Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros
Barry Gifford
Interview
Barry Gifford : la voix du sud


Barry Gifford

par Christophe David



Tous nos interviews

Biographie de Kerouac, Barry Gifford continue avec La Légende de Marble Lesson la construction du monde que Sailor et Lula lui avait révélé. Rencontre avec un amoureux de la Louisiane pourfendeur des Eglises.

La mort de Sailor à la fin de Rude Journée pour l'Homme-léopard semblait mettre fin au "cycle", The History of Sailor and Lula dont les six livres racontaient la vie du couple -de sa jeunesse rebelle à son heureuse maturité- et finissaient par construire une Louisiane poétique qui, La Légende de Marble Lesson l'atteste, est désormais le territoire littéraire de Gifford. A 50 ans, l'ex-"rock and roll musician", ex-marin, ex-routier, ex-journaliste a enfin trouvé et fixé son univers.

Une toponymie choisie (Egypt city, Fort Sumatra, etc), une onomastique audacieuse (Bosco Brouillard, Purity Mayfield, Sordida Head, etc), un brassage de références sans complexe qui permet, par exemple, à Virgile de croiser le bluesman Lightnin' Hopkins sont quelques uns des éléments de cette cristallisation poétique. La Légende de Marble Lesson qui regroupe en fait deux romans -Les Gens de la nuit et Lève-toi et marche- ajoute un nouvel élément à l'univers de Gifford : la religion ou plutôt ce qu'il en est advenu dans le Sud des Etats-Unis. L'entrée en religion de Gifford se fait sous le signe d'un manichéisme pour lequel le Mal est une réalité peut-être plus réelle que le Bien.
Un christianisme fait d'une inflation d'églises contradictoires comme L'Eglise de la main droite et l'Eglise de la main gauche ou encore du féminisme "mystique" de Marble Lesson permet à Gifford de sonder à la suite de Flannery O'Connor les ténébreux fondements de "l'hystérie fondamentaliste" du Sud. Preuve que l'on est toujours dans le monde de Sailor et Lula, on apprend dans La Légende de Marble Lesson que leur fils, Pace est mort "perdu en mer au passage d'un ouragan" et a "sans doute" péri noyé. Peut-être un jour croiserons-nous à nouveau Lula que l'on avait quittée "toujours aussi jeune et ravissante" avec "ces lacs violets dans ses grands yeux gris"...

Comment êtes-vous venu au roman?
J'ai publié un premier recueil de nouvelles, A Boy's novel en 1973. J'ai toujours plus ou moins caressé le projet d'écrire des romans, mais il m'a fallu apprendre. Pour gagner ma vie, je faisais des livres sur le base-ball, sur les courses de chevaux, la pêche en haute mer, etc.
C'est aussi en tant que journaliste que j'ai fait le livre sur Kerouac. Ce n'est qu'à la fin des années 80 que j'ai écrit Paysage avec voyageur et Port tropique l'un à la suite de l'autre, presque en même temps -et un peu plus tard An Unfortunate Woman.
Vous avez essayé dans Les Vies parallèles de Kerouac de retrouver un vrai Kerouac derrière sa légende. Vous y avancez l'hypothèse surprenante d'un Kerouac, poète catholique...
Ce n'est pas une hypothèse, c'est la réalité. Il a écrit pour des revues catholiques. Il vient d'une famille pratiquante. Enfant, il a appris à diriger ses prières vers Sainte Thérèse de Lisieux et dans les années 60 il expliquait encore au poète Philip Whalen les consolations qu'il trouvait à prier Thérèse afin de soulager sa peine...
Et son intérêt pour le bouddhisme...

Il n'a jamais renié son catholicisme. Une philosophie qui adoptait le présupposé que toute vie est souffrance, comme le fait le bouddhisme, l'aidait à trouver un sens à sa propre situation. La souffrance est un thème essentiel de ses écrits. Mais son intérêt pour le bouddhisme était surtout littéraire.
Vous avez vous-même publié de la poésie. Vous sentez-vous proche de la Beat generation?
J'avais 19 ans quand j'ai publié mon premier recueil de poèmes à Londres. La Beat generation a attiré mon attention sur les symbolistes français et aussi sur la poésie chinoise. Mais le seul qui m'ait vraiment influencé, c'est Kerouac.
Quand vous avez écrit Sailor et Lula, se rattachait-il dans votre esprit à vos romans précédents ou bien aviez-vous le sentiment d'écrire quelque chose de différent?
Je ne renie pas les romans précédents mais ce qui a commencé avec Sailor et Lula est beaucoup plus proche de moi. Vers le milieu des années 80, je suis tombé très malade. J'ai même failli mourir. Je n'ai pas pu lire pendant presque deux ans. J'ai eu beaucoup de temps pour réfléchir. Quand j'en suis sorti, en 1988, on m'a proposé de faire un autre livre comme journaliste. Le compromis ne me paraissait plus possible, j'ai refusé et j'ai vraiment commencé à écrire avec mon âme. C'est à ce moment-là que j'ai trouvé ma voix sudiste ("my south voice"). C'est pour ça que je me sens plus proche de ces romans que des précédents. Dans tout ce que j'ai écrit depuis Sailor et Lula, je sais qu'il y a une petite étincelle d'originalité.
Depuis Sailor et Lula, l'action de vos romans se déroule toujours en Louisiane...
Quand je suis aux Etats-Unis, je passe la moitié de l'année vers la Nouvelle Orléans. Si j'écris sur cette région, c'est parce que je la connais bien, depuis mon enfance.
Vous sentez-vous proche de la littérature du Sud?
Oui, de Flannery O'Connor. C'est une sorte de cousine. Une cousine éloignée mais une cousine... Dans le Chicago tribune quelqu'un a imaginé une histoire qui me plaît bien : "Par une nuit pluvieuse de 1944, Jim Thompson et Flannery O'Connor se sont rencontrés. Ils ont passé la nuit ensemble dans un hôtel et Barry Gifford est le fruit de leur union..."
Dans La Légende de Marble Lesson le Mal est si présent qu'on a l'impression qu'il a une réalité...
Aux Etats-Unis, si les gens ne sont pas certains que Dieu existe, il y a une chose dont ils sont sûrs, c'est que le diable existe bien, lui, et qu'il n'arrête pas une minute. 37% des Américains croient en lui et 25 millions d'entre eux prétendent lui avoir parlé.
Le mot "diable" vient du grec "diabolos" : "ce qui désunit". Pensez-vous que des églises aussi extrémistes que celles que vous décrivez jouent un rôle diabolique dans la société?
La religion organisée est une indécence. Tous les malheurs que le monde a connus depuis la nuit des temps n'ont jamais été l'oeuvre du diable, mais plutôt la conséquence de deux facteurs : la religion organisée et la convoitise.

La Légende
de Marble Lesson
Barry Gifford

traduit de l'américain par Jean-Paul Gratias
Rivages/Thriller
294 pages, 129 FF

Christophe David

   

Revue n° 014
(novembre 95-janvier 96).
Commander.

Barry Gifford


Livres sur le site
( signale un article critique) :

Paysage avec voyageur    
Le Père fantôme
La Légende de Marble Lesson    
Baby cat face
La Légende de Marble Lesson
Les Vies parallèles de Jack Kerouac
Sailor et Lula
Les aveugles font-ils des rêves ?
Sailor et Lula

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos