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Jude Stefan
Interview
Jude Stéfan : la tentation d'exister


Jude Stefan

par Marie-Laure Picot



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En Basse-Normandie, Jude Stéfan et ses doubles poursuivent dans l'isolement l'oeuvre d'une vie. VI offrent une nouvelle partition sur la chiennerie de l'existence. Promenade en Stéfanie.

Sur la boîte aux lettres, pas de nom. Ce qui ne surprend pas quand on sait la maison habitée par un pseudonyme, un écrivain fantôme. L'autre, le professeur, a mis récemment un point final à trente-sept ans et demi d'une carrière d'enseignant de français, latin et grec. L'écrivain en parle sans dégoût ni regret. A la limite, ses heures d'enseignement lui permettaient de tuer le temps, de s'ennuyer un peu moins. Car l'ennui, ceux qui l'ont lu le savent, est son lot quotidien. Jude Stéfan tarde avant d'ouvrir la porte de sa maison. Dans la pénombre de l'entrée, on hésite une fraction de seconde à faire un pas supplémentaire. Jude Stéfan ne s'est jamais privé de dire son aversion pour les interviews.

À l'intérieur, dans la première pièce, aucune mise en scène. Rien que du véridique. Une maison toute simple, marquée par les ans. Une tapisserie à fleurs au charme suranné. Deux portraits de famille sur le buffet, les parents de l'auteur. Des livres et des revues recouvrent entièrement la table presque aussi large que la pièce. Sur un pan de mur, des photos et des coupures de presse épinglés à la manière d'un pense-bête : ne pas oublier les visages de Genet, Céline, Rilke, Pessoa, Rimbaud, Artaud...
Jude Stéfan vit seul, reçoit peu et aspire à la paix, même si elle est pour lui synonyme d'ennui. Pour tout dire, il la préfère à la curiosité, à l'hypocrisie, à l'insipide. Un peu triste, mélancolique, l'auteur n'est pas un homme tranquille et c'est ce qui à la fois séduit et effraie.
Jude Stéfan est né entre 1930 et 1936 (les dates varient d'une édition à l'autre) à Pont-Audemer dans l'Eure, non loin d'Orbec où il réside depuis de nombreuses années. A vingt-quatre ans, après des études plurielles de droit, philosophie et lettres, il écrit son premier livre, Gnomiques, un recueil d'humeurs violentes et intransigeantes inspiré par les lectures de Nietszche, Cioran, Beckett... et par sa propre histoire ("A vingt-quatre ans on a compris le non-sens."). Aujourd'hui, à la question "Pourquoi écrivez-vous", l'auteur répond : "J'écris pour me désennuyer".
Difficile de croire cette réponse suffisante quand on pose un regard sur l'ensemble de son oeuvre : de nombreux recueils de poésie (la majeure partie éditée chez Gallimard dans collection "Le Chemin"), des nouvelles (Champ Vallon et Ryôan-ji) et une grande variété de textes divers, réflexions, aphorismes, notes, critiques, lettres (édités pour la plupart au Temps qu'il fait). Contrairement à ce que la diversité des styles peut laisser supposer, son oeuvre n'est pas disparate. Les nouvelles bâtissent un univers original et unique; les poèmes chantent cet univers et les autres textes, lettres, critiques, faux journal, l'interrogent, le secouent, le déstabilisent. L'ensemble pourrait s'apparenter à une partition sur la chiennerie de l'existence, "l'ennui originel". Paradoxalement, l'oeuvre n'est pas amère. Elle est nostalgique par certains côtés, désespérée parfois, mais vivante, exacerbée. La révolte, Jude Stéfan la nourrit depuis fort longtemps. Elle accompagne sa vie.
Ses livres tournent autour de quelques thèmes récurrents, l'amour, l'enfance, la mort, la femme, l'ennui. Mais leur singularité est ailleurs. Ils séduisent pour le mystère romanesque qu'ils élaborent les uns à la suite des autres, les uns dans les autres, la charpente de l'édifice reposant sur un fébrile désir d'absolu.
Dans Gnomiques ou de l'inconsolation, votre premier texte, vous aviez alors 24 ans, vous écriviez dans une partie intitulée Interview : "Je n'écris point pour ... ou pour ..., j'écris contre (les préjugés, l'habitude d'écrire, moi-même)". Ecririez-vous la même chose aujourd'hui?
Oui, car je n'ai pas changé. Je suis dans la contre-écriture comme les gens de ma génération. On est obligé de contre-écrire. Après Beckett, Céline, Bernard Noël, Denis Roche. L'habitude d'écrire aussi, devient une fonction, une récupération sociale. Vous devenez un fonctionnaire de la poésie, on vous met dans les anthologies poétiques. Les poètes, tous les deux ans, publient le même recueil. Tandis que moi, j'essaie de changer et d'écrire comme je le dis, de pire en pire, encore pire.
Qu'est-ce que vous entendez par là? Auriez-vous le sentiment de reculer en écrivant?
Ce n'est pas un recul, mais au contraire, un approfondissement. Ma démarche consiste à aller toujours plus avant, ou plus outre, ou à côté, ou plus profond, (sans ça, j'écrirais des choses passées). Il faut écrire divers, autre. C'est pourquoi j'essaie d'écrire de pire en pire.
Vous donnez beaucoup d'importance à la variété. Le mot même revient souvent en sous-titres de vos livres...
Effectivement, c'est un thème que j'ai hérité du classicisme français. C'est pour cette raison que je cite souvent La Fontaine, Montaigne, Voltaire. Il faut varier constamment, ne pas ennuyer les gens. C'est dans Lévi-Strauss que j'ai découvert que les nouvelles sont des variations. Comme dans la musique, les nouvelles sont des variations.
Est-ce en définitive, pour éviter de trop vous ressembler que vous avez choisi la variété des genres?
Quand j'étais jeune, je voulais écrire un seul livre, unique. En même temps, je savais que j'étais doué pour les essais, les poèmes, les dialogues. Ce sont les genres qui, en fait, m'ont choisi, mais je les aimais bien..
Et le roman?
Je suis incapable d'écrire un roman. Et puis, d'après moi, tous les romans ont été écrits. Les grands romans, c'est Balzac au XIXe siècle, les Allemands au XXe, avec Hermann Broch ou Italo Svevo chez les Italiens. Aujourd'hui, en France, il y a Sollers... Femmes.
Pour en revenir à votre oeuvre, vos nouvelles sont sombres (récits d'accidents de la route, de viols, de meurtres, d'amours avortées, de ratages existentiels, de maladie). La vie est-elle un non-sens?
Oui, et c'est pour cette raison qu'on peut lui en donner un autre. Vous croisez de manière régulière une personne qui se porte très bien, vous échangez quelques mots sur le temps... et puis un jour, elle n'est plus là, vous apprenez qu'elle est morte. Ça, ça n'a aucun sens.
L'écriture a-t-elle donné un sens à votre vie?
On dira, "cet homme a donné un sens littéraire à sa vie". Mais non, ma vie n'a toujours aucun sens. Comme disait James Dean de l'amour, "il n'y a a pas d'espoir". De mon côté, il n'y en a pas non plus. Des jeunes lecteurs avaient repéré l'anagramme de mon nom Stéfan : néfast(e).
Pourtant, vous citez en exergue de
Variété VI une phrase du Gai Savoir de Nietzsche, "La vie n'est qu'une variété de la mort, et une variété très rare". Vous n'êtes donc pas tout à fait pessimiste?
Non, puisque je ne me suis pas suicidé. Pessimisme, optimisme sont des clichés hérités, ils ne veulent rien dire. Comme Wilde a dit, "l'optimisme, c'est le cri profond de la terreur". Il y a des optimistes par trouille du pessimisme. Nous, on est au XXe siècle, le pire, les camps nazis, le Viêt-nam, le nucléaire. On sait que l'univers est complétement perdu. Il n'y a donc que les imbéciles qui ne sont pas pessimistes, les lecteurs du Figaro, les croyants... Les croyants, eux, ils croient en un au-delà, ils ne croient pas à quelque chose de terrestre... Alors, s'ils étaient cohérents, ils feraient comme Pascal et Kierkegaard, ils ne vivraient même pas, ils en seraient malades. Mais ils jouent sur les deux tableaux.
Avez-vous choisi cette ville où vous vivez pour sa tranquillité?

