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Velibor Colic
Interview
Velibor Colic dans le blues du siècle


Velibor Colic

par Maïa Bouteillet



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Publié en 1989 en Croatie, La Vie fantasmagoriquement brève et étrange d'Amadeo Modigliani, roman mosaïque d'un poète au verbe halluciné, paraît en français. Rencontre avec un exilé.

Entre deux bouffées de cigarettes et une gorgée de café, les mots se bousculent, fébriles, dans la bouche de Velibor Colic. Parfois, ce grand gaillard aux yeux tristes se perd dans ses pensées.
De sa vie d'avant, il ne reste plus grand-chose que le souvenir d'une petite ville où il est né en 1964, aujourd'hui rayée de la carte de Bosnie, et la fumée des manuscrits partis en cendre avec sa maison.
Déserteur de l'armée bosniaque dès mai 1992, Velibor Colic est fait prisonnier, s'échappe et se réfugie en France au mois d'août. Accueilli à Strasbourg par le Carrefour des littératures pour une résidence d'un an, l'écrivain est resté dans la capitale alsacienne où il goûte au calme quotidien, entre un mi-temps dans une bibliothèque de quartier et l'écriture d'un nouveau roman.

De sa vie d'avant resurgit aujourd'hui un très court roman aux accents tragiques, écrit dans l'urgence, à 25 ans.

Après Les Bosniaques (Le Serpent à plumes), sort en France un de vos premiers romans. Un récit de ce qu'auraient pu être les trois derniers jours de Modigliani. Pourquoi avoir choisi ce peintre comme personnage de votre fiction?
Etablir une véritable biographie de Modigliani ne m'intéressait pas du tout. Pour moi, Modigliani est le point de convergence de nombreuses tragédies. Le drame personnel : la tuberculose, la séparation avec sa première femme, une certaine propension au suicide. Modigliani était quelqu'un d'extrême à la façon de Jim Morrisson.
Ce qui m'intéressait surtout c'est la situation de l'artiste juif dans les années 20 en Italie, au moment où l'on sent déjà la montée des intolérances et du fascisme. A l'époque où Max Jacob et Maurice de Vlaminck s'extasiaient devant le talent du peintre, des critiques italiens dénonçaient la "décadence" de ses tableaux et parlaient de "dégénérescence de l'art juif".
C'est la tragédie d'un grand artiste face au cancer du XXe siècle, c'est-à-dire, face à l'antisémitisme et au racisme.
Enfin, troisième point, cette façon d'être perpétuellement étranger. Ce n'est pas véritablement être déraciné, j'appelle cela "les gens qui sont loin", loin de tout.
Par hasard, je suis moi-même aujourd'hui en exil...
Chaque page respire la mort. D'ailleurs, Modigliani est systématiquement affublé de son épitaphe.

Oui, il est déjà mort, il a vendu son dernier morceau de poumon. Il aurait voulu boire encore, il aurait voulu s'amuser encore mais le sablier l'a rattrapé. C'est l'idée que le destin est déjà écrit. Pour nous tous d'ailleurs. Mais dans le destin de Modigliani il y a un côté rock'n'roll. Cet homme très beau, cet étranger, disparu très jeune dont la femme s'est suicidée après sa mort en se jetant par la fenêtre. C'est le blues profond. Même son ange gardien est un ivrogne. Mais il ne s'agit pas d'un seul destin, c'est pour ça qu'il y a toutes ces citations de Camus, de Kafka, de Borges - mon très cher Borges. C'est le Destin avec un D majuscule.
Il ne s'agit pas du Modigliani bien connu dont les jeunes achètent des reproductions de femmes nues sur cartes postales. Il s'agit d'un personnage emblématique des artistes de son époque.
D'où le procès qui lui est fait dans votre livre?

Oui, j'ai écrit ce passage en hommage à Kafka. C'est un jugement complètement absurde. On ne sait pas qui juge qui, pourquoi et au nom de quoi. C'est un hommage à tous les écrivains juifs morts dans les camps de concentration.
C'est aussi un récit de la solitude, de la différence. D'où les citations de L'Étranger de Camus, j'adore ce roman et surtout l'analyse qu'en a fait Sartre.
C'est très difficile d'être différent, d'être plus petit, d'avoir une autre couleur de peau. Je suis victime de la guerre parce que je suis différent. C'est dur d'être musulman bosniaque aujourd'hui. Cette différence peut te coûter la vie ou celle de ta soeur.
Modigliani était un homme de nulle part.
Un artiste maudit mais qui semble en même temps jouer un rôle presque messianique...

Absolument. Cela tient à ses origines juives. Ce peuple fascinant dans sa dimension à la fois tragique et spirituelle a joué un rôle fondamental dans l'histoire de l'art, dans l'histoire de l'humanité... Dans l'histoire du XXe siècle qui commence mal pour un juif à Paris, Modigliani, et qui se termine mal pour tous.
En lisant ce roman très violent on ne cesse de penser à la guerre en ex-Yougoslavie.

En 1989, on sentait les prémices de la guerre. J'avais déjà peur pour moi et pour les miens même si je n'imaginais pas toute cette tragédie.
Mais bien sûr j'ai pensé aussi aux pages sombres de l'Histoire en écrivant ce livre, à ce XXe siècle qui commence dans le chaos, dans l'alcool et dans les drogues de Modigliani et qui finit dans l'enfer collectif des guerres, de la destruction et de la disparition des peuples.
Mes livres sont très noirs mais je ne vois aucune raison d'être optimiste.
Borges revient à plusieurs reprises dans votre livre.

J'aime Borges parce que je suis fasciné par les petites formes. J'aime le côté irréel qu'il y a chez lui et dans la littérature hispano-américaine en général.
Ernesto Sabato, Carlos Fuentes, Julio Cortazar... Je les aime tous. Je les trouve très neufs dans leur façon d'aborder la littérature, très "frais". Ils posent les vraies questions : qu'est-ce que le réel? Qu'est-ce que l'irréel? Est-ce que c'est réel de nourrir tout un peuple avec trois poissons? C'est dans la bible ça, notre premier livre à tous. Est-ce qu'on croit au miracle ou pas? C'est ça la question. J'aime le fantastique dans sa dimension poétique, les écrivains hispano-américains puisent aux sources. Julio Cortazar a dit : "la littérature c'est un pas dans le réel et un pas dans le mythe". Une machine à café qui fait du café, c'est une machine mais une machine à café qui fait tout à fait autre chose c'est de la poésie.

La Vie fantasmagoriquement brève et étrange
d'Amadeo Modigliani
Velibor Colic

traduit du serbo-croate
par Mireille Robin
Le Serpent à plumes
90 pages, 70 FF

Maïa Bouteillet

   

Revue n° 014
(novembre 95-janvier 96).
Commander.

Velibor Colic


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