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Quim Monzo
Interview
Les tragédies de poche de Quim Monzó


Quim Monzo

par Christophe David



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Dans les trente nouvelles du Pourquoi des choses, Quim Monzó poursuit sa chronique de la perversité et du vampirisme ordinaires dans la ligne de son précédent recueil Olivetti, Moulinex, Chaffoteaux et Maury.

Pour Joan Miró peinture et poésie ne faisaient qu'un. Peintre de formation, Quim Monzó, issu de la Barcelone de Mariscal, capitale de la modernité graphique espagnole depuis le début des années 80, jette comme le surréaliste catalan un pont entre écriture et peinture -"écrire et peindre, c'est la même chose". D'abord dessinateur, la bande dessinée lui a permis un temps de conjuguer les deux langages dans des magazines comme Fotograma. Lunettes et blouson noirs, tenant difficilement en place, Quim Monzó a des faux airs d'Almodovar.

Il ne cache d'ailleurs pas son admiration pour le réalisateur de La Fleur de mon secret, admiration qu'il partage avec Bigas Luna pour qui il a écrit en 1992 les dialogues de Jambon, jambon. D'expression catalane, pas par choix, mais parce que le castillan n'est que sa seconde langue -"mon espagnol est plus plat, plus pauvre"-, il est l'auteur, bien qu'il renie le premier, de deux romans et de quatre recueils de nouvelles. Gazoline, son second roman écrit en 1983 (Editions Jacqueline Chambon), le seul traduit en français, raconte l'histoire d'Heribert, un peintre catalan que New-York a consacré. Humbert, un autre peintre catalan, jeune arriviste médiocre, profite du fait que celui-ci perd prise sur le monde pour prendre littéralement sa place : il expose à sa place, s'approprie le "créneau" de peintre catalan en exil à New-York, le remplace auprès de sa femme, de sa maîtresse et finit par... perdre à son tour prise sur le monde. Mais qu'on n'imagine pas trouver des traces d'"exotisme" américain dans ce roman. Il n'est pas plus américain que ses nouvelles sont espagnoles. L'univers (très cohérent) que de livre en livre il a mis en place est absolument immanent. Il n'y a rien d'autre que ce qui est là au moment où il le nomme (d'où l'importance pour lui de la nomination). Il n'hésite d'ailleurs pas à parler d'abstraction pour qualifier son entreprise. Mais si on voit bien ce que peut être une poésie abstraite, il faut préciser ce qu'on peut entendre par prose abstraite. Abstraire, c'est soustraire : Quim Monzó efface tout ce qui d'habitude sert à donner une identité géographique aux lieux dans lesquels se déroule l'histoire ou une identité psychologique aux personnages. Abstraite, sa prose l'est donc par sa volonté de valoir universellement. Mais la littérature de Quim Monzó n'est absolument pas désincarnée. S'il n'y a pas de transcendance dans cet univers c'est parce que c'est un univers de corps. Toute psychologie, jugée obscène, en a été évacuée. Seuls les corps restent en scène. Chez Quim Monzó ce sont eux qui décident et non une conscience libre comme le suppose la psychologie. Après Olivetti, Moulinex, Chaffoteaux et Maury (1980) et L'Ile de Maians (1985), paraît aujourd'hui aux éditions Jacqueline Chambon Le Pourquoi des choses (1993) dont le titre est bien sûr ironique. Quim Monzó est un homme que les pourquoi ennuient. Avec Sergi Pàmies et Ferran Torrent, l'auteur de romans policiers valencien, il est à 43 ans l'une des "locomotives"-par deux fois il a dépassé le cap des 100 000 exemplaires vendus en Catalogne- des éditions Quaderns Crema qui, un peu comme Minuit en France, ont réussi à imposer dans la littérature catalane une esthétique romanesque minimaliste et résolument moderne.

Barcelone est beaucoup moins présente dans vos nouvelles que dans les romans de Vásquez Montalbán ou de Marsé pour lesquels elle reste une sorte d'"égérie"...
C'est la ville que je vois tous les jours, je n'ai pas besoin d'en parler. La mythologie, les Ramblas, le Barrio chino, je les laisse aux écrivains français, à Genet, à André-Pieyre de Mandiargues... Même chose pour mes personnages. S'ils évoluent parfois dans Barcelone, ils pourraient être de n'importe quel pays. Vásquez Montalbán, je lisais ses articles avec enthousiasme dans la presse quand j'avais une quinzaine d'années. Plus tard je suis allé le voir pour lui demander du travail quand il dirigeait le magazine Triunfo, mais lui et Marsé sont des auteurs à qui je dois peu en tant qu'écrivain. Leur langue, c'est l'espagnol. Si je dois quelque chose c'est surtout à des auteurs de langue catalane comme Josep M. de Sagarra, Manuel de Pedrolo, Francesc Trabal, Pere Calders, Mercè Rodoreda, etc.
Dans une interview, Sergi Pàmies disait: "On a tendance à systématiquement nous coller ensemble Quim Monzó et moi. On devient les écrivains catalans avec ce côté attraction, du genre "les fameux écrivains jumeaux" ou "les écrivains nains"". C'est vrai que vos univers sont très différents mais il me semble que vous avez malgré tout un certain humour en commun...
Nous sommes très amis, nous nous connaissons depuis douze ans... même si nous ne sommes jamais d'accord. Dès que j'aime quelque chose, il ne l'aime pas et vice versa. Et ce n'est pas un jeu, nous sommes à chaque fois sincères dans nos jugements. Nous faisons une émission de radio ensemble à Barcelone, le lundi et le mercredi, L'Aparador (La Vitrine). Nous y parodions les spécialistes qui s'agitent un peu partout dans les médias, ceux qui un jour savent tout sur la lingerie fine en France au XVIIIe siècle et le lendemain tout sur la pomme de terre en Andalousie. Nous préparons des synopsis à partir desquels nous improvisons.
Le premier livre traduit en français, c'est le recueil de nouvelles
Olivetti, Moulinex, Chaffoteaux et Maury qui date de 1980, mais vous avez commencé à publier en 1976...
Après Franco, la littérature a traversé une sorte de vide, une période incertaine, un desencanto. Ça a duré pendant près de quinze ans. Les gens écrivaient, on publiait, mais on hésitait encore entre l'écrivain engagé et la littérature comme pur acte de folie artistique. Mon premier roman, L'Udol del griso al clave de les clavegueres était encore un roman engagé, plein d'illusions. Il a reçu -sur manuscrit- le prix du roman Prudenci Bertrana et il a été publié. Avoir un prix, c'était encore la seule façon d'être publié à l'époque pour un jeune auteur. Je ne veux pas qu'on le réimprime. Je ne veux plus en entendre parler. Ensuite, en 1978, j'ai publié un recueil de nouvelles Uf, va dir ell, dans la veine duquel s'inscrivent Olivetti, Moulinex, Chaffoteaux et Maury et mes autres livres.
De quels écrivains vous sentez-vous proche?
J'ai beaucoup lu Kafka. Avec passion. J'aime beaucoup certains écrivains sud-américains comme Borges, Bioy Casares, Cortázar...
Vous avez été reporter...
En 1976, j'ai ouvert un studio de graphisme et j'ai vécu de cette activité jusqu'en 1980. Je ne l'ai abandonnée que lorsque j'ai reçu une bourse pour aller étudier la littérature américaine aux Etats-Unis. Après je ne me suis plus consacré qu'à l'écriture et à la presse.
Quand j'avais 28-29 ans, j'ai été correspondant de guerre. Je suis allé au Cambodge. A l'époque, dans les journaux espagnols, on ne trouvait que des traductions de reportages américains sur le Cambodge.
Je suis allé aussi en Irlande du Nord. Mon dernier grand reportage, je l'ai fait en Roumanie. J'avais 31 ans. Les grands journalistes avaient pris l'habitude de rester au bar de l'hôtel Intercontinental à Bucarest. Dès qu'un jeune journaliste encore curieux de la vérité sortait dehors pour voir ce qui se passait, ils se moquaient de lui. Ils ne prenaient même plus la peine de sortir dans les rues. J'ai écrit un papier là-dessus qui a fait du bruit en Espagne.
Vous n'avez jamais vu dans cette réalité de la guerre matière à littérature?

Non, ça ne m'intéresse pas. Pour faire du Hemingway? J'ai traduit les romans de Hemingway sur la guerre civile en catalan. Je connais bien cette période. Je trouve ces romans ridicules. Je me sens aux antipodes d'Hemingway.
La guerre dont vos textes -et Le Pourquoi des choses encore plus que les précédents- sont la chronique, c'est celle qui oppose les hommes et les femmes. Parfois un homme et une femme passent un pacte et forment un couple. Il semble à vous lire que ce pacte est forcément voué à l'échec...
C'est l'expérience qui me le fait dire. Une flamme s'allume et finit naturellement par s'éteindre. Une autre peut s'allumer mais elles finissent toutes par s'éteindre. Le couple, ce n'est qu'une convention entre deux personnes qui sont d'accord pour se mentir. Si on se dit la vérité, c'est fini, tout craque. Ceci dit, croire au couple c'est comme croire en Dieu. On ne peut rien prouver quant au couple tout comme on ne peut rien prouver quant à l'existence de Dieu. On ne peut que croire. Moi, je n'y crois pas.
S'il y a peu de place pour les sentiments amoureux dans vos livres, il n'y en a pas non plus pour le pathos...
J'ai horreur de ça, dans mes textes comme dans la vie. Je ne veux pas de psychologie dans mes textes. Mes personnages sont comme des marionnettes. C'est pour ça qu'ils n'ont souvent pas de nom, que je ne les désigne que par une initiale ou des "choses" comme "Zgdt" ou "Grmpf". Je veux des personnages abstraits, sans psychologie. Les explications psychologiques sonnent toujours faux.
Vous travaillez beaucoup vos textes. Dans quel sens?
Je ne travaille pas à l'élaboration de ce qu'on appelle un style, je travaille plutôt à styliser mes textes. J'essaie toujours d'épurer, de condenser. Les trente textes qui constituent Le Pourquoi des choses sont très courts. Je ne pense pas pouvoir aller plus loin dans ce sens. Les textes sur lesquels je travaille en ce moment sont en général plus longs.
Entre la nouvelle et le roman il n'y a qu'une différence de longueur...
Ce qui fait la grandeur de la nouvelle, c'est qu'elle ne contient rien d'accessoire. Elle doit commencer au bon moment, finir au bon moment et avoir une structure très claire.
Le roman, lui, peut être rempli d'innombrables choses inutiles. Mais si on les enlève, il reste... une bonne nouvelle.
Le Pourquoi des choses
a été adapté au cinéma par le réalisateur catalan Ventura Pons. Comment a-t-il procédé pour faire un film de trente nouvelles? Les a-t-il combinées comme Robert Altman l'a fait pour les nouvelles de Raymond Carver?
Je n'aime pas Raymond Carver, ses nouvelles sont trop réalistes, trop psychologiques, mais je trouve qu'Altman en a fait un film parfait.
Ventura Pons a choisi treize nouvelles du Pourquoi des choses et deux de L'Ile de Maians mais il ne les a pas combinées, elles se succèdent comme des sketches.

Christophe David

   

Revue n° 014
(novembre 95-janvier 96).
Commander.

Quim Monzo


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... Olivetti, Moulinex, Chaffoteaux et Maury    
Le Pourquoi des choses    
L' Ampleur de la tragédie    
... Olivetti, Moulinex, Chaffoteaux et Maury    
Le Pourquoi des choses    
Guadalajara    
L' Île des Maïans
Gazoline
Le Meilleur des mondes
Olivetti, Moulinex, Chaffoteaux et Maury
Mille crétins    

 

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