Je ne vis même pas dans une petite ville de province, je vis chez moi. Je n'ai de relation avec personne ici. Le panneau à l'entrée de la ville est "Orbec", mais ç'aurait pu être n'importe quelle autre ville.
La province dites-vous, est "l'ennui originel"...
Vous voyez bien, il n'y a rien ici. Il y a bien quelques originaux à la campagne, des peintres, des sculpteurs... Les gens n'ont pas de vie ici.
Est-ce que les personnages tragiques, ceux que vous semblez croiser dans votre vie quotidienne, inspirent votre oeuvre?
Non, ils ne m'inspirent pas. Ce sont des chineurs. Ils représentent ce qu'on leur appris à l'école. Ce sont des animaux.Tout est animal chez eux, leur langage, leurs conversations, leur vulgarité, leurs cycles (Noël, la Carême, Pâques, les vacances, le Tour de France). C'est lâche de ne pas se suicider et en même temps, il faut beaucoup de courage pour ne pas le faire. L'art est un anti-suicide. Mais un jour, les artistes craquent. Lors d'un vernissage, le peintre s'aperçoit que ça ne lui apporte rien de créer. Comme disait Villiers de l'Isle-Adam, "On s'en souviendra de cette planète".
Et Trieste, cette ville qui revient sans cesse dans vos textes... A-t-elle une place dans votre existence?
C'est le centre de l'imaginaire.
Auriez-vous aimé écrire à Trieste si vous y aviez vécu?
Je ne crois pas, non. J'aurais été heureux à Trieste, avec ma mère, mes soeurs (d'après les entretiens avec l'auteur recueillis dans Variété VI, Jude Stéfan est fils unique Ndlr), mes amis, les langues étrangères. Quand j'y suis allé, c'était en 1952, Trieste était une ville tripartite, cosmopolite, une ville libre. C'est aussi un lieu anciennement littéraire, avec Rilke, Svevo, Saba, Joyce.
Il y a "triste" dans Trieste.
Jude Stéfan est l'auteur des textes que vous publiez; aussi, parfois, le narrateur de vos nouvelles.Vous avez donc donné vie à un personnage avec une vraie-fausse existence, un vrai-faux passé, peuplé d'une multitude de personnages. Vivez-vous, Jude Stéfan, avec ces gens-là...?
Oui, il faut inventer un monde, inventer sa vie. C'est ce qu'a fait Stendhal. Faulkner a inventé un Comté imaginaire qu'on pourrait croire vrai.
Vous ne faites pas de cadeaux à Jude Stéfan...
Je le prends pour cible. Le pseudonyme est un faux. Il faudrait étudier la question des pseudonymes de Stendhal à Sollers...
Vous vous dissimulez derrière votre pseudonyme?
Je ne me dissimule pas. Je n'ai pas voulu garder mon nom que je trouve idiot. D'ailleurs, quand un éditeur décide de publier votre texte, il commence par vous demander par retour de courrier si vous gardez ou non votre nom. Finalement, ça sonne tellement bien qu'on me prend pour l'autre.
Dans
"Racaille" une nouvelle de Scènes dernières, un personnage écrivain publie à compte d'auteur des titres qui rappellent les vôtres, mais déformés : Cyprès donne Si... près - Vie de mon frère donne Vit de mon frère - Gnomiques, Les Gnomes. Est-ce de la dérision, du masochisme...
C'est pour rire, pour faire rire le lecteur qui me connaît. Je me moque de la pensée universelle que j'appelle "la pensée séculaire". Vous savez, la pensée universelle, comme les grands auteurs méconnus à la page du Monde. Au lieu d'attaquer quelqu'un, je m'attaque moi-même, comme si j'étais publié à compte d'auteur. ça doit faire plaisir à beaucoup... Nous, les auteurs Gallimard, nous sommes très mal vus. On nous croit pistonnés. Il n'y a pas de piston là-dessous.
Seriez-vous l'homme de la nouvelle
"Coma" dans Scènes dernières, à qui la vie a tout pris et finalement "feignant la vie, faisant le mort"?
Cette histoire là est arrivée à mon voisin. Je n'ai rien inventé, je l'ai juste modifiée un peu. J'ai un peu peur que cette nouvelle ne soit pas vraie parce qu'elle n'est pas assez fausse. Non, ce personnage n'est pas moi, mais la fin se réfère un peu à moi ; "feignant la vie, faisant le mort". Mon oeuvre n'est pas autobiographique. On ne sait rien de moi sauf ce que je veux bien dire, c'est-à-dire, la moitié de vrai, la moitié de faux. C'est très compliqué : il ne suffit pas que ce soit faux, il faut que ça soit faux-vrai, comme dit Aragon, le "mentir vrai". Il faut que ça soit vraisemblable.
Vous brouillez sans cesse les pistes. Les personnages s'y promènent. Pourtant, il est impossible d'en suivre un seul sans perdre sa trace...
C'est le principe des personnages chez Balzac. Ces gens-là sont plus vivants que des gens réels. Pierre Pachet et Jacques Réda ont très bien vu cet aspect-là dans mes textes. Réda en a très bien parlé dans le Cahier Jude Stéfan : "On serait donc naïf, en effet, de trouver dans Stéfan du véridique ou de l'imaginaire : au-delà de ces catégories il est fictif." Il suffit d'expliquer le mot "fictif".
Voulez-vous l'expliquer?
Non, c'est trop dur.
Pourquoi faites-vous toujours référence à des auteurs quand on vous questionne sur votre oeuvre?
Je ne fréquente qu'eux. Je ne lis que des auteurs de fort niveau. Ce sont des exemples continuels. Il ne faut pas lire si c'est moyen, ne pas écrire non plus.

Marie-Laure Picot

   

Revue n° 015
(février-avril 1996).
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