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Silvia Baron Supervielle
Interview
Silvia Baron Supervielle : le chant d'une âme


Silvia Baron Supervielle

par Marc Blanchet



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Traductrice, entre autres, de Fernandez, Juarroz, Borges et Wilcock, l'argentine Silvie Baron Supervielle écrit en français depuis trente ans. Une oeuvre d'un dépouillement et d'une ferveur uniques.

Il n'a jamais rencontré personne. Depuis toujours il est seul et cela lui semble naturel. Pourtant, il a l'impression d'avoir connu quelqu'un, il y a très longtemps, il ne sait pas qui ni quand, peut-être était-ce en rêve : quelqu'un qui lui laissait croire qu'il lui ressemblait." (La Frontière, Corti 1995).
Dans une écriture très dépouillée, Silvia Baron Supervielle, née à Buenos Aires en 1934, poursuit depuis une trentaine d'années une oeuvre inspirée de l'âme humaine dont seule peut révéler l'image.

Deux nouveautés témoignent de cette quête qui ne prend racine dans aucun concept ni aucune philosophie, et réfute le terme de poésie pour préférer celui de "texte". Nouvelles Cantates, dans la collection en lisant en écrivant, et La Frontière (Corti) proposent deux aspects de ce questionnement sincère situé à la rencontre du mystère et du chant. Imprégnée d'un exil tout intérieur, cette oeuvre d'une nature contemplative privilégie les sensations et trouve dans la proximité d'une mer versatile, mais résolument infinie, un territoire d'écoute et d'inspiration.

Comment en êtes-vous arrivée à écrire en français?
J'ai eu en Argentine une culture française, surtout par ma grand-mère dont le demi-frère était Jules Supervielle. J'aimais beaucoup lire des auteurs français alors que ma langue maternelle était l'espagnol. Je rêvais de la France, ma grand-mère m'en parlant comme si c'était un lieu hors du monde. Cela m'a beaucoup influencée dans le sens que ses souvenirs, je les faisais miens. Ma venue en France, et mon installation à Paris en 1961, restent pour moi quelque chose de très mystérieux.
Je me suis mise à écrire en français quelques années après. Un fait extraordinaire s'est produit : une autre création est arrivée. Le français me donnait une façon brève, voire hésitante d'écrire. La nécessité de traduire est venue en même temps. La traduction est elle aussi mystérieuse. On n'est plus seul : un dialogue s'installe avec un écrivain qu'on aime. Les traductions étant variées, certaines en prose m'ont incitée à écrire dans cette forme. Je savais que je ne voulais pas écrire des choses d'une réalité concrète, qui adviennent dans la vie. La vie était déjà trop chargée pour que je la copie.

Un de vos deux nouveaux ouvrages, les Nouvelles Cantates, donne l'impression d'une vaste polyphonie, d'un oratorio. Qu'est-ce qui a favorisé cette sorte de réécriture de la Bible où se mêlent impressions, citations et images?
J'ai toujours trouvé que la Bible était un livre pour écrivains. Je trouve en lui des mystères propres à la littérature que j'aime.
Cette modernité se retrouve notamment dans le Livre de Job dont certains passages me rappellent Beckett. Les livres apportent une sensation. J'ai voulu la retranscrire, qu'il s'agisse du féminisme précoce de Judith ou des quatre récits de la résurrection du Christ par les apôtres. Ce passage est tellement beau. C'est comme si un seul écrivain racontait l'histoire de quatre manières différentes, tout simplement parce que cela lui plaît.

Cette recherche de la beauté est essentielle dans votre oeuvre. La sensation amène la sensualité dans un climat d'onirisme visant toujours à la plénitude, à la quête de la beauté divine. Cette nature à la fois onirique et cérébrale de vos écrits, la partagez-vous, dans votre souci de "ne pas copier la réalité?"
Il s'agit d'exprimer une réalité plus forte. Je ne peux raconter un livre comme La Frontière. Je peux juste dire que je cherchais à définir une situation de solitude dans un lieu également isolé mais bordant la mer, ce qui représente une ouverture totale. Les personnages sont apparus tel quel, ainsi que ce sentiment de danse.
La voix nue musicale, la danse expriment quelque chose que l'on ne peut pas exprimer par l'écrit. Le jeune homme éprouve cette sensation commune de vouloir franchir quelque chose par son corps.

La Frontière réunit trois personnages, trois repères : le jeune homme, la contemplatrice et l'Ange. Les liens entre eux, les différences sont ténus.
La contemplatrice est plus réelle que le danseur, le jeune homme. Elle vit dans un village, seule, et considère le départ de son fils et des enfants de ce lieu non comme un abandon mais comme une joie. Elle découvre. Elle se met à avoir des visions de ce garçon dans son jardin. Peut-être est-ce son fils qui revient.
Le jeune homme finalement disparaît : il a rencontré l'Ange, qui lui rappelle une partie de lui-même, qui lui ressemble.

Comme dans l'oeuvre de Michel Fardoulis-Lagrange, vos personnages ont une nature androgyne. Dans Le Livre du retour, vous écrivez que les saints ne devraient pas avoir de prénom, n'être ni masculin ni féminin.
Je suis consciente de la nature androgyne de mes personnages. Les enfants sont proches des anges. Je souhaite raconter des histoires d'âmes.
Dans la création littéraire, on peut mieux cerner l'âme en prenant des personnages hors de la vie courante. J'aime beaucoup exprimer l'état d'une personne qui n'a pas trouvé son identité. Certains vivent ainsi dans un total dépouillement, une solitude qui est d'autant plus belle qu'elle n'est pas contaminée par la vie "organisée" de l'extérieur. Cette solitude prend son temps. Cela m'inspire.
Il me semble qu'il y a des gens qui ne se rendent pas compte qu'ils vivent et qu'ils vont mourir.

Pour preuve de la sincérité de Silvia Baron Supervielle, il suffit d'aller exhumer ces vers extraits de L'Eau étrangère (Corti, 1993) qui à eux seuls expriment ce rapport constant et fragile entre le monde et l'auteur : "sommes/ nous déjà/ quittes/ le songe/ et moi".

La Frontière
José Corti
164 pages, 90 FF
Nouvelles Cantates

José Corti
310 pages, 120 FF

Marc Blanchet

   

Revue n° 014
(novembre 95-janvier 96).
Commander.

Silvia Baron Supervielle


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