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Frédéric Boyer
Interview
Frédéric Boyer ou le deuil de l'innocence


Frédéric Boyer

par Didier Garcia



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A 34 ans, Frédéric Boyer bâtit son oeuvre à trus grande vitesse. Pour cette rentrée, Les Innocents et L'Ennemi d'amour, ses deux nouveaux livres traquent la figure de l'amitié. La quête d'un homme pour l'idée de Dieu est inévitable.

Pour Frédéric Boyer, tout est allé très vite. 1991 : La Consolation, son premier roman, paraît chez P.O.L; 1993 : Des Choses idiotes et douces obtient le prix du Livre Inter. Viennent ensuite un essai consacré à Dostoïevski -Comprendre et compatir- et cinq nouveaux titres. Neuf livres en cinq ans : six romans, un essai, et deux volumes plutôt rebelles à la loi des genres. Une production abondante qui lui fait craindre d'accabler ses lecteurs et de lasser les critiques.

C'est à une heure de Paris qu'il faut se rendre pour le rencontrer. Dans un petit village de l'Oise qui compte moins de 5 000 habitants et deux caboulots où personne ne vient ni lire ni parler littérature. Dans une combe verdoyante et paisible, loin des cocktails littéraires qu'il avoue peu fréquenter.
Après une rapide poignée de mains et quelques mots anodins, Frédéric Boyer se dirige vers la pièce dans laquelle il s'est aménagé un bureau. Quelques mètres carrés d'espace vital où repose une bonne centaine de livres -sur sa table de travail, plusieurs volumes de Dostoïevski. Il s'assoit aussitôt sur une chaise, laisse à son interlocuteur un tabouret spartiate, allume un cigare... Il est vraiment temps que l'entretien commence.

En début d'année, vous avez publié simultanément Est-ce que tu m'aimes? et Le Dieu qui était mort si jeune. Aujourd'hui Les Innocents et L'Ennemi d'amour... Pourquoi désormais cette double publication?
Très sincèrement, c'est le hasard. J'écris beaucoup, et j'ai la chance d'être publié. P.O.L ne se pose pas de questions; il publie tout. Je n'écris jamais une seule chose en même temps. J'écris tous les jours, tous les soirs, une heure ou deux, sur deux ou trois projets. Certains aboutissent, d'autres non. J'imagine que les mêmes figures reviennent ici et là, dans les différents projets, mais cela n'est pas délibéré. Est-ce que tu m'aimes? et Le Dieu qui était mort si jeune ne correspondent pas au même projet.

Les deux derniers volumes sont pourtant vraiment très proches l'un de l'autre. L'Ennemi d'amour vient éclairer Les Innocents. Il fait un peu figure d'essai...
Peut-être, mais encore une fois il ne s'agit pas d'un projet délibéré. Ce serait fastidieux. Je revendique simplement l'obsession de quelques figures, de quelques thèmes. Donc ça revient tout le temps.

En Prison et Des Choses idiotes et douces forment un vrai diptyque?
Oui, j'ai écrit En Prison, un petit récit "autobiographique" -j'ai enseigné en prison pendant quatre ans, et la rédaction de ce livre m'a beaucoup touché. J'ai éprouvé le besoin de prolonger cette expérience par un livre plus romanesque, qui rejoint en même temps des thèmes qui me sont chers : les limites de la compassion et de l'intéressement à l'autre, et pour employer de grands mots les extrêmes de la relation à autrui.

Comme des Anges et La Consolation se suffisaient à eux-mêmes?
La Consolation
trouve un prolongement dans mon travail sur Dostoïevski (il s'agit de l'essai Comprendre et compatir, N.D.L.R.), sur toutes les formes de la pitié et de la compassion qui peuvent aller jusqu'à l'homicide. Pour Comme des Anges, les deux volumes sont peut-être réunis dans le même livre; c'était plus une méditation sur ce qu'est l'attachement à une famille, une méditation qui mêle la réflexion, le récit et le lyrisme.

Un livre à part?
D'une certaine manière. C'est vrai que pendant un an, je n'ai écrit que ce livre. Un livre difficile.

Dans vos ouvrages, le religieux occupe une place centrale. Pourquoi recourir au sacré, aux Écritures pour expliquer le comportement des hommes?
Je ne cherche pas à expliquer le comportement humain. Pour moi, l'idée de Dieu est inévitable. C'est une idée assez malheureuse, assez douloureuse -je ne suis pas un chantre de la foi! Je ne cherche à convaincre personne; je cherche à comprendre pourquoi cette idée de Dieu est inévitable pour moi. Comprendre pourquoi je dois toujours recourir à cette croyance-là, à cet amour-là. Je suis devant Dieu, et je ne peux pas imaginer une autre position.

Position qui fait de vous un écrivain catholique?
Oui... (sourire agacé). C'est devenu une étiquette : quand on parle de moi, on cite Mauriac, Bernanos... Ce n'est pas le problème de mes livres. Je suis un catholique, et j'essaie d'être un écrivain. C'est plus ou moins ce que pouvait dire Graham Green quand on lui posait cette question embarrassante.

Dans vos romans, le religieux est moins présent que dans vos textes comme L'Ennemi d'amour. Est-ce à dire que le romanesque efface le divin?
Non! Le romanesque efface un travail de réflexion. On m'a reproché de trop mêler la réflexion au romanesque, notamment dans Est-ce que tu m'aimes?. Péguy savait très bien faire cela : réfléchir de manière très lyrique. Mes romans posent les mêmes questions que ceux qui passent à vos yeux pour des essais, et qui n'en sont pas vraiment.

