font partie des petites constellations qui se baladent ainsi au-dessus de nos têtes.
Vous aimez les histoires embrouillées?
Ce n'est pas embrouillé. C'est serré, parce que je coupe beaucoup. Il faut accélérer les choses. Par exemple, à la dernière page du Parloir, j'ai écrit : "Elle regarde s'en aller Karl : il se passe autour d'elle." "Il se passe autour d'elle", ça paraît bizarre, mais il y a un point. "Il se passe", ça signifie généralement : il se passe quelque chose dans la maison, dans la cheminée, etc. Mais là quand on arrive au point, il y a un mur. On est obligé de retourner en arrière. "Il" cesse d'avoir la même fonction, "il" est évidemment Karl. Tout ça n'est pas très difficile. Mais c'est court. J'estime qu'on a le droit de demander au lecteur d'aller jusqu'au bout de la phrase, de se casser la gueule contre le mur, et de revenir en arrière pour comprendre différemment le livre, non?
"L'un et l'autre plantent un silence, attendent qu'il pousse", écrivez-vous. Vous vous autorisez des facilités.
Oui. Queneau avait une façon de se défendre qui était très marrante. Il disait : "Il fallait le faire pour s'en débarrasser."

Le Parloir
Pierre Dumayet

Verdier
89 pages, 75 FF

Christophe Kantcheff

   

Revue n° 013
(septembre-octobre 1995).
Commander.

Pierre Dumayet


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