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Vassilis Alexakis
Interview
Vassilis Alexakis : croquis d'un Grec


Vassilis Alexakis

par Christophe Kantcheff



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La Langue maternelle, le roman le plus grec de Vassilis Alexakis, ressemble à un tableau impressionniste. Sur la toile : une lettre sans signification, une mère disparue, des paysages dans le brouillard. Bref, de l'impalpable, montré de main de maître.

C'est en haut d'un immeuble du XVe arrondissement de Paris. Impossible de se tromper de palier : la porte est bleue, d'"un bleu marine très vif", une couleur que Vassilis Alexakis, comme il le raconte dans son autobiographie, Paris-Athènes, a eu du mal à trouver à Paris où se vendent de préférence des bleus ternes. On sonne. Vassilis Alexakis était en train de travailler à la version grecque de La Langue maternelle, un air d'opéra en fond musical. Autre musique : son accent donne à sa voix de chantantes intonations, qu'on peut régulièrement entendre aux Papous dans la tête et aux Décraqués chaque jour à 13h30 sur France-Culture. L'entretien va s'engager, entrecoupé de tasses de cafés à remplir, de pipes à rallumer, et par un coup de téléphone en provenance d'Athènes.

Comment est né La Langue maternelle?

J'étais à Athènes. Je ne savais pas quoi faire. Je me demandais quel serait le sujet de mon prochain livre. J'ai commencé à raconter une journée sans grande importance passée chez un ami qui faisait une fête pour Pâques. Cela m'amusait vaguement mais je n'en voyais pas vraiment le sens. Il y avait aussi le E de Delphes qui me revenait à l'esprit. Je n'avais même pas visité Delphes. Cependant, cette histoire d'epsilon qui ornait, seul, l'entrée du temple où se trouvait la Pythie de Delphes m'intriguait. Du coup, j'ai introduit une inscription qui rappelle au narrateur, quand il est chez cet ami, la lettre E. Je me suis dit : ou c'est un début de roman ou ce n'est rien du tout. Je n'ai été convaincu de faire le livre que petit à petit, chapitre après chapitre, toujours en hésitant, en me demandant comment j'allais utiliser cette lettre. Ça me paraissait à la fois fascinant et incroyable de faire un roman sur une lettre de l'alphabet. Le sujet d'un livre est valable à mes yeux lorsqu'on découvre, en fouillant tout autour, des choses auxquelles on n'aurait jamais pensé. J'ai ainsi eu l'idée que le E puisse être lié à une faute d'orthographe, ou à un tas de mots et donc à toute la langue. J'ai même eu l'idée qu'on puisse penser sa vie sous l'angle d'une lettre de l'alphabet. J'ai aussi lu des livres que je n'aurais jamais lus : l'Iliade, surtout en grec ancien, ou Posanias, qui est ennuyeux à mourir, mais par-ci par-là il y a des choses vachement jolies...

Le E vous a aidé à relancer le récit?
Oui, le E a été une sorte de guide qui attendait que je l'oriente. J'avais un peu l'impression de regarder mes pas en me demandant : où vont-ils? Quand j'ai commencé le chapitre où le narrateur est à Delphes -c'est la fin du livre-, j'avais des notes, des idées, mais je n'étais absolument pas sûr de trouver une issue, ou d'utiliser l'impossibilité de trouver une issue comme une autre issue. Pour Paris-Athènes il y avait moins d'angoisse sur ce plan-là car il s'agissait de ma vie. Je n'avais pas d'aboutissement à trouver du même genre. S'il y a une similitude entre les deux livres, c'est que ni l'un ni l'autre n'ont de véritable aboutissement. Je pouvais me dire qu'à la fin de Paris-Athènes, je saurais où j'ai envie de vivre et dans quelle langue j'ai envie d'écrire. Heureusement je n'ai pas résolu le problème... Pour l'E de Delphes, j'ai trouvé qu'on ne peut pas trouver.

N'y a-t-il pas toujours une part autobiographique importante dans vos livres?
Dans La Langue maternelle, le narrateur observe plus les autres qu'il ne se raconte. J'ai l'impression d'avoir davantage parlé d'un frère, d'un père, d'avoir donné un certain nombre de portraits de gens. Je n'avais pas envie que le narrateur soit écrivain, parce que j'ai beaucoup parlé de l'écriture dans Avant. Il est dessinateur, c'est un rôle d'observateur.

Vous aviez envie de faire un portrait de la Grèce d'aujourd'hui?
Oui, c'était une de mes intentions. Avant même que je m'intéresse à la lettre E, je me disais que peut-être je ne ressentais pas les choses exactement comme les Grecs qui ont toujours vécu là. J'étais davantage surpris.

Depuis quand n'y étiez-vous pas retourné?
J'y retourne très souvent. Mais on regarde différemment les choses quand on écrit dessus. Il faut que les choses deviennent un sujet de livre pour que je commence à les remarquer.

La Grèce que vous décrivez n'est pas une Grèce très connue en France.
Même en Grèce, on la connaît peu. Il y a longtemps, quand je faisais des excursions en province avec une copine, j'allais toujours dans les librairies locales et je cherchais des livres d'histoire écrits par l'érudit du coin. Je ne les ai jamais lus, mais j'avais déjà une curiosité pour les trous perdus, la face obscure de la Grèce. J'avais aussi l'intention de passer un hiver dans une petite ville grecque de cinq mille habitants et de le raconter ensuite. Avec La Langue maternelle, j'ai voulu visiter la Grèce sans passer par le salon ou le jardin mais en allant dans les cagibis, en ouvrant les placards.

Qu'est-ce qui vous plaît aujourd'hui en Grèce?
La familiarité, le fait d'être à l'aise partout. Bien sûr il ne faut pas être dupe de ce climat archi-convivial parce que cela reste un peu superficiel. Mais même le goût des gens pour le théâtre m'amuse. Les femmes, par exemple : elles jouent, elles font un véritable spectacle, elles sont capables, si elles sont en colère, de venir casser une vitre à trois heures du matin. Les gens sont exubérants. Et ils ne font pas de mystère là où il n'y a pas lieu d'en faire. Même si on n'a rien à se dire, ça va tellement vite qu'on le découvre assez tôt... En fait ce sont les aspects les plus simples que je préfère de la Grèce.

Le personnage est un observateur attentif mais il s'interroge aussi sur l'intérêt qu'il porte aux autres.
Je m'intéresse à ce qui se passe autour de moi mais parfois je me demande si ce n'est pas uniquement pour m'en servir. Et comme je n'ai pas une très bonne opinion de moi-même, j'éprouve de la culpabilité. Est-ce que j'écoute ou est-ce que j'enregistre? C'est encore deux mots qui commencent par E...

La question politique -ce n'est pas habituel chez vous- est très présente dans La Langue maternelle, par l'intermédiaire de plusieurs personnages.
Le nationalisme en Grèce me choque beaucoup plus qu'il ne choque les Grecs ou mes amis, hormis certains, très politisés et très à gauche. D'autant que je suis un immigré : je me sens plus proche des étrangers qui sont en Grèce que des Grecs eux-mêmes. J'ai vu des émissions racistes à la télévision contre les Albanais. Je crois qu'il faudrait une véritable révolution culturelle. La classe politique dirigeante est complètement pourrie. Et la Grèce vit un drame spirituel : son rapport avec son histoire, son passé. Que ce soit la gauche ou la droite, il faut les entendre parler d'Alexandre le Grand. Ils en parlent comme si c'était le Christ. Tout l'enseignement grec est orienté dans ce sens-là. Il y a un culte des Anciens complètement stupide. On a repris dans la tradition grecque ce qu'il y avait de pire et non l'ironie ou l'esprit antireligieux, le côté gai et léger de l'Antiquité.