Sans entrer dans la rhétorique des genres, vous faites une différence entre les deux types d'écrit?
Oui, une différence toute physique même. Quand j'écris quelque chose de romanesque, j'éprouve immédiatement la nécessité de rédiger quelque chose de plus didactique. Et la réciproque est vraie : quand j'ai écrit L'Ennemi d'amour, ce petit livre sur Judas, j'ai eu envie d'écrire un roman. Les Innocents sont donc nés après.

Le premier explicitant le second : Judas innocente Abel, le protagoniste des Innocents...
Oui, on peut lire le livre ainsi. Mais avec L'Ennemi d'amour, j'ai surtout voulu écrire un livre sur la figure de l'amitié aujourd'hui.

Sur le deuil de l'amitié aujourd'hui?
Non. L'amitié authentique doit consentir à supporter l'épreuve de la trahison. L'Ennemi d'amour explique que Jésus ne pouvait pas ne pas être trahi. Il n'y a de salut qu'en affrontant le mal, et d'une certaine façon en sauvant le mal. L'amitié ne peut faire l'économie de la trahison. C'est d'ailleurs le thème autour duquel tournent mes livres : la tentation d'abandonner le mal, mais le mal se rappelle à nous. Dans les prisons, on comprend que le coupable est abandonné.

Il s'agit d'un appel à la tolérance?
Oui et non... Évidemment, il vaut mieux être tolérant que ne pas l'être! De toute façon, on est responsable du mal qui a été commis. On est responsable de tout, coupable de tout. C'est ce que disait Dostoïevski.

Vous lui avez d'ailleurs consacré votre essai Comprendre et compatir -pas d'ambiguïté possible : la couverture en porte la mention... Pourquoi avoir abordé la compassion?
La compassion est un sentiment extrême. Elle soulève des questions terribles : qu'est-ce que souffrir avec l'autre? est-ce partager sa souffrance? Une souffrance que l'on ne parviendrait guère à soulager... Dostoïevski vous place ainsi devant le sentiment infini de la responsabilité envers le mal commis, vous rend responsable à la fois de la victime et du bourreau. L'innocence est impossible. Pour moi, le mal n'est pas une énigme, c'est l'innocence qui reste énigmatique.

Pourquoi vos personnages sont-ils presque toujours des ascètes?
Ascètes, je ne sais pas. Des victimes surtout. Je cherche des figures de la simplicité, de l'innocence, de la pauvreté. Ce sont ces personnages-là qui m'attirent dans la littérature : ceux de Faulkner, de Dostoïevski, ou de Melville. Je suis très sensible à l'injustice qui pèse sur les personnages de Comme des Anges. J'ai un peu écrit ce livre comme une dénonciation. J'ai voulu rendre hommage au français moyen qui a servi de chair à la croissance de notre pays dans les années 1960.

Comme des Anges marque également une rupture dans votre écriture : depuis, elle s'est allégée, épurée...
C'est un livre de transition. À partir de Comme des Anges, j'ai ressenti plus de liberté dans l'écriture. Pour chaque livre, j'essaie de trouver une écriture dans laquelle je me sente bien. Chaque livre est ainsi une tentative d'écriture.

Les quatre volumes écrits après cette fresque familiale abordent le sentiment amoureux, mais tous vos livres décrivent une quête, qu'elle soit individuelle, familiale ou sentimentale. L'écriture peut-elle servir à trouver?
L'écriture est un mode de connaissance du monde et de soi. La littérature est un rapport au monde. C'est pourquoi les civilisations ont besoin de la littérature. Mais le mot "quête" est audacieux, pour ce que j'écris (sourire). Je dirai plutôt que c'est une tentative de compréhension.

De compréhension ou de consolation? Vous présentez Comme des Anges comme "une tentative de consolation" ...
Oui, de consolation, je peux le dire aujourd'hui. Avant je ne le savais pas, mais maintenant je crois que je commence à le comprendre : j'écris pour me consoler. Me consoler de quelque chose. De quoi, je l'ignore encore... L'activité de l'intelligence humaine est une activité de consolation. Le savoir est mélancolique. On ne parvient pas à comprendre ce que l'on cherche, ce que l'on quête. C'est un mot très beau le mot quête, un mot de la grande littérature, un mot fondamental. Voyage au bout de la nuit est une vraie quête.

Le sentiment amoureux ne parvient jamais à triompher, et en ce sens la quête se solde souvent par une sorte d'échec : il se trouve presque toujours un tiers pour détruire des unions déjà fragiles. La vie communautaire serait-elle impossible?
Je vais probablement publier un petit livre qui traitera de la fraternité (peut-être en 1996). C'est une réflexion sur la nécessité, et à la fois l'impossibilité d'une vie en communauté, qu'elle soit amoureuse, familiale, politique, sociale, religieuse...

Impossibilité à cause de l'ennemi, du traître?
Aimer, c'est comprendre que ce pourrait être trahir. Aujourd'hui on parle beaucoup de la trahison, mais on ne la pense pas. C'est ce que dit L'Ennemi d'amour : pensez-y, vous penserez à vos responsabilités, à l'amour que vous auriez dû avoir. Comme Les Innocents disent qu'en jugeant quelqu'un on est responsable de son innocence, même si elle n'est plus là. C'est peut-être d'ailleurs parce qu'elle n'est plus là que nous en sommes davantage responsables. La figure de l'innocence perdue augmente nos responsabilités, notre devoir d'amour. Quelqu'un qui est coupable n'a pas forcément perdu son innocence...

Tout semble donc s'originer dans votre expérience de l'univers carcéral?
Oui, ce fut une sorte de commotion, de laquelle est né le désir de publier. Le fait d'avoir enseigné dans les prisons m'a révélé cette figure de la culpabilité abandonnée...

Didier Garcia

   

Revue n° 014
(novembre 95-janvier 96).
Commander.

Frédéric Boyer


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