Pourquoi avoir écrit La Langue maternelle directement en grec?
Le moment était venu de me prouver que je possédais toujours ma langue maternelle, comme je l'avais fait aussi pour Talgo, un roman paru il y a plus de dix ans. On pourrait rapprocher les deux livres d'ailleurs, car leurs sujets se ressemblent un peu. Mais contrairement au personnage de Talgo, le narrateur de La Langue maternelle est seul -il n'y a pas de femme, et sa mère est morte-, il est seul avec la langue.

Comment s'est passé le passage de la langue grecque au français?
Aussitôt le texte grec achevé, j'ai commencé à le traduire en français oralement à quelqu'un qui le tapait. Ce n'était pas très bon mais le texte commençait à exister en français, et déjà j'avais fait des transformations. Ce texte français, je l'ai repris trois fois. Maintenant je corrige le texte grec en me référant au français, et il n'est pas exclu qu'il y ait une petite amélioration. Les traducteurs voient les faiblesses des textes. Mais les malheureux ne peuvent pas y toucher. Les passages que j'ai le mieux traduits oralement étaient les meilleurs passages du texte grec. La qualité suppose quelque chose de clair et de simple. Ce n'est pas difficile à traduire, c'est difficile à trouver.

Vous procédez beaucoup par associations ou par glissements d'idées.
Je crois sentir et ne pas me tromper sur les transitions. Ça peut être des associations d'idées ou le contraire, des dissociations. J'ai le sentiment que la vie n'est pas linéaire. Et plus ça va, plus je me sens libre. Je n'ai jamais de plan. Mais une direction existe, parce que d'une certaine façon, le style est un plan. Ces transitions donnent aussi une vivacité qui me plaît. Il y a un effet comique qui vient de la surprise. Les associations d'idées offrent un espace au sentiment, l'inverse est un refus d'une certaine sentimentalité. Cela donne des choses plus vives, plus drôles éventuellement. Ces cassures me permettent aussi d'éprouver ce plaisir littéraire qui consiste à retrouver des thèmes, des personnages, tout au long d'un roman.

Votre narrateur dit : "Je ne vais au bout d'aucune idée." Et vous avez écrit dans Paris-Athènes : "Je n'ai pas l'étoffe d'un intellectuel. Je n'ai que des incertitudes et des sentiments."
On écrit des romans avec des incertitudes. Si j'avais des certitudes, je ferais des essais, ou de la politique. Il y a quelque chose de très naïf, de très enfantin dans le fait d'écrire un roman, c'est-à-dire au fond de croire à une histoire. Un lecteur peut se reconnaître dans cette absence de certitudes. Ses problèmes ressemblent à la quête d'un epsilon, ou d'une chose improbable, mystérieuse comme cela. Ce sentiment d'être égaré, j'imagine que tout le monde l'a. Si le roman ne le dit pas, qui le dira?

A la fin du livre, le dessinateur a envie de retrouver ses couleurs : "Les mots me rendent anxieux, comme si je devais négocier avec eux le sens de ma vie."
Quand je me mets à dessiner je suis plutôt dans un état d'esprit joyeux. Alors que j'appréhende de me mettre à écrire. Comme si l'écriture allait me révéler des choses plus dures à entendre. C'est un exercice plus difficile, plus dangereux que le dessin, plus complexe aussi.

Qu'est-ce qui vous pousse alors vers votre table de travail et vous fait tenir devant votre feuille?
C'est difficile d'écrire mais ça me rend encore plus malheureux de ne pas le faire ou de ne pas trouver mes mots. Pour échapper à cela, on écrit, on subit la peine plus légère de l'écriture que le malheur du silence ou de l'échec.

Christophe Kantcheff

   

Revue n° 014
(novembre 95-janvier 96).
Commander.

Vassilis Alexakis